«Délivrons-nous tout de suite de ces affreux détails.
«Le lendemain 5, au cimetière Montmartre, on vit une chose épouvantable.
«Un vaste espace, resté vague jusqu'à ce jour, fut «utilisé» pour
l'inhumation provisoire de quelques-uns des massacrés. Ils étaient
ensevelis la tête hors de terre, afin que leurs familles pussent les
reconnaître. La plupart, les pieds dehors, avec un peu de terre sur la
poitrine. La foule allait là, le flot des curieux vous poussait, on
errait au milieu des sépulcres, et par instants on sentait la terre
plier sous soi; on marchait sur le ventre d'un cadavre. On se
retournait, on voyait sortir de terre des bottes et des sabots ou des
brodequins de femme; de l'autre côté était la tête que votre pression
sur le corps faisait remuer.
«Un témoin illustre, le grand statuaire David, aujourd'hui proscrit et
errant hors de France, dit:
«J'ai vu au cimetière Montmartre une quarantaine de cadavres encore
vêtus de leurs habits; on les avait placés à côté l'un de l'autre;
quelques pelletées de terre les cachaient jusqu'à la tête, qu'on avait
laissée découverte, afin que les parents les reconnussent. Il y avait si
peu de terre qu'on voyait les pieds encore à découvert, et le public
marchait sur ces corps, ce qui était horrible. Il y avait là de nobles
têtes de jeunes hommes tout empreintes de courage; au milieu était une
pauvre femme, la domestique d'un boulanger, qui avait été tuée en
portant le pain aux pratiques de son maître, et à côté une belle jeune
fille, marchande de fleurs sur le boulevard. Ceux qui cherchaient des
personnes disparues étaient obligés de fouler aux pieds les corps afin
de pouvoir regarder de près les têtes. J'ai entendu un homme du peuple
dire avec une expression d'horreur: On marche comme sur un tremplin.»
«La foule continua de se porter aux divers lieux où des victimes avaient
été déposées, notamment cité Bergère; si bien que ce même jour, 5, comme
la multitude croissait et devenait importune, et qu'il fallait éloigner
les curieux, on put lire sur un grand écriteau à l'entrée de la cité
Bergère ces mots en lettres majuscules: _Ici il n'y a plus de cadavres_.
«Les trois cadavres nus de la rue Grange-Batelière ne furent enlevés que
le 5 au soir.
«On le voit et nous y insistons, dans le premier moment et pour le
profit qu'il en voulait faire, le coup d'état ne chercha pas le moins du
monde à cacher son crime; la pudeur ne lui vint que plus tard; le
premier jour, bien au contraire, il l'étala. L'atrocité ne suffisait
pas, il fallait le cynisme. Massacrer n'était que le moyen, terrifier
était le but.
X
«Ce but fut-il atteint?
«Oui.
«Immédiatement, dès le soir du 4 décembre, le bouillonnement public
tomba. La stupeur glaça Paris. L'indignation qui élevait la voix devant
le coup d'état se tut subitement devant le carnage. Ceci ne ressemblait
plus à rien de l'histoire. On sentit qu'on avait affaire à quelqu'un
d'inconnu.
«Crassus a écrasé les gladiateurs; Hérode a égorgé les enfants; Charles
IX a exterminé les huguenots, Pierre de Russie les strélitz, Méhémet-Ali
les mameluks, Mahmoud les janissaires; Danton a massacré les
prisonniers. Louis Bonaparte venait d'inventer un massacre nouveau, le
massacre des passants.
«Ce massacre termina la lutte. Il y a des heures où ce qui devrait
exaspérer les peuples, les consterne. La population de Paris sentit
qu'elle avait le pied d'un bandit sur la gorge. Elle ne se débattit
plus. Ce même soir, Mathieu (de la Drôme) entra dans le lieu où siégeait
le comité de résistance et nous dit: «Nous ne sommes plus à Paris, nous
ne sommes plus sous la République; nous sommes à Naples et chez le roi
Bomba.»
«À partir de ce moment, quels que fussent les efforts du comité, des
représentants et de leurs courageux auxiliaires, il n'y eut plus, sur
quelques points seulement, par exemple à cette barricade du
Petit-Carreau où tomba si héroïquement Denis Dussoubs, le frère du
représentant, qu'une résistance qui ressemblait moins à un combat qu'aux
dernières convulsions du désespoir. Tout était fini.
«Le lendemain 5, les troupes victorieuses paradaient sur les boulevards.
On vit un général montrer son sabre nu au peuple et crier: _La
république, la voilà!_
«Ainsi un égorgement infâme, le massacre des passants, voilà ce que
contenait, comme nécessité suprême, la «mesure» du 2 décembre. Pour
l'entreprendre, il fallait être un traître; pour la faire réussir, il
fallait être un meurtrier.
«C'est par ce procédé que le coup d'état conquit la France et vainquit
Paris. Oui, Paris! On a besoin de se le répéter à soi-même, c'est à
Paris que cela s'est passé!
«Grand Dieu! les baskirs sont entrés dans Paris la lance haute en
chantant leur chant sauvage, Moscou avait été brûlé; les prussiens sont
entrés dans Paris, on avait pris Berlin; les autrichiens sont entrés
dans Paris, on avait bombardé Vienne; les anglais sont entrés dans
Paris, le camp de Boulogne avait menacé Londres; ils sont arrivés à nos
barrières, ces hommes de tous les peuples, tambours battants, clairons
en tête, drapeaux déployés, sabres nus, canons roulants, mèches
allumées, ivres, ennemis, vainqueurs, vengeurs, criant avec rage devant
les dômes de Paris les noms de leurs capitales, Londres, Berlin, Vienne,
Moscou! Eh bien! dès qu'ils ont mis le pied sur le seuil de cette ville,
dès que le sabot de leurs chevaux a sonné sur le pavé de nos rues,
autrichiens, anglais, prussiens, russes, tous, en pénétrant dans Paris,
ont entrevu dans ces murs, dans ces édifices, dans ce peuple, quelque
chose de prédestiné, de vénérable et d'auguste; tous ont senti la sainte
horreur de la ville sacrée; tous ont compris qu'ils avaient là, devant
eux, non la ville d'un peuple, mais la ville du genre humain; tous ont
baissé l'épée levée! Oui, massacrer les parisiens, traiter Paris en
place prise d'assaut, mettre à sac un quartier de Paris, violer la
seconde Ville Éternelle, assassiner la civilisation dans son sanctuaire,
mitrailler les vieillards, les enfants et les femmes dans cette grande
enceinte, foyer du monde, ce que Wellington avait défendu à ses
montagnards demi-nus, ce que Schwartzenberg avait interdit à ses
croates, ce que Blücher n'avait pas permis à sa landwehr, ce que Platow
n'avait pas osé faire faire par ses cosaques, toi, tu l'as fait faire
par des soldats français, misérable!»