Une fois monté sur cette tribune, l'homme qui y était n'était plus un
homme; c'était cet ouvrier mystérieux qu'on voit le soir, au crépuscule,
marchant à grands pas dans les sillons et lançant dans l'espace, avec un
geste d'empire, les germes, les semences, la moisson future, la richesse
de l'été prochain, le pain, la vie.
Il va, il vient, il revient; sa main s'ouvre et se vide, et s'emplit et
se vide encore; la plaine sombre s'émeut, la profonde nature
s'entr'ouvre, l'abîme inconnu de la création commence son travail, les
rosées en suspens descendent, le brin de folle avoine frissonne et songe
que l'épi de blé lui succédera; le soleil caché derrière l'horizon aime
ce que fait cet homme et sait que ses rayons ne seront pas perdus.
Oeuvre sainte et merveilleuse!
L'orateur, c'est le semeur. Il prend dans son coeur ses instincts, ses
passions, ses croyances, ses souffrances, ses rêves, ses idées, et les
jette à poignées au milieu des hommes. Tout cerveau lui est sillon. Un
mot tombé de la tribune prend toujours racine quelque part et devient
une chose. Vous dites: ce n'est rien, c'est un homme qui parle; et vous
haussez les épaules. Esprits à courte vue! c'est un avenir qui germe;
c'est un monde qui éclôt.