Ce qu'est le gouverneur dans un État américain. -- Quelle
position il occupe vis-à-vis de la législature. -- Quels sont ses
droits et ses devoirs. -- Sa dépendance du peuple.
Le pouvoir exécutif de l'État a pour représentant le gouverneur.
Ce n'est pas au hasard que j'ai pris ce mot de représentant. Le
gouverneur de l'État représente en effet le pouvoir exécutif; mais il
n'exerce que quelques uns de ses droits.
Le magistrat suprême, qu'on nomme le gouverneur, est placé à côté de la
législature comme un modérateur et un conseil. Il est armé d'un véto
suspensif qui lui permet d'en arrêter ou du moins d'en ralentir à son
gré les mouvements. Il expose au corps législatif les besoins du pays,
et lui fait connaître les moyens qu'il juge utile d'employer afin d'y
pourvoir; il est l'exécuteur naturel de ses volontés pour toutes les
entreprises qui intéressent la nation entière[113]. En l'absence de la
législature, il doit prendre toutes les mesures propres à garantir
l'État des chocs violents et des dangers imprévus.
[Note 113: Dans la pratique, ce n'est pas toujours le
gouverneur qui exécute les entreprises que la législature a
conçues; il arrive souvent que cette dernière, en même temps
qu'elle vote un principe, nomme des agents spéciaux pour en
surveiller l'exécution.]
Le gouverneur réunit dans ses mains toute la puissance militaire de
l'État. Il est le commandant des milices et le chef de la force armée.
Lorsque la puissance d'opinion, que les hommes sont convenus d'accorder
à la loi, se trouve méconnue, le gouverneur s'avance à la tête de la
force matérielle de l'État; il brise la résistance, et rétablit l'ordre
accoutumé.
Du reste, le gouverneur n'entre point dans l'administration des communes
et des comtés, ou du moins il n'y prend part que très indirectement par
la nomination des juges de paix qu'il ne peut ensuite révoquer[114].
[Note 114: Dans plusieurs États, les juges de paix ne sont
pas nommés par le gouverneur.]
Le gouverneur est un magistrat électif. On a même soin en général de ne
l'élire que pour un ou deux ans; de telle sorte qu'il reste toujours
dans une étroite dépendance de la majorité qui l'a créé.
* * * * *
DES EFFETS POLITIQUES DE LA DÉCENTRALISATION ADMINISTRATIVE AUX
ÉTATS-UNIS.
Distinction à établir entre la centralisation gouvernementale et
la centralisation administrative. -- Aux États-Unis, pas de
centralisation administrative, mais très grande centralisation
gouvernementale. -- Quelques effets fâcheux qui résultent aux
États-Unis de l'extrême décentralisation administrative. --
Avantages administratifs de cet ordre de choses. -- La force qui
administre la société, moins réglée, moins éclairée, moins
savante, bien plus grande qu'en Europe. -- Avantages politiques
du même ordre de choses. -- Aux États-Unis, la patrie se fait
sentir partout. -- Appui que les gouvernés prêtent au
gouvernement. -- Les institutions provinciales plus nécessaires à
mesure que l'état social devient plus démocratique. -- Pourquoi.
La centralisation est un mot que l'on répète sans cesse de nos jours, et
dont personne, en général, ne cherche à préciser le sens.
Il existe cependant deux espèces de centralisation très distinctes, et
qu'il importe de bien connaître.
Certains intérêts sont communs à toutes les parties de la nation, tels
que la formation des lois générales et les rapports du peuple avec les
étrangers.
D'autres intérêts sont spéciaux à certaines parties de la nation,
telles, par exemple, que les entreprises communales.
Concentrer dans un même lieu ou dans une même main le pouvoir de
diriger les premiers, c'est fonder ce que j'appellerai la centralisation
gouvernementale.
Concentrer de la même manière le pouvoir de diriger les seconds, c'est
fonder ce que je nommerai la centralisation administrative.
Il est des points sur lesquels ces deux espèces de centralisation
viennent à se confondre. Mais en prenant, dans leur ensemble, les objets
qui tombent plus particulièrement dans le domaine de chacune d'elles, on
parvient aisément à les distinguer.
