MODE DE L'ÉLECTION.

Habileté dont les législateurs américains ont fait preuve dans le

choix du mode d'élection. -- Création d'un corps électoral

spécial. -- Vote séparé des électeurs spéciaux. -- Dans quel cas

la chambre des représentants est appelée à choisir le président.

-- Ce qui s'est passé aux douze élections qui ont eu lieu depuis

que la constitution est en vigueur.

Indépendamment des dangers inhérents au principe, il en est beaucoup

d'autres qui naissent des formes mêmes de l'élection, et qui peuvent

être évités par les soins du législateur.

Lorsqu'un peuple se réunit en armes sur la place publique pour choisir

son chef, il s'expose non seulement aux dangers que présente le système

électif en lui-même, mais encore à tous ceux de la guerre civile qui

naissent d'un semblable mode d'élection.

Quand les lois polonaises faisaient dépendre le roi du choix du _veto_

d'un seul homme, elles invitaient au meurtre de cet homme, ou

constituaient d'avance l'anarchie.

À mesure qu'on étudie les institutions des États-Unis et qu'on jette un

regard plus attentif sur la situation politique et sociale de ce pays,

on y remarque un merveilleux accord entre la fortune et les efforts de

l'homme. L'Amérique était une contrée nouvelle; cependant le peuple qui

l'habitait avait déjà fait ailleurs un long usage de la liberté: deux

grandes causes d'ordre intérieur. De plus, l'Amérique ne redoutait point

la conquête. Les législateurs américains, s'emparant de ces

circonstances favorables, n'eurent point de peine à établir un pouvoir

exécutif faible et dépendant; l'ayant créé tel, ils purent sans danger

le rendre électif.

Il ne leur restait plus qu'à choisir, parmi les différents systèmes

d'élection, le moins dangereux; les règles qu'ils tracèrent à cet égard

complètent admirablement les garanties que la constitution physique et

politique du pays fournissait déjà.

Le problème à résoudre était de trouver le mode d'élection qui, tout en

exprimant les volontés réelles du peuple, excitât peu ses passions et le

tînt le moins possible en suspens. On admit d'abord que la majorité

_simple_ ferait la loi. Mais c'était encore une chose fort difficile que

d'obtenir cette majorité sans avoir à craindre des délais qu'avant tout

on voulait éviter.

Il est rare en effet de voir un homme réunir du premier coup la majorité

des suffrages chez un grand peuple. La difficulté s'accroît encore dans

une république d'États confédérés, où les influences locales sont

beaucoup plus développées et plus puissantes.

Pour obvier à ce second obstacle, il se présentait un moyen, c'était de

déléguer les pouvoirs électoraux de la nation à un corps qui la

représentât.

Ce mode d'élection rendait la majorité plus probable; car, moins les

électeurs sont nombreux, plus il leur est facile de s'entendre. Il

présentait aussi plus de garanties pour la bonté du choix.

Mais devait-on confier le droit d'élire au corps législatif lui-même,

représentant habituel de la nation, ou fallait-il, au contraire, former

un collége électoral dont l'unique objet fût de procéder à la nomination

du président?

Les Américains préférèrent ce dernier parti. Ils pensèrent que les

hommes qu'on envoyait pour faire les lois ordinaires ne représenteraient

qu'incomplétement les voeux du peuple relativement à l'élection de son

premier magistrat. Étant d'ailleurs élus pour plus d'une année, ils

auraient pu représenter une volonté déjà changée. Ils jugèrent que si

l'on chargeait la législature d'élire le chef du pouvoir exécutif, ses

membres deviendraient, long-temps avant l'élection, l'objet de

manoeuvres corruptrices et le jouet de l'intrigue; tandis que,

semblables aux jurés, les électeurs spéciaux resteraient inconnus dans

la foule, jusqu'au jour où ils devraient agir, et n'apparaîtraient un

instant que pour prononcer leur arrêt.

