Que la foudre au lieu de phare
Brille dans l'air,
Et que sur l'eau qui se dresse
Le sloop-fantôme apparaisse
Dans un éclair.
Alors tremblez. Car l'eau jappe
Quand le vaisseau mort la frappe
De l'aviron,
Car le bois devient farouche
Quand le chasseur spectre embouche
Son noir clairon.
Malheur au chasse-marée
Qui voit la nef abhorrée!
O nuit! terreur!
Tout le navire frissonne,
Et la cloche, à l'avant, sonne
Avec horreur.
C'est le hollandais! la barque
Que le doigt flamboyant marque!
L'esquif puni!
C'est la voile scélérate!
C'est le sinistre pirate
De l'infini!
Il était hier au pôle
Et le voici! Tombe et geôle,
Il court sans fin.
Judas songe, sans prière,
Sur l'avant, et sur l'arrière
Rêve Caïn.
Il suffirait, pour qu'une île
Croulât dans l'onde infertile,
Qu'il y passât;
Il fuit dans la nuit damnée,
La tempête est enchaînée
A ce forçat.
Il change l'onde en hyène,
Et que veut-on que devienne
Le matelot,
Quand, brisant la lame en poudre,
L'enfer vomit dans la foudre
Ce noir brûlot?
La lugubre goëlette
Jette à travers son squelette
Un blanc rayon;
La lame devient hagarde,
L'abîme effaré regarde
La vision.
Les rocs qui gardent la terre
Disent: Va-t'en, solitaire!
Démon, va-t'en!
L'homme entend de sa chaumière
Aboyer les chiens de pierre
Après Satan.
Et les femmes sur la grève
Se parlent du vaisseau rêve
En frémissant;
Il est plein de clameurs vagues;
Il traîne avec lui des vagues
Pleines de sang.
IV
Et l'on se conte à voix basse
Que le noir vaisseau qui passe
Est en granit,
Et qu'à son bord rien ne bouge;
Les agrès sont en fer rouge,
Le mât hennit.
Et l'on se met en prières,
Pendant que joncs et bruyères
Et bois touffus,
Vents sans borne et flots sans nombre,
Jettent dans toute cette ombre
Des cris confus.
V
Et les écueils centenaires
Rendent des bruits de tonnerres
Dans l'ouragan;
Il semble en ces nuits d'automne
Qu'un canon monstrueux tonne
Sur l'océan.
L'ombre est pleine de furie.
O chaos! onde ahurie,
Caps ruisselants,
Vent que les mères implorent,
Noir gouffre où s'entre-dévorent
Les flots hurlants!
Comme un fou tirant sa chaîne,
L'eau jette des cris de haine
Aux durs récifs;
Les rocs, sourds à ses huées,
Mêlent aux blêmes nuées
Leurs fronts pensifs.
La mer traîne en sa caverne
L'esquif que le flot gouverne,
Le mât détruit,
Et la barre, et la voilure
Que noue à sa chevelure
L'horrible nuit.
Et sur les sombres falaises
Les pêcheuses granvillaises
Tremblent au vent,
Pendant que tu ris sur l'onde,
De l'autre côté du monde,
Soleil levant!
XXXVIII
Un homme aux yeux profonds passait; un patriarche
Lui demanda:--Combien as-tu de jours de marche,
O voyageur qui viens du côté du levant?
L'homme dit:--Je ne sais. Le vieux reprit:--Le vent,
O voyageur qui viens du côté de l'aurore,
T'a-t-il bien poursuivi? L'homme dit:--Je l'ignore.
Le vieillard dit:--Tu dois avoir près d'Engaddi
Trouvé la caravane allant vers le midi?
Combien de voyageurs et de bêtes de somme?
--Je n'ai rien rencontré ni rien compté, dit l'homme.
--Les hérons gris ont-ils passé dans le brouillard?
Dit le vieux. L'homme dit:--Je n'ai rien vu, vieillard.
Et le vieillard reprit:--Homme au sombre visage,
Aujourd'hui, dans ta route, as-tu, selon l'usage,
Auprès de la citerne entre Edom et Gaza,
Crié trois fois le nom du saint qui la creusa?
