«Quand ce fut fini, Paris vint voir; la foule afflua dans ces lieux
terribles; on la laissa faire. C'était le but du massacreur. Louis
Bonaparte n'avait pas fait cela pour le cacher.
«Le côté sud du boulevard était couvert de papiers de cartouches
déchirées, le trottoir du côté nord disparaissait sous les plâtras
détachés par les balles des façades des maisons, et était tout blanc
comme s'il avait neigé; les flaques de sang faisaient de larges taches
noirâtres dans cette neige de débris. Le pied n'évitait un cadavre que
pour rencontrer des éclats de vitre, de plâtre ou de pierre; certaines
maisons étaient si écrasées de mitraille et de boulets qu'elles
semblaient prêtes à crouler, entre autres la maison Sallandrouze dont
nous avons parlé et le magasin de deuil au coin du faubourg Montmartre.
«La maison Billecoq, dit un témoin, est encore aujourd'hui étayée par de
fortes pièces en bois et la façade sera en partie reconstruite. La
maison des tapis est percée à jour en plusieurs endroits.» Un autre
témoin dit: «Toutes les maisons, depuis le cercle des étrangers jusqu'à
la rue Poissonnière, étaient littéralement criblées de balles, du côté
droit du boulevard surtout. Une des grandes glaces du magasin de la
_Petite Jeannette_ en avait reçu certainement plus de deux cents pour sa
part. Il n'y avait pas une fenêtre qui n'eût la sienne. On respirait une
atmosphère de salpêtre.» Trente-sept cadavres étaient entassés dans la
cité Bergère, et les passants pouvaient les compter à travers la grille.
Une femme était arrêtée à l'angle de la rue Richelieu. Elle regardait.
Tout à coup elle s'aperçoit qu'elle a les pieds mouillés:--Tiens,
dit-elle, il a donc plu? j'ai les pieds dans l'eau.--Non, madame, lui
dit un passant, ce n'est pas de l'eau.--Elle avait les pieds dans une
mare de sang.
«Rue Grange-Batelière, on voyait dans un coin trois cadavres entièrement
nus.
«Pendant la tuerie, les barricades du boulevard avaient été enlevées par
la brigade Bourgon. Les cadavres des défenseurs de la barricade de la
porte Saint-Denis dont nous avons parlé en commençant ce récit furent
entassés devant la porte de la maison Jouvin. Mais, dit un témoin, «ce
n'était rien comparé aux monceaux qui couvraient le boulevard».
«À deux pas du théâtre des Variétés, la foule s'arrêtait devant une
casquette pleine de cervelle et de sang accrochée à une branche d'arbre.
«Un témoin dit: «Un peu plus loin que les Variétés, je rencontre un
cadavre, la face contre terre; je veux le relever, aidé de quelques
personnes; des soldats nous repoussent... Un peu plus loin il y avait
deux corps, un homme et une femme, puis un seul, un ouvrier...» (nous
abrégeons...) «De la rue Montmartre à la rue du Sentier, _on marchait
littéralement dans le sang_; il couvrait le trottoir dans certains
endroits d'une épaisseur de quelques lignes, et, sans hyperbole, sans
exagération, il fallait des précautions pour ne pas y mettre les pieds.
Je comptai là trente-trois cadavres. Ce spectacle était au-dessus de mes
forces; je sentais de grosses larmes sillonner mes joues. Je demandai à
traverser la chaussée pour rentrer chez moi, ce qui me fut _accordé_.»
«Un témoin dit: «L'aspect du boulevard était horrible. _Nous marchions
dans le sang, à la lettre._ Nous comptâmes dix-huit cadavres dans une
longueur de vingt-cinq pas.»
«Un témoin, marchand de la rue du Sentier, dit: «J'ai fait le trajet du
boulevard du Temple chez moi; je suis rentré avec un pouce de sang à mon
pantalon.»
«Le représentant Versigny raconte: «Nous apercevions au loin, jusque
près de la porte Saint-Denis, les immenses feux des bivouacs de la
troupe. C'était, avec quelques rares lampions, la seule clarté qui
permit de se retrouver au milieu de cet affreux carnage. Le combat du
jour n'était rien à côté de ces cadavres et de ce silence. R... et moi,
nous étions anéantis. Un citoyen vint à passer; sur une de mes
exclamations, il s'approcha, me prit la main et me dit:--Vous êtes
républicain, moi j'étais ce qu'on appelait un ami de l'ordre, un
réactionnaire; mais il faudrait être abandonné de Dieu pour ne pas
exécrer cette effroyable orgie. La France est déshonorée! et il nous
quitta en sanglotant.»
«Un témoin qui nous permet de le nommer, un légitimiste, l'honorable M.
de Cherville, déclare: «... Le soir, j'ai voulu recommencer ces tristes
investigations. Je rencontrai, rue Le Peletier, MM. Bouillon et Gervais
(de Caen); nous fîmes quelques pas ensemble, et je glissai. Je me retins
à M. Bouillon. Je regardai à mes pieds. J'avais marché dans une large
flaque de sang. Alors M. Bouillon me raconta que le matin, étant à sa
fenêtre, il avait vu le pharmacien dont il me montrait la boutique,
occupé à en fermer la porte. Une femme tomba, le pharmacien se précipita
pour la relever; au même instant un soldat l'ajusta et le frappa à dix
pas d'une balle dans la tête. M. Bouillon, indigné et oubliant son
propre danger, cria aux passants qui étaient là: Vous témoignerez tous
de ce qui vient de se passer.»
«Vers les onze heures du soir, quand les bivouacs furent allumés
partout, M. Bonaparte permit qu'on s'amusât. Il y eut sur le boulevard
comme une fête de nuit. Les soldats riaient et chantaient en jetant au
feu les débris des barricades, puis, comme à Strasbourg et à Boulogne,
vinrent les distributions d'argent. Écoutons ce que raconte un témoin:
«J'ai vu, à la porte Saint-Denis, un officier d'état-major remettre deux
cents francs au chef d'un détachement de vingt hommes en lui disant: Le
prince m'a chargé de vous remettre cet argent, pour être distribué à vos
braves soldats. Il ne bornera pas là les témoignages de sa
satisfaction.--Chaque soldat a reçu dix francs.»
«Le soir d'Austerlitz, l'empereur disait:--Soldats, je suis content de
vous!
«Un autre ajoute: «Les soldats, le cigare à la bouche, narguaient les
passants et faisaient sonner l'argent qu'ils avaient dans la poche.» Un
autre dit: «Les officiers cassaient les rouleaux de louis _comme des
bâtons de chocolat_.»
«Les sentinelles ne permettaient qu'aux femmes de passer; si un homme se
présentait, on lui criait: au large! Des tables étaient dressées dans
les bivouacs; officiers et soldats y buvaient. La flamme des brasiers se
reflétait sur tous ces visages joyeux. Les bouchons et les capsules
blanches du vin de Champagne surnageaient sur les ruisseaux rouges de
sang. De bivouac à bivouac on s'appelait avec de grands cris et des
plaisanteries obscènes. On se saluait: vive les gendarmes! vive les
lanciers! et tous ajoutaient: vive Louis-Napoléon! On entendait le choc
des verres et le bruit des bouteilles brisées. Çà et là, dans l'ombre,
une bougie de cire jaune ou une lanterne à la main, des femmes rôdaient
parmi les cadavres, regardant l'une après l'autre ces faces pâles et
cherchant celle-ci son fils, celle-ci son père, celle-là son mari.