On comprend que la centralisation gouvernementale acquiert une force
immense quand elle se joint à la centralisation administrative. De cette
manière elle habitue les hommes à faire abstraction complète et
continuelle de leur volonté; à obéir, non pas une fois et sur un point,
mais en tout et tous les jours. Non seulement alors elle les dompte par
la force, mais encore elle les prend par leurs habitudes; elle les isole
et les saisit ensuite un à un dans la masse commune.
Ces deux espèces de centralisation se prêtent un mutuel secours,
s'attirent l'une l'autre; mais je ne saurais croire qu'elles soient
inséparables.
Sous Louis XIV, la France a vu la plus grande centralisation
gouvernementale qu'on pût concevoir, puisque le même homme faisait les
lois générales et avait le pouvoir de les interpréter, représentait la
France à l'extérieur et agissait en son nom. L'État, c'est moi,
disait-il; et il avait raison.
Cependant, sous Louis XIV, il y avait beaucoup moins de centralisation
administrative que de nos jours.
De notre temps, nous voyons une puissance, l'Angleterre, chez laquelle
la centralisation gouvernementale est portée à un très haut degré:
l'État semble s'y mouvoir comme un seul homme; il soulève à sa volonté
des masses immenses, réunit et porte partout où il le veut tout l'effort
de sa puissance.
L'Angleterre, qui a fait de si grandes choses depuis cinquante ans, n'a
pas de centralisation administrative.
Pour ma part, je ne saurais concevoir qu'une nation puisse vivre ni
surtout prospérer sans une forte centralisation gouvernementale.
Mais je pense que la centralisation administrative n'est propre qu'à
énerver les peuples qui s'y soumettent, parce qu'elle tend sans cesse à
diminuer parmi eux l'esprit de cité. La centralisation administrative
parvient, il est vrai, à réunir à une époque donnée, et dans un certain
lieu, toutes les forces disponibles de la nation, mais elle nuit à la
reproduction des forces. Elle la fait triompher le jour du combat, et
diminue à la longue sa puissance. Elle peut donc concourir admirablement
à la grandeur passagère d'un homme, non point à la prospérité durable
d'un peuple.
Qu'on y prenne bien garde, quand on dit qu'un État ne peut agir parce
qu'il n'a pas de centralisation, on parle presque toujours, sans le
savoir, de la centralisation gouvernementale. L'empire d'Allemagne,
répète-t-on, n'a jamais pu tirer de ses forces tout le parti possible.
D'accord. Mais pourquoi? parce que la force nationale n'y a jamais été
centralisée; parce que l'État n'a jamais pu faire obéir à ses lois
générales; parce que les parties séparées de ce grand corps ont toujours
eu le droit ou la possibilité de refuser leur concours aux dépositaires
de l'autorité commune, dans les choses mêmes qui intéressaient tous les
citoyens; en d'autres termes, parce qu'il n'y avait pas de
centralisation gouvernementale. La même remarque est applicable au moyen
âge: ce qui a produit toutes les misères de la société féodale, c'est
que le pouvoir, non seulement d'administrer, mais de gouverner, était
partagé entre mille mains et fractionné de mille manières; l'absence de
toute centralisation gouvernementale empêchait alors les nations de
l'Europe de marcher avec énergie vers aucun but.
Nous avons vu qu'aux États-Unis il n'existait point de centralisation
administrative. On y trouve à peine la trace d'une hiérarchie. La
décentralisation y a été portée à un degré qu'aucune nation européenne
ne saurait souffrir, je pense, sans un profond malaise, et qui produit
même des effets fâcheux en Amérique. Mais, aux États-Unis, la
centralisation gouvernementale existe au plus haut point. Il serait
facile de prouver que la puissance nationale y est plus concentrée
qu'elle ne l'a été dans aucune des anciennes monarchies de l'Europe. Non
seulement il n'y a dans chaque État qu'un seul corps qui fasse les lois;
non seulement il n'y existe qu'une seule puissance qui puisse créer la
vie politique autour d'elle; mais, en général, on a évité d'y réunir de
nombreuses assemblées de districts ou de comtés, de peur que ces
assemblées ne fussent tentées de sortir de leurs attributions
administratives et d'entraver la marche du gouvernement. En Amérique,
la législature de chaque État n'a devant elle aucun pouvoir capable de
lui résister. Rien ne saurait l'arrêter dans sa voie, ni priviléges, ni
immunité locale, ni influence personnelle, pas même l'autorité de la
raison, car elle représente la majorité qui se prétend l'unique organe
de la raison. Elle n'a donc d'autres limites, dans son action, que sa
propre volonté. À côté d'elle, et sous sa main, se trouve placé le
représentant du pouvoir exécutif, qui, à l'aide de la force matérielle,
doit contraindre les mécontents à l'obéissance.