On établit donc que chaque État nommerait un certain nombre

d'électeurs[141], lesquels éliraient à leur tour le président. Et comme

on avait remarqué que les assemblées chargées de choisir les chefs du

gouvernement dans les pays électifs devenaient inévitablement des foyers

de passions et de brigue; que quelquefois elles s'emparaient de pouvoirs

qui ne leur appartenaient pas, et que souvent leurs opérations, et

l'incertitude qui en était la suite, se prolongeaient assez long-temps

pour mettre l'État en péril, on régla que les électeurs voteraient tous

à un jour fixé, mais sans s'être réunis[142].

[Note 141: Autant qu'il envoyait de membres au congrès. Le

nombre des électeurs à l'élection de 1833 était de 288. (_The

National calendar._)]

[Note 142: Les électeurs du même État se réunissent; mais ils

transmettent au siége du gouvernement central la liste des

votes individuels, et non le produit du vote de la majorité.]

Le mode de l'élection à deux degrés rendait la majorité probable, mais

ne l'assurait pas, car il se pouvait que les électeurs différassent

entre eux comme leurs commettants l'auraient pu faire.

Ce cas venant à se présenter, on était nécessairement amené à prendre

l'une de ces trois mesures: il fallait ou faire nommer de nouveaux

électeurs, ou consulter de nouveau ceux déjà nommés, ou enfin déférer le

choix à une autorité nouvelle.

Les deux premières méthodes, indépendamment de ce qu'elles étaient peu

sûres, amenaient des lenteurs, et perpétuaient une agitation toujours

dangereuse.

On s'arrêta donc à la troisième, et l'on convint que les votes des

électeurs seraient transmis cachetés au président du sénat; qu'au jour

fixé, et en présence des deux chambres, celui-ci en ferait le

dépouillement. Si aucun des candidats n'avait réuni la majorité, la

chambre des représentants procéderait immédiatement elle-même à

l'élection; mais on eut soin de limiter son droit. Les représentants ne

purent élire que l'un des trois candidats qui avaient obtenu le plus de

suffrages[143].

[Note 143: Dans cette circonstance, c'est la majorité des

États, et non la majorité des membres, qui décide la

question. De telle sorte que New-York n'a pas plus

d'influence sur la délibération que Rhode-Island. Ainsi on

consulte d'abord les citoyens de l'Union comme ne formant

qu'un seul et même peuple; et quand ils ne peuvent pas

s'accorder, on fait revivre la division par État, et l'on

donne à chacun de ces derniers un vote séparé et indépendant.

C'est encore là une des bizarreries que présente la

constitution fédérale, et que le choc d'intérêts contraires

peut seul expliquer.]

Ce n'est, comme on le voit, que dans un cas rare et difficile à prévoir

d'avance, que l'élection est confiée aux représentants ordinaires de la

nation, et encore ne peuvent-ils choisir qu'un citoyen déjà désigné par

une forte minorité des électeurs spéciaux; combinaison heureuse, qui

concilie le respect qu'on doit à la volonté du peuple avec la rapidité

d'exécution, et les garanties d'ordre qu'exige l'intérêt de l'État. Du

reste, en faisant décider la question par la chambre des représentants,

en cas de partage, on n'arrivait point encore à la solution complète de

toutes les difficultés; car la majorité pouvait à son tour se trouver

douteuse dans la chambre des représentants, et cette fois la

constitution n'offrait point de remède. Mais en établissant des

candidatures obligées, en restreignant leur nombre à trois, en s'en

rapportant au choix de quelques hommes éclairés, elle avait aplani tous

les obstacles[144] sur lesquels elle pouvait avoir quelque puissance;

les autres étaient inhérents au système électif lui-même.

[Note 144: Jefferson, en 1801, ne fut cependant nommé qu'au

trente-sixième tour de scrutin.]

Depuis quarante-quatre ans que la constitution fédérale existe, les

États-Unis ont déjà élu douze fois leur président.

Dix élections se sont faites en un instant, par le vote simultané des

électeurs spéciaux placés sur les différents points du territoire.

La chambre des représentants n'a encore usé que deux fois du droit

exceptionnel dont elle est revêtue en cas de partage. La première, en

1801, lors de l'élection de M. Jefferson; et la seconde, en 1825, quand

M. Quincy Adams a été nommé.

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De la Démocratie en Amérique, tome premier et augmentée d'un Avertissement et d'un Examen comparatif de la Démocratie aux États-Unis et en Suisse · 第 54 / 158 题