VI

Deux grands problèmes pendent sur le monde: la guerre doit disparaître

et la conquête doit continuer. Ces deux nécessités de la civilisation en

croissance semblaient s'exclure. Comment satisfaire à l'une sans manquer

à l'autre? Qui pouvait résoudre les deux problèmes à la fois, qui les

résolvait? La tribune. La tribune, c'est la paix, et la tribune, c'est

la conquête. Les conquêtes par l'épée, qui en veut? Personne; Les

peuples sont des patries. Les conquêtes par l'idée, qui en veut? Tout le

monde. Les peuples sont l'humanité. Or deux tribunes éclatantes

dominaient les nations, la tribune anglaise, faisant les affaires, et la

tribune française, créant les idées. La tribune française avait élaboré

dès 89 tous les principes qui sont l'absolu politique, et elle avait

commencé à élaborer depuis 1848 tous les principes qui sont l'absolu

social. Une fois un principe tiré des limbes et mis au jour, elle le

jetait dans le monde armé de toutes pièces et lui disait: va! Le

principe conquérant entrait en campagne, rencontrait les douaniers à la

frontière et passait malgré les chiens de garde; rencontrait les

sentinelles aux portes de villes et passait malgré les consignes;

prenait le chemin de fer, montait sur le paquebot, parcourait les

continents, traversait les mers, abordait les passants sur les chemins,

s'asseyait au foyer des familles, se glissait entre l'ami et l'ami,

entre le frère et le frère, entre l'homme et la femme, entre le maître

et l'esclave, entre le peuple et le roi, et à ceux qui lui demandaient:

qui es-tu? il répondait: je suis la vérité; et à ceux qui lui

demandaient: d'où viens-tu? il répondait: je viens de France. Alors,

celui qui l'avait questionné lui tendait la main, et c'était mieux

qu'une province, c'était une intelligence annexée. Désormais entre

Paris, métropole, et cet homme isolé dans sa solitude, et cette ville

perdue au fond des bois ou des steppes, et ce peuple courbé sous le

joug, un courant de pensée et d'amour s'établissait. Sous l'influence de

ces courants, certaines nationalités s'affaiblissaient, certaines se

fortifiaient et se relevaient. Le sauvage se sentait moins sauvage, le

turc moins turc, le russe moins russe, le hongrois plus hongrois,

l'italien plus italien. Lentement et par degrés, l'esprit français, pour

le progrès universel, s'assimilait les nations. Grâce à cette admirable

langue française, composée par la providence avec un merveilleux

équilibre d'assez de consonnes pour être prononcée par les peuples du

nord, et d'assez de voyelles pour être prononcée par les peuples du

midi, grâce à cette langue qui est une puissance de la civilisation et

de l'humanité, peu à peu, et par son seul rayonnement, cette haute

tribune centrale de Paris conquérait les peuples et les faisait France.

La frontière matérielle de la France était ce qu'elle pouvait; mais il

n'y avait pas de traités de 1815 pour la frontière morale. La frontière

morale reculait sans cesse et allait s'élargissant de jour en jour, et

avant un quart de siècle peut-être on eût dit le monde français comme on

a dit le monde romain.

Voilà ce qu'était, voilà ce que faisait pour la France la tribune,

prodigieuse turbine d'idées, gigantesque appareil de civilisation,

élevant perpétuellement le niveau des intelligences dans l'univers

entier, et dégageant, au milieu de l'humanité, une quantité énorme de

lumière.

C'est là ce que M. Bonaparte a supprimé.

Napoléon Le Petit · 第 78 / 123 题