On peut considérer le moment de l'élection du président comme un
moment de crise nationale. -- Pourquoi. -- Passion du peuple. --
Préoccupation du président. -- Calme qui succède à l'agitation de
l'élection.
J'ai dit dans quelles circonstances favorables se trouvaient les
États-Unis pour l'adoption du système électif, et j'ai fait connaître
les précautions qu'avaient prises les législateurs, afin d'en diminuer
les dangers. Les Américains sont habitués à procéder à toutes sortes
d'élections. L'expérience leur a appris à quel degré d'agitation ils
peuvent parvenir et doivent s'arrêter. La vaste étendue de leur
territoire et la dissémination des habitants y rend une collision entre
les différents partis moins probable et moins périlleuse que partout
ailleurs. Les circonstances politiques au milieu desquelles la nation
s'est trouvée lors des élections n'ont jusqu'ici présenté aucun danger
réel.
Cependant on peut encore considérer le moment de l'élection du président
des États-Unis comme une époque de crise nationale.
L'influence qu'exerce le président sur la marche des affaires est sans
doute faible et indirecte, mais elle s'étend sur la nation entière; le
choix du président n'importe que modérément à chaque citoyen, mais il
importe à tous les citoyens. Or, un intérêt, quelque petit qu'il soit,
prend un grand caractère d'importance, du moment qu'il devient un
intérêt général.
Comparé à un roi d'Europe, le président a sans doute peu de moyens de se
créer des partisans; toutefois, les places dont il dispose sont en
assez grand nombre pour que plusieurs milliers d'électeurs soient
directement ou indirectement intéressés à sa cause.
De plus, les partis, aux États-Unis comme ailleurs, sentent le besoin de
se grouper autour d'un homme, afin d'arriver ainsi plus aisément jusqu'à
l'intelligence de la foule. Ils se servent donc, en général, du nom du
candidat à la présidence comme d'un symbole; ils personnifient en lui
leurs théories. Ainsi, les partis ont un grand intérêt à déterminer
l'élection en leur faveur, non pas tant pour faire triompher leurs
doctrines à l'aide du président élu, que pour montrer, par son élection,
que ces doctrines ont acquis la majorité.
Long-temps avant que le moment fixé n'arrive, l'élection devient la plus
grande, et pour ainsi dire l'unique affaire, qui préoccupe les esprits.
Les factions redoublent alors d'ardeur; toutes les passions factices que
l'imagination peut créer, dans un pays heureux et tranquille, s'agitent
en ce moment au grand jour.
De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne
gouverne plus dans l'intérêt de l'État, mais dans celui de sa
réélection; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de
résister à ses passions, comme son devoir l'y oblige, il court au-devant
de ses caprices.
À mesure que l'élection approche, les intrigues deviennent plus actives,
l'agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en
plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation
entière tombe dans un état fébrile, l'élection est alors le texte
journalier des papiers publics, le sujet des conversations
particulières, le but de toutes les démarches, l'objet de toutes les
pensées, le seul intérêt du présent.
Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se
dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre
paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s'étonner que l'orage ait
pu naître?
* * * * *