Et l'homme répondit:--Quel saint? que veux-tu dire?
Le vieillard repartit:--Homme, est-ce de la myrrhe
Ou du baume qu'on doit en tribut envoyer
Au tétrarque Antipas pour laver son foyer
Et parfumer son lit?--Je ne sais pas, dit l'homme.
--Quoi! tu ne connais point le roi que je te nomme?
--Non.--Le vieillard reprit:--Tu ne distingues pas
Entre le lit de pourpre où se couche Antipas
Et la paille qui sert aux bêtes de litière?
--Non, dit l'homme.
Ils parlaient auprès d'un cimetière.
L'œil du vieillard tomba sur les fosses; il dit:
--Tous ces êtres, hélas! sur qui l'herbe grandit,
Étaient jadis vivants, bruyants, joyeux, utiles;
Maintenant les voilà tombés chez les reptiles,
Mangés des vers, mêlés à la terre, mêlés
A la cendre, et gisants.--Non, dit l'homme. Envolés.
Arriver au tombeau, c'est atteindre le faîte.--
Le patriarche alors reconnut un prophète,
Et murmura pensif, à voix basse, pendant
Que ce passant, doré par le rouge occident,
Disparaissait au loin dans le désert sublime:
--O savant seulement des choses de l'abîme!
Un grand esprit en marche a ses rumeurs, ses houles,
Ses chocs, et fait frémir profondément les foules,
Et remue en passant le monde autour de lui.
On est épouvanté si l'on n'est ébloui;
L'homme comme un nuage erre et change de forme;
Nul, si petit qu'il soit, n'échappe au souffle énorme;
Les plus humbles, pendant qu'il parle, ont le frisson.
Ainsi quand, évadé dans le vaste horizon,
L'aquilon qui se hâte et qui cherche aventure
Tord la pluie et l'éclair, comme de sa ceinture
Une fille défait en souriant le nœud,
Quand l'immense vent gronde et passe, tout s'émeut;
Pas un brin d'herbe au fond des ravins, que ne touche
Cette rapidité formidable et farouche.
Autrefois, j'ai connu Ferdousi dans Mysore.
Il semblait avoir pris une flamme à l'aurore
Pour s'en faire une aigrette et se la mettre au front;
Il ressemblait aux rois que n'atteint nul affront,
Portait le turban rouge où le rubis éclate
Et traversait la ville habillé d'écarlate.
Je le revis dix ans après vêtu de noir.
Et je lui dis:
--O toi qu'on venait jadis voir
Comme un homme de pourpre errer devant nos portes,
Toi, le seigneur vermeil, d'où vient donc que tu portes
Cet habit noir, qui semble avec de l'ombre teint?
--C'est, me répondit-il, que je me suis éteint.
LE LAPIDÉ
Celui qui parle ici marchait dans une plaine
Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine;
On entendait un bruit de foudre à l'horizon.
Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon;
Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres.
Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières,
Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu:
--Dieu! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu
Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,
Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre
Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.
C'était un mage; il eut debout à son chevet,
Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable;
Et votre esprit parlait à son âme; et le sable,
Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher,
N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher;
Il passait les torrents et traversait les plaines;
Il était sur la terre une de vos haleines;
Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,
Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi;
Il ne ménageait pas non plus la sombre foule;
Il passait, dispersant sa parole, et la houle
A le même frisson sous la trombe, et le bois
Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.
Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.
En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge.
Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité
Quand il parlait au gouffre avec fraternité.
Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.
Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe
Pour se laisser longtemps crier par un passant
Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent,
Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,
Mais que la vérité surtout est vénérable,
Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.
Cet homme était sublime et pur dans ses prières;
C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.
Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit,
Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.
Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève
A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de séve;
L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents;
Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps;
L'hyène après la chair rongera le squelette;
J'entends se réjouir dans l'ombre la belette,
Et le corbeau, qui hait votre soleil divin;
Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin
A pu boire le sang dont ses roses sont faites.
Est-ce donc à cela que servent les prophètes?