La faiblesse ne se rencontre que dans certains détails de l'action
gouvernementale.
Les républiques américaines n'ont pas de force armée permanente pour
comprimer les minorités; mais les minorités n'y ont jamais été réduites,
jusqu'à présent, à faire la guerre, et la nécessité d'une armée n'a pas
encore été sentie. L'État se sert, le plus souvent, des fonctionnaires
de la commune ou du comté pour agir sur les citoyens. Ainsi, par
exemple, dans la Nouvelle-Angleterre, c'est l'assesseur de la commune
qui répartit la taxe; le percepteur de la commune la lève; le caissier
de la commune en fait parvenir le produit au trésor public, et les
réclamations qui s'élèvent sont soumises aux tribunaux ordinaires. Une
semblable manière de percevoir l'impôt est lente, embarrassée; elle
entraverait à chaque moment la marche d'un gouvernement qui aurait de
grands besoins pécuniaires. En général, on doit désirer que, pour tout
ce qui est essentiel à sa vie, le gouvernement ait des fonctionnaires à
lui, choisis par lui, révocables par lui, et des formes rapides de
procéder. Mais il sera toujours facile à la puissance centrale,
organisée comme elle l'est en Amérique, d'introduire, suivant les
besoins, des moyens d'action plus énergiques et plus efficaces.
Ce n'est donc pas, comme on le répète souvent, parce qu'il n'y a point
de centralisation aux États-Unis, que les républiques du Nouveau-Monde
périront; bien loin de n'être pas assez centralisées, on peut affirmer
que les gouvernements américains le sont trop; je le prouverai plus
tard. Les assemblées législatives engloutissent chaque jour quelques
débris des pouvoirs gouvernementaux; elles tendent à les réunir tous en
elles-mêmes, ainsi que l'avait fait la Convention. Le pouvoir social,
ainsi centralisé, change sans cesse de mains, parce qu'il est subordonné
à la puissance populaire. Souvent il lui arrive de manquer de sagesse et
de prévoyance, parce qu'il peut tout. Là se trouve pour lui le danger.
C'est donc à cause de sa force même, et non par suite de sa faiblesse,
qu'il est menacé de périr un jour.
La décentralisation administrative produit en Amérique plusieurs effets
divers.
Nous avons vu que les Américains avaient presque entièrement isolé
l'administration du gouvernement; en cela ils me semblent avoir
outrepassé les limites de la saine raison; car l'ordre, même dans les
choses secondaires, est encore un intérêt national[115].
[Note 115: L'autorité qui représente l'État, lors même
qu'elle n'administre pas elle-même, ne doit pas, je pense, se
dessaisir du droit d'inspecter l'administration locale. Je
suppose, par exemple, qu'un agent du gouvernement, placé à
poste fixe dans chaque comté, pût déférer au pouvoir
judiciaire des délits qui se commettent dans les communes et
dans le comté; l'ordre n'en serait-il pas plus uniformément
suivi sans que l'indépendance des localités fût compromise?
Or, rien de semblable n'existe en Amérique. Au-dessus des
cours des comtés, il n'y a rien; et ces cours ne sont, en
quelque sorte, saisies que par hasard de la connaissance des
délits administratifs qu'elles doivent réprimer.]
L'État n'ayant point de fonctionnaires administratifs à lui, placés à
poste fixe sur les différents points du territoire, et auxquels il
puisse imprimer une impulsion commune, il en résulte qu'il tente
rarement d'établir des règles générales de police. Or, le besoin de ces
règles se fait vivement sentir. L'Européen en remarque souvent
l'absence. Cette apparence de désordre qui règne à la surface, lui
persuade, au premier abord, qu'il y a anarchie complète dans la société;
ce n'est qu'en examinant le fond des choses qu'il se détrompe.
Certaines entreprises intéressent l'État entier, et ne peuvent cependant
s'exécuter, parce qu'il n'y a point d'administration nationale qui les
dirige. Abandonnées aux soins des communes et des comtés, livrées à des
agents élus et temporaires, elles n'amènent aucun résultat, ou ne
produisent rien de durable.
