MANIÈRE DE FIXER LA COMPÉTENCE DES TRIBUNAUX FÉDÉRAUX.

Difficulté de fixer la compétence des divers tribunaux dans les

confédérations. -- Les tribunaux de l'Union obtinrent le droit de

fixer leur propre compétence. -- Pourquoi cette règle attaque la

portion de souveraineté que les États particuliers s'étaient

réservée. -- La souveraineté de ces États restreinte par les lois

et par l'interprétation des lois. -- Les États particuliers

courent ainsi un danger plus apparent que réel.

Une première question se présentait: la constitution des États-Unis,

mettant en regard deux souverainetés distinctes, représentées, quant à

la justice, par deux ordres de tribunaux différents, quelque soin qu'on

prît d'établir la juridiction de chacun de ces deux ordres de tribunaux,

on ne pouvait empêcher qu'il n'y eût de fréquentes collisions entre eux.

Or, dans ce cas, à qui devait appartenir le droit d'établir la

compétence?

Chez les peuples qui ne forment qu'une seule et même société politique,

lorsqu'une question de compétence s'élève entre deux tribunaux, elle est

portée en général devant un troisième qui sert d'arbitre.

Ceci se fait sans peine, parce que, chez ces peuples, les questions de

compétence judiciaire n'ont aucun rapport avec les questions de

souveraineté nationale.

Mais, au-dessus de la cour supérieure d'un État particulier et de la

cour supérieure des États-Unis, il était impossible d'établir un

tribunal quelconque qui ne fût ni l'un ni l'autre.

Il fallait donc nécessairement donner à l'une des deux cours le droit

de juger dans sa propre cause, et de prendre ou de retenir la

connaissance de l'affaire qu'on lui contestait. On ne pouvait accorder

ce privilége aux diverses cours des États; c'eût été détruire la

souveraineté de l'Union en fait après l'avoir établie en droit; car

l'interprétation de la constitution eût bientôt rendu aux États

particuliers la portion d'indépendance que les termes de la constitution

leur ôtaient.

En créant un tribunal fédéral, on avait voulu enlever aux cours des

États le droit de trancher, chacun à sa manière, des questions d'intérêt

national, et parvenir ainsi à former un corps de jurisprudence uniforme

pour l'interprétation des lois de l'Union. Le but n'aurait point été

atteint si les cours des États particuliers, tout en s'abstenant de

juger les procès comme fédéraux, avaient pu les juger en prétendant

qu'ils n'étaient pas fédéraux.

La cour suprême des États-Unis fut donc revêtue du droit de décider de

toutes les questions de compétence[148].

[Note 148: Au reste, pour rendre ces procès de compétence

moins fréquents, on décida que, dans un très grand nombre de

procès fédéraux, les tribunaux des États particuliers

auraient droit de prononcer concurremment avec les tribunaux

de l'Union; mais alors la partie condamnée eut toujours la

faculté de former appel devant la cour suprême des

États-Unis. La cour suprême de la Virginie contesta à la cour

suprême des États-Unis le droit de juger l'appel de ses

sentences, mais inutilement. Voyez _Kent's commentaries_,

vol. 1, p. 300, 370 et suivantes. Voyez _Story's comm._, p.

646, et la loi organique de 1789; _Laws of the United

States_, vol. 1, p. 53.]

Ce fut là le coup le plus dangereux porté à la souveraineté des États.

Elle se trouva ainsi restreinte, non seulement par les lois, mais encore

par l'interprétation des lois; par une borne connue et par une autre

qui ne l'était point; par une règle fixe et par une règle arbitraire. La

constitution avait posé, il est vrai, des limites précises à la

souveraineté fédérale; mais chaque fois que cette souveraineté est en

concurrence avec celle des États, un tribunal fédéral doit prononcer.

Du reste, les dangers dont cette manière de procéder semblait menacer la

souveraineté des États, n'étaient pas aussi grands en réalité qu'ils

paraissaient l'être.

Nous verrons plus loin qu'en Amérique la force réelle réside dans les

gouvernements provinciaux, plus que dans le gouvernement fédéral. Les

juges fédéraux sentent la faiblesse relative du pouvoir au nom duquel

ils agissent, et ils sont plus près d'abandonner un droit de juridiction

dans des cas où la loi le leur donne, que portés à le réclamer

illégalement.

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De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 58 / 158 题