Et Dieu lui répondit:
--D'abord, c'est à cela.
Il faut que la fleur dise à l'aube: me voilà!
L'arbre existe; il est bon que l'herbe soit épaisse
Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse;
Le ver de terre a droit de vivre; et le vautour
Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour;
Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette
De ceux que la mamelle universelle allaite;
Et moi qui sais que tout a pour racine tout,
Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout,
Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme,
Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme,
Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient,
Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient
Dispensés de donner leur chair pour nourriture
A l'affamée immense et sombre, la nature.
Et puis ce lapidé sert encore à ceci:
C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci
Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme,
Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme;
Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux
A ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux,
Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,
Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre
Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,
Soudain il voie à terre un sage lapidé,
Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée,
Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.
Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor.
Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor
Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres,
Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres,
Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion,
Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,
Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles,
Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales,
Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,
Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon,
Les mages inspirés parlent aux multitudes,
Comme le sombre vent, du fond des solitudes;
Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez.
Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais,
Dire les mots divins qu'avec la langue humaine;
Il sied que le prodige et que le phénomène
Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux
De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux;
Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère,
L'ordre silencieux doit cesser de se taire,
Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir
La clameur rappelant les peuples au devoir;
Un avertissement farouche est nécessaire;
Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,
Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin;
Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin
Et qui parle plus haut que la voix ordinaire,
Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.
XXXIX
L'AMOUR
Quoi! le libérateur qui par degrés desserre
La double chaîne noire, ignorance et misère,
Le balayeur qui jette au vent le préjugé,
Quoi! l'immense marcheur, jamais découragé,
Le Progrès, qui de flamme éblouit le vulgaire,
Détrône l'échafaud et musèle la guerre,
Qui fait avec les mœurs des ratures aux lois,
Change en romain l'étrusque, en français le gaulois,
Crée et brise, sans cesse use l'un contre l'autre
Les mensonges, et va, rapide et ferme apôtre,
Lui, dont la chaude haleine émeut l'homme troublé,
Quoi! lui, le destructeur flamboyant, étoilé,
De l'antique caverne et de l'antique geôle,
Il n'a pu fondre encor la glace que d'un pôle!
Quoi! celles qui de l'âme élèvent le niveau
Et qui n'ont qu'à passer pour faire un ciel nouveau,
Quoi! du pur idéal ces comètes errantes,
Ces guerrières du bien, ces vastes conquérantes,
Les révolutions, archanges de clarté,
N'ont mis que la moitié de l'homme en liberté!
L'autre est encore aux fers, et c'est la plus divine.
Doux oiseaux qui chantez là-bas dans la ravine,
Quand donc lèvera-t-on l'écrou du triste amour?
O rossignol de l'ombre, alouette du jour,
Vous, gais pillards des blés, des seigles et des orges,
Moineaux, vous, amoureux de l'azur, rouges-gorges,
Fauvettes qui planez de l'aube jusqu'au soir,
C'est pour vous, n'est-ce pas? une douleur de voir
Que la porte de l'air s'est brusquement fermée
Au moment où les cœurs à travers la ramée
S'envolaient, tendre essaim vers le ciel bleu poussé,
Et que la vieille cage horrible du passé,
Où toujours notre effort retombe et nous ramène,
Tient par une aile encor cette pauvre âme humaine!
O libres oiseaux, fiers, charmants, purs, sans ennuis,
Vous dites à l'aurore, aux fleurs, à l'astre, aux nuits:
--Est-ce qu'on ne peut pas aimer quand on est homme?
Et l'aube où Dieu se montre, et l'astre où Dieu se nomme,
La nuit qui fait tomber ses soupirs les plus doux
Du nid des rossignols dans le trou des hiboux,
Les fleurs dont les parfums dans les rayons se fondent,
Et les herbes, les eaux, les pierres vous répondent,
D'une si douce voix qu'on ne peut l'exprimer:
--O bons petits oiseaux, tout est fait pour aimer!
Regardez-les jouer sur le sable accroupis,
Ou sur l'herbe, au milieu des fleurs, tendre tapis;
L'un traîne la charrette et l'autre tient la pelle.