Les partisans de la centralisation en Europe soutiennent que le pouvoir
gouvernemental administre mieux les localités qu'elles ne pourraient
s'administrer elles-mêmes: cela peut être vrai, quand le pouvoir central
est éclairé et les localités sans lumières, quand il est actif et
qu'elles sont inertes, quand il a l'habitude d'agir et elles l'habitude
d'obéir. On comprend même que plus la centralisation augmente, plus
cette double tendance s'accroît, et plus la capacité d'une part et
l'incapacité de l'autre deviennent saillantes.
Mais je nie qu'il en soit ainsi quand le peuple est éclairé, éveillé sur
ses intérêts, et habitué à y songer comme il le fait en Amérique.
Je suis persuadé, au contraire, que dans ce cas la force collective des
citoyens sera toujours plus puissante pour produire le bien-être social
que l'autorité du gouvernement.
J'avoue qu'il est difficile d'indiquer d'une manière certaine le moyen
de réveiller un peuple qui sommeille, pour lui donner des passions et
des lumières qu'il n'a pas; persuader aux hommes qu'ils doivent
s'occuper de leurs affaires, est, je ne l'ignore pas, une entreprise
ardue. Il serait souvent moins malaisé de les intéresser aux détails de
l'étiquette d'une cour qu'à la réparation de leur maison commune.
Mais je pense aussi que lorsque l'administration centrale prétend
remplacer complétement le concours libre des premiers intéressés, elle
se trompe ou veut vous tromper.
Un pouvoir central, quelque éclairé, quelque savant qu'on l'imagine, ne
peut embrasser à lui seul tous les détails de la vie d'un grand peuple.
Il ne le peut, parce qu'un pareil travail excède les forces humaines.
Lorsqu'il veut, par ses seuls soins, créer et faire fonctionner tant de
ressorts divers, il se contente d'un résultat fort incomplet, ou
s'épuise en inutiles efforts.
La centralisation parvient aisément, il est vrai, à soumettre les
actions extérieures de l'homme à une certaine uniformité qu'on finit
par aimer pour elle-même, indépendamment des choses auxquelles elle
s'applique; comme ces dévots qui adorent la statue oubliant la divinité
qu'elle représente. La centralisation réussit sans peine à imprimer une
allure régulière aux affaires courantes; à régenter savamment les
détails de la police sociale; à réprimer les légers désordres et les
petits délits; à maintenir la société dans un _statu quo_ qui n'est
proprement ni une décadence ni un progrès; à entretenir dans le corps
social une sorte de somnolence administrative que les administrateurs
ont coutume d'appeler le bon ordre et la tranquillité publique[116].
Elle excelle, en un mot, à empêcher, non à faire. Lorsqu'il s'agit de
remuer profondément la société, ou de lui imprimer une marche rapide, sa
force l'abandonne. Pour peu que ses mesures aient besoin du concours des
individus, on est tout surpris alors de la faiblesse de cette immense
machine; elle se trouve tout-à-coup réduite à l'impuissance.
[Note 116: La Chine me paraît offrir le plus parfait emblème
de l'espèce de bien-être social que peut fournir une
administration très centralisée aux peuples qui s'y
soumettent. Les voyageurs nous disent que les Chinois ont de
la tranquillité sans bonheur, de l'industrie sans progrès, de
la stabilité sans force, et de l'ordre matériel sans moralité
publique. Chez eux, la société marche toujours assez bien,
jamais très bien. J'imagine que quand la Chine sera ouverte
aux Européens, ceux-ci y trouveront le plus beau modèle de
centralisation administrative qui existe dans l'univers.]
Il arrive quelquefois alors que la centralisation essaie, en désespoir
de cause, d'appeler les citoyens à son aide; mais elle leur dit: Vous
agirez comme je voudrai, autant que je voudrai, et précisément dans le
sens que je voudrai. Vous vous chargerez de ces détails sans aspirer à
diriger l'ensemble; vous travaillerez dans les ténèbres, et vous jugerez
plus tard mon oeuvre par ses résultats. Ce n'est point à de pareilles
conditions qu'on obtient le concours de la volonté humaine. Il lui faut
de la liberté dans ses allures, de la responsabilité dans ses actes.
