«La tuerie terminée,--c'est-à-dire à la nuit noire,--on avait commencé
en plein jour,--on n'enleva pas les cadavres; ils étaient tellement
pressés que rien que devant une seule boutique, la boutique de
Barbedienne, on en compta trente-trois. Chaque carré de terre découpé
dans l'asphalte au pied des arbres du boulevard était un réservoir de
sang. «Les morts, dit un témoin, étaient entassés en monceaux, les uns
sur les autres, vieillards, enfants, blouses et paletots réunis dans un
indescriptible pêle-mêle, têtes, bras, jambes confondus.»
«Un autre témoin décrit ainsi un groupe de trois individus: «Deux
étaient renversés sur le dos; un troisième, s'étant embarrassé entre
leurs jambes, était tombé sur eux.» Les cadavres isolés étaient rares,
on les remarquait plus que les autres. Un jeune homme bien vêtu était
assis, adossé à un mur, les jambes écartées, les bras à demi croisés, un
jonc de Verdier dans la main droite, et semblait regarder; il était
mort. Un peu plus loin les balles avaient cloué contre une boutique un
adolescent en pantalon de velours de coton, qui tenait à la main des
épreuves d'imprimerie. Le vent agitait ces feuilles sanglantes sur
lesquelles le poignet du mort s'était crispé. Un pauvre vieux, à cheveux
blancs, était étendu au milieu de la chaussée, avec son parapluie à côté
de lui. Il touchait presque du coude un jeune homme en bottes vernies et
en gants jaunes qui gisait ayant encore le lorgnon dans l'oeil. À
quelques pas était couchée, la tête sur le trottoir, les pieds sur le
pavé, une femme du peuple qui s'enfuyait son enfant dans ses bras. La
mère et l'enfant étaient morts, mais la mère n'avait pas lâché l'enfant.
«Ah! vous me direz, monsieur Bonaparte, que vous en êtes bien fâché,
mais que c'est un malheur; qu'en présence de Paris prêt à se soulever il
a bien fallu prendre un parti et que vous avez été acculé à cette
nécessité; et que, quant au coup d'état, vous aviez des dettes, que vos
ministres avaient des dettes, que vos aides de camp avaient des dettes,
que vos valets de pied avaient des dettes; que vous répondiez de tout;
qu'on n'est pas prince, que diable! pour ne pas manger de temps en temps
quelques millions de trop; qu'il faut bien s'amuser un peu et jouir de
la vie; que c'est la faute à l'assemblée qui n'a pas su comprendre cela
et qui voulait vous condamner à quelque chose comme deux maigres
millions par an, et, qui plus est, vous forcer de quitter le pouvoir au
bout de vos quatre ans et d'exécuter la constitution; qu'on ne peut pas,
après tout, sortir de l'Élysée pour entrer à Clichy; que vous aviez en
vain eu recours aux petits expédients prévus par l'article 405; que les
scandales approchaient, que la presse démagogique jasait, que l'affaire
des lingots d'or allait éclater, que vous devez du respect au nom de
Napoléon, et que, ma foi! n'ayant plus d'autre choix, plutôt que d'être
un des vulgaires escrocs du code, vous avez mieux aimé être un des
grands assassins de l'histoire!
«Donc, au lieu de vous souiller, ce sang vous a lavé. Fort bien.
«Je continue.