Le paradis leur parle et l'hymen les appelle.
Six ans donne parfois une tape à trois ans.
Puis l'âge vient, on marche, ô frais sentiers glissants!
Elle a six ans, il a neuf ans; on se marie;
L'aurore et le printemps sont en coquetterie;
Les moineaux dans les bois font des choses entre eux
Qui changent deux enfants dans l'ombre en amoureux.
Encore un an, ou deux; les filles sont farouches,
Tout à coup, disent non, et sentent sur leur bouche
L'éclosion charmante et sombre du baiser;
O mères, prenez garde! Éros vient se poser
Dans les cœurs; fauve oiseau, sans loi, sans frein, sans règle,
Qui commence en colombe et finit comme l'aigle.
N'importe! c'est exquis. Cupidon est Bébé;
Pyrame ne sait pas de quel sexe est Thisbé;
Et Bérénice joue au volant avec Tite.
Bel âge, où l'idylle est encor toute petite!
Il faut boire et frapper la terre d'un pied libre!
Dit Horace; et la chose est vraie aux bords du Tibre,
Vraie aux bords de la Seine; et songeons aux amours,
Maintenant, dit Horace, et moi je dis: Toujours!
Amis! amis! amis! soyons tous frères! gloire
A la beauté, vêtue ou non! Va-t'en, nuit noire!
La jeune année arrive avec l'aurore au front,
Remet le temps à neuf, court d'un pas leste et prompt,
Lave le ciel, sourit à la terre engourdie,
Et commence gaîment, par une mélodie,
Le printemps. Chantez, nids! O fleurs, dans les fossés,
Les ravins, les étangs, les bois, les champs, croissez!
Boutons d'or que j'ai vus jadis aux Feuillantines,
Renaissez! Fourmillez, liserons, églantines,
Pâquerettes, iris, muguets, lilas, jasmins!
Le petit enfant mai frappe dans ses deux mains.
Allons, dépêchez-vous de naître, il vous appelle.
Il veut parer la terre ainsi qu'une chapelle,
Et mettre une guirlande autour du genre humain.
Avril s'appelle Amour et juin s'appelle Hymen,
Le fruit suivra la fleur. Faisons des nids, fauvettes!
La jeune fille rêve et rit quand vous en faites,
Donnez l'exemple, oiseaux! les vierges aux yeux doux
Vous regardent, ayant des ailes comme vous.
J'erre; un vent tiède émeut les bois, je vois les scènes
Que font les pauvres fleurs aux papillons obscènes;
Le lys vers le bourdon se penche, et, l'écoutant,
A l'air de s'écrier: Ah! vous m'en direz tant!
L'ombre a le tremblement sonore d'une tente
Et cache les amours; la nature est contente;
Et la fécondité fermente; et les appas,
Les soupirs, les baisers, ne s'inquiètent pas
Si quelque orage couve, et si cette gorgone,
La foudre, au loin, là-bas, à l'horizon bougonne.
Le vallon fleuri semble un encensoir fumant.
Quelqu'un a mis le feu partout, l'embrasement
Va de l'arbre au nuage et du ciel à la terre;
La prairie a l'éclat glorieux d'un cratère,
Partout des fleurs de pourpre, et tout flambe et tout luit,
Et la création bouillonnant à grand bruit
Bout tout entière ainsi qu'une eau dans la chaudière,
Et tout rit, le soleil étant l'incendiaire.
Oh! quelle vaste joie en cet abîme bleu!
A toute cette aurore il faudra dire adieu.
Hélas! cela finit par s'éteindre, une fête!
Nous n'y consentons pas, on détourne la tête,
A chaque heure qui passe on veut se retenir.
Mais rien ne ralentit le pas de l'avenir,
Il ne demande pas la permission d'être,
Il vient. Souvenons-nous que Demain est un traître,
Et, puisque nous avons Aujourd'hui, jouissons.
L'eau qui fuit en chantant nous donne des leçons,
Fuyons, mais chantons. L'air est plein de senteurs douces,
Un ensemencement de fleurs couvre les mousses.