L'homme est ainsi fait qu'il préfère rester immobile que marcher sans
indépendance vers un but qu'il ignore.
Je ne nierai pas qu'aux États-Unis on regrette souvent de ne point
trouver ces règles uniformes qui semblent sans cesse veiller sur chacun
de nous.
On y rencontre de temps en temps de grands exemples d'insouciance et
d'incurie sociale. De loin en loin apparaissent des taches grossières
qui semblent en désaccord complet avec la civilisation environnante.
Des entreprises utiles qui demandent un soin continuel et une exactitude
rigoureuse pour réussir, finissent souvent par être abandonnées; car, en
Amérique comme ailleurs, le peuple procède par efforts momentanés et
impulsions soudaines.
L'Européen, accoutumé à trouver sans cesse sous sa main un fonctionnaire
qui se mêle à peu près de tout, se fait difficilement à ces différents
rouages de l'administration communale. En général, on peut dire que les
petits détails de la police sociale qui rendent la vie douce et commode
sont négligés en Amérique; mais les garanties essentielles à l'homme en
société y existent autant que partout ailleurs. Chez les Américains, la
force qui administre l'État est bien moins réglée, moins éclairée, moins
savante, mais cent fois plus grande qu'en Europe. Il n'y a pas de pays
au monde où les hommes fassent, en définitive, autant d'efforts pour
créer le bien-être social. Je ne connais point de peuple qui soit
parvenu à établir des écoles aussi nombreuses et aussi efficaces; des
temples plus en rapport avec les besoins religieux des habitants; des
routes communales mieux entretenues. Il ne faut donc pas chercher aux
États-Unis l'uniformité et la permanence des vues, le soin minutieux des
détails, la perfection des procédés administratifs[117]; ce qu'on y
trouve, c'est l'image de la force, un peu sauvage il est vrai, mais
pleine de puissance; de la vie, accompagnée d'accidents, mais aussi de
mouvements et d'efforts.
[Note 117: Un écrivain de talent qui, dans une comparaison
entre les finances des États-Unis et celles de la France, a
prouvé que l'esprit ne pouvait pas toujours suppléer à la
connaissance des faits, reproche avec raison aux Américains
l'espèce de confusion qui règne dans leurs budgets communaux,
et après avoir donné le modèle d'un budget départemental de
France, il ajoute: «Grâce à la centralisation, création
admirable d'un grand homme, les budgets municipaux, d'un bout
du royaume à l'autre, ceux des grandes villes comme ceux des
plus humbles communes, ne présentent pas moins d'ordre et de
méthode.» Voilà certes un résultat que j'admire; mais je vois
la plupart de ces communes françaises, dont la comptabilité
est si parfaite, plongées dans une profonde ignorance de
leurs vrais intérêts, et livrées à une apathie si invincible,
que la société semble plutôt y végéter qu'y vivre; d'un autre
côté, j'aperçois dans ces mêmes communes américaines, dont
les budgets ne sont pas dressés sur des plans méthodiques, ni
surtout uniformes, une population éclairée, active,
entreprenante; j'y contemple la société toujours en travail.
Ce spectacle m'étonne; car à mes yeux le but principal d'un
bon gouvernement est de produire le bien-être des peuples et
non d'établir un certain ordre au sein de leur misère. Je me
demande donc s'il ne serait pas possible d'attribuer à la
même cause la prospérité de la commune américaine et le
désordre apparent de ses finances, la détresse de la commune
de France et le perfectionnement de son budget. En tous cas,
je me défie d'un bien que je trouve mêlé à tant de maux, et
je me console aisément d'un mal qui est compensé par tant de
bien.]
J'admettrai, du reste, si l'on veut, que les villages et les comtés des
États-Unis seraient plus utilement administrés par une autorité centrale
placée loin d'eux, et qui leur resterait étrangère, que par des
fonctionnaires pris dans leur sein. Je reconnaîtrai, si on l'exige,
qu'il régnerait plus de sécurité en Amérique, qu'on y ferait un emploi
plus sage et plus judicieux des ressources sociales, si l'administration
de tout le pays était concentrée dans une seule main. Les avantages
_politiques_ que les Américains retirent du système de la
décentralisation me le feraient encore préférer au système contraire.
Que m'importe, après tout, qu'il y ait une autorité toujours sur pied,
qui veille à ce que mes plaisirs soient tranquilles, qui vole au-devant
de mes pas pour détourner tous les dangers, sans que j'aie même le
besoin d'y songer; si cette autorité, en même temps qu'elle ôte ainsi
les moindres épines sur mon passage, est maîtresse absolue de ma liberté
et de ma vie; si elle monopolise le mouvement et l'existence à tel point
qu'il faille que tout languisse autour d'elle quand elle languit, que
tout dorme quand elle dort, que tout périsse si elle meurt?
Il y a telles nations de l'Europe où l'habitant se considère comme une
espèce de colon indifférent à la destinée du lieu qu'il habite. Les plus
grands changements surviennent dans son pays sans son concours; il ne
sait même pas précisément ce qui s'est passé; il s'en doute; il a
entendu raconter l'événement par hasard. Bien plus, la fortune de son
village, la police de sa rue, le sort de son église et de son presbytère
ne le touchent point; il pense que toutes ces choses ne le regardent en
aucune façon, et qu'elles appartiennent à un étranger puissant qu'on
appelle le gouvernement. Pour lui, il jouit de ces biens comme un
usufruitier, sans esprit de propriété et sans idées d'amélioration
quelconque. Ce désintéressement de soi-même va si loin, que si sa propre
sûreté ou celle de ses enfants est enfin compromise, au lieu de
s'occuper d'éloigner le danger, il croise les bras pour attendre que la
nation tout entière vienne à son aide. Cet homme, du reste, bien qu'il
ait fait un sacrifice si complet de son libre arbitre, n'aime pas plus
qu'un autre l'obéissance. Il se soumet, il est vrai, au bon plaisir d'un
commis; mais il se plaît à braver la loi comme un ennemi vaincu, dès que
la force se retire. Aussi le voit-on sans cesse osciller entre la
servitude et la licence.
Quand les nations sont arrivées à ce point, il faut qu'elles modifient
leurs lois et leurs moeurs, ou qu'elles périssent, car la source des
vertus publiques y est comme tarie: on y trouve encore des sujets, mais
on n'y voit plus de citoyens.
Je dis que de pareilles nations sont préparées pour la conquête. Si
elles ne disparaissent pas de la scène du monde, c'est qu'elles sont
environnées de nations semblables ou inférieures à elles; c'est qu'il
reste encore dans leur sein une sorte d'instinct indéfinissable de la
patrie, je ne sais quel orgueil irréfléchi du nom qu'elle porte, quel
vague souvenir de leur gloire passée, qui, sans se rattacher précisément
à rien, suffit pour leur imprimer au besoin une impulsion conservatrice.
On aurait tort de se rassurer en songeant que certains peuples ont fait
de prodigieux efforts pour défendre une patrie dans laquelle ils
vivaient pour ainsi dire en étrangers. Qu'on y prenne bien garde, et on
verra que la religion était presque toujours alors leur principal
mobile.
La durée, la gloire, ou la prospérité de la nation étaient devenues pour
eux des dogmes sacrés, et en défendant leur patrie, ils défendaient
aussi cette cité sainte dans laquelle ils étaient tous citoyens.
Les populations turques n'ont jamais pris aucune part à la direction des
affaires de la société; elles ont cependant accompli d'immenses
entreprises, tant qu'elles ont vu le triomphe de la religion de Mahomet
dans les conquêtes des sultans. Aujourd'hui la religion s'en va; le
despotisme seul leur reste: elles tombent.
Montesquieu, en donnant au despotisme une force qui lui fût propre, lui
a fait, je pense, un honneur qu'il ne méritait pas. Le despotisme, à lui
tout seul, ne peut rien maintenir de durable. Quand on y regarde de
près, on aperçoit que ce qui a fait long-temps prospérer les
gouvernements absolus, c'est la religion et non la crainte.
On ne rencontrera jamais, quoi qu'on fasse, de véritable puissance parmi
les hommes, que dans le concours libre des volontés. Or, il n'y a au
monde que le patriotisme, ou la religion, qui puisse faire marcher
pendant long-temps vers un même but l'universalité des citoyens.
Il ne dépend pas des lois de ranimer des croyances qui s'éteignent; mais
il dépend des lois d'intéresser les hommes aux destinées de leur pays.