L'homme est ombre; on ne peut guère dire pourquoi
Nous sommes sur la terre. Eh bien, je le dis, moi,
C'est pour aimer. Et Dieu nous a créés pour faire
Éclore un peu d'amour sur cette obscure sphère
Et pour faire lever un astre dans nos cœurs.
Être deux, c'est la loi. Les merles, ces moqueurs,
L'observent aussi bien que le ramier fidèle.
Si la nature, avec de si puissants coups d'aile,
Remue éperdument et partout à la fois
La vie au fond des mers, des cieux, des champs, des bois,
C'est afin d'arriver à son but, faire un couple.
Si le chêne est solide et si la branche est souple,
C'est parce que le nid a besoin dans l'azur
Que le rameau soit tendre, et que l'arbre soit sûr.
L'ombre en son innocence énorme a le satyre.
L'homme cherche, la vierge attend, la femme attire;
Léandre veut Héro, Manon veut Desgrieux;
Sachez cela, vous tous, vivants mystérieux.
Paix aux cœurs douloureux et joie aux fronts moroses!
Quel tourbillonnement éblouissant de roses!
EN GRÈCE!
Écoute, si tu veux, puisque nous nous aimons,
Nous allons tous les deux fuir par delà les monts;
Nous irons sous le ciel de Grèce, où sont les muses.
Tu verras, toi qu'un rien charme, toi qui t'amuses
Du vol d'un papillon, comment les aigles font
Quand ils planent autour du firmament profond;
Tu verras par moments le fronton blanc d'un temple,
Avec la modestie auguste de l'exemple,
Se montrer à demi derrière un bois vermeil;
Tu verras l'aloès étaler au soleil
Des petits lacs de pluie aux pointes de ses feuilles;
Toi qui souvent, pensive et pure, te recueilles,
Toi qui soupires, toi qui songes, toi qui vois,
Tu prêteras l'oreille à de sauvages voix,
Et tu te pencheras sur des échos sublimes;
Car c'est l'altier pays des gouffres et des cimes,
Belle, et le cœur de l'homme y devient oublieux
De tout ce qui n'est pas l'aurore et les hauts lieux;
Et tu seras bien là, toi radieuse et fière;
Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière.
Viens; devant la splendeur de cet horizon bleu,
Nous sentirons en nous croître dans l'ombre un dieu;
Viens; nous nous aimerons dans ces fiers paysages
Comme s'aimaient jadis les belles et les sages,
Comme Socrate aimait Aspasie aux seins nus,
Comme Eschyle, le chantre immense, aimait Vénus,
Dans l'extase sereine et sainte, dans l'ivresse,
L'héroïsme, la joie et l'espoir; car la Grèce,
Terre où dans le réel l'idéal se confond,
Seule, a de ces amours, avec l'Olympe au fond.
Oh! l'amour, le superbe amour, c'est le mystère!
Dieu manquerait au ciel s'il manquait à la terre,
Car la création n'est qu'un vaste baiser;
Aimer, c'est le moyen de Dieu pour apaiser.
C'est le cœur qui nous crée et l'âme qui nous sauve;
Car l'hostie et l'hymen, et l'autel et l'alcôve
Ont chacun un rayon sacré du même jour;
La prière est la sœur tremblante de l'amour;
Qui prie adore; aimer, c'est prier une femme;
Les deux lumières sont au fond la même flamme.
Belle au tendre regard, ce que nous demandons
Aux baisers, aux transports brûlants, aux abandons
S'achevant en sommeil dans les bras l'un de l'autre,
C'est ce que demandait aux tonnerres l'apôtre,
C'est ce que dans Tharsis, dans Thèbes, dans Ombos,
Le prophète éperdu demandait aux tombeaux,
La révélation, l'éternité, la vie!
A la suite d'une âme être une âme ravie,
Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher,
Apercevoir un astre à travers une chair,
Voir à travers le cœur humain l'âme divine,
Achever ce qu'on voit avec ce qu'on devine,
C'est croire, c'est aimer. Par Ève l'homme naît.