Il dépend des lois de réveiller et de diriger cet instinct vague de la
patrie qui n'abandonne jamais le coeur de l'homme, et, en le liant aux
pensées, aux passions, aux habitudes de chaque jour, d'en faire un
sentiment réfléchi et durable. Et qu'on ne dise point qu'il est trop
tard pour le tenter; les nations ne vieillissent point de la même
manière que les hommes. Chaque génération qui naît dans leur sein est
comme un peuple nouveau qui vient s'offrir à la main du législateur.
Ce que j'admire le plus en Amérique, ce ne sont pas les effets
_administratifs_ de la décentralisation, ce sont ses effets
_politiques_. Aux États-Unis, la patrie se fait sentir partout. Elle est
un objet de sollicitude depuis le village jusqu'à l'Union entière.
L'habitant s'attache à chacun des intérêts de son pays comme aux siens
mêmes. Il se glorifie de la gloire de la nation; dans les succès qu'elle
obtient, il croit reconnaître son propre ouvrage, et il s'en élève; il
se réjouit de la prospérité générale dont il profite. Il a pour sa
patrie un sentiment analogue à celui qu'on éprouve pour sa famille, et
c'est encore par une sorte d'égoïsme qu'il s'intéresse à l'État.
Souvent l'Européen ne voit dans le fonctionnaire public que la force;
l'Américain y voit le droit. On peut donc dire qu'en Amérique l'homme
n'obéit jamais à l'homme, mais à la justice ou à la loi.
Aussi a-t-il conçu de lui-même une opinion souvent exagérée, mais
presque toujours salutaire. Il se confie sans crainte à ses propres
forces, qui lui paraissent suffire à tout. Un particulier conçoit la
pensée d'une entreprise quelconque; cette entreprise eût-elle un rapport
direct avec le bien-être de la société, il ne lui vient pas l'idée de
s'adresser à l'autorité publique pour obtenir son concours. Il fait
connaître son plan, s'offre à l'exécuter, appelle les forces
individuelles au secours de la sienne, et lutte corps à corps contre
tous les obstacles. Souvent, sans doute, il réussit moins bien que si
l'État était à sa place; mais, à la longue, le résultat général de
toutes les entreprises individuelles dépasse de beaucoup ce que pourrait
faire le gouvernement.
Comme l'autorité administrative est placée à côté des administrés, et
les représente en quelque sorte eux-mêmes, elle n'excite ni jalousie ni
haine. Comme ses moyens d'action sont bornés, chacun sent qu'il ne peut
s'en reposer uniquement sur elle.
Lors donc que la puissance administrative intervient dans le cercle de
ses attributions, elle ne se trouve point abandonnée à elle-même comme
en Europe. On ne croit pas que les devoirs des particuliers aient cessé,
parce que le représentant du public vient à agir. Chacun, au contraire,
le guide, l'appuie et le soutient.
L'action des forces individuelles se joignant à l'action des forces
sociales, on en arrive souvent à faire ce que l'administration la plus
concentrée et la plus énergique serait hors d'état d'exécuter (_I_).
Je pourrais citer beaucoup de faits à l'appui de ce que j'avance; mais
j'aime mieux n'en prendre qu'un seul, et choisir celui que je connais le
mieux.
En Amérique, les moyens qui sont mis à la disposition de l'autorité pour
découvrir les crimes et poursuivre les criminels, sont en petit nombre.
La police administrative n'existe pas; les passeports sont inconnus. La
police judiciaire, aux États-Unis, ne saurait se comparer à la nôtre;
les agents du ministère public sont peu nombreux, ils n'ont pas toujours
l'initiative des poursuites; l'instruction est rapide et orale. Je doute
cependant que, dans aucun pays, le crime échappe aussi rarement à la
peine.
La raison en est que tout le monde se croit intéressé à fournir les
preuves du délit et à saisir le délinquant.
J'ai vu, pendant mon séjour aux États-Unis, les habitants d'un comté où
un grand crime avait été commis, former spontanément des comités, dans
le but de poursuivre le coupable et de le livrer aux tribunaux.
En Europe, le criminel est un infortuné qui combat pour dérober sa tête
aux agents du pouvoir; la population assiste en quelque sorte à la
lutte. En Amérique, c'est un ennemi du genre humain, et il a contre lui
l'humanité tout entière.
Je crois les institutions provinciales utiles à tous les peuples; mais
aucun ne me semble avoir un besoin plus réel de ces institutions que
celui dont l'état social est démocratique.
Dans une aristocratie, on est toujours sûr de maintenir un certain ordre
au sein de la liberté.
Les gouvernants ayant beaucoup à perdre, l'ordre est un d'un grand
intérêt pour eux.
On peut dire également que dans une aristocratie le peuple est à l'abri
des excès du despotisme, parce qu'il se trouve toujours des forces
organisées prêtes à résister au despote.
Une démocratie sans institutions provinciales ne possède aucune
garantie contre de pareils maux.
Comment faire supporter la liberté dans les grandes choses à une
multitude qui n'a pas appris à s'en servir dans les petites?
Comment résister à la tyrannie dans un pays où chaque individu est
faible, et où les individus ne sont unis par aucun intérêt commun?
Ceux qui craignent la licence, et ceux qui redoutent le pouvoir absolu,
doivent donc également désirer le développement graduel des libertés
provinciales.
Je suis convaincu, du reste, qu'il n'y a pas de nations plus exposées à
tomber sous le joug de la centralisation administrative que celles dont
l'état social est démocratique.
Plusieurs causes concourent à ce résultat, mais entre autres celle-ci:
La tendance permanente de ces nations est de concentrer toute la
puissance gouvernementale dans les mains du seul pouvoir qui représente
directement le peuple, parce que, au-delà du peuple, on n'aperçoit plus
que des individus égaux confondus dans une masse commune.
Or, quand un même pouvoir est déjà revêtu de tous les attributs du
gouvernement, il lui est fort difficile de ne pas chercher à pénétrer
dans les détails de l'administration, et il ne manque guère de trouver à
la longue l'occasion de le faire. Nous en avons été témoins parmi nous.
Il y a eu, dans la révolution française, deux mouvements en sens
contraire qu'il ne faut pas confondre: l'un favorable à la liberté,
l'autre favorable au despotisme.
Dans l'ancienne monarchie, le roi faisait seul la loi, au-dessous du
pouvoir souverain se trouvaient placés quelques restes, à moitié
détruits, d'institutions provinciales. Ces institutions provinciales
étaient incohérentes, mal ordonnées, souvent absurdes. Dans les mains de
l'aristocratie, elles avaient été quelquefois des instruments
d'oppression.
La révolution s'est prononcée en même temps contre la royauté et contre
les institutions provinciales. Elle a confondu dans une même haine tout
ce qui l'avait précédé, le pouvoir absolu et ce qui pouvait tempérer ses
rigueurs; elle a été tout à la fois républicaine et centralisante.
Ce double caractère de la révolution française est un fait dont les amis
du pouvoir absolu se sont emparés avec grand soin. Lorsque vous les
voyez défendre la centralisation administrative, vous croyez qu'ils
travaillent en faveur du despotisme? Nullement, ils défendent une des
grandes conquêtes de la révolution (_K_). De cette manière, on peut
rester populaire et ennemi des droits du peuple; serviteur caché de la
tyrannie et amant avoué de la liberté.
J'ai visité les deux nations qui ont développé au plus haut degré le
système des libertés provinciales, et j'ai écouté la voix des partis qui
divisent ces nations.
En Amérique, j'ai trouvé des hommes qui aspiraient en secret à détruire
les institutions démocratiques de leur pays. En Angleterre, j'en ai
trouvé d'autres qui attaquaient hautement l'aristocratie; je n'en ai pas
rencontré un seul qui ne regardât la liberté provinciale comme un grand
bien.
J'ai vu, dans ces deux pays, imputer les maux de l'État à une infinité
de causes diverses, mais jamais à la liberté communale.
J'ai entendu les citoyens attribuer la grandeur ou la prospérité de leur
patrie à une multitude de raisons; mais je les ai entendus tous mettre
en première ligne et classer à la tête de tous les autres avantages la
liberté provinciale.
Croirai-je que des hommes naturellement si divisés qu'ils ne s'entendent
ni sur les doctrines religieuses, ni sur les théories politiques,
tombent d'accord sur un seul fait, celui dont ils peuvent le mieux
juger, puisqu'il se passe chaque jour sous leurs yeux, et que ce fait
soit erroné?
Il n'y a que les peuples qui n'ont que peu ou point d'institutions
provinciales qui nient leur utilité; c'est-à-dire que ceux-là seuls qui
ne connaissent point la chose en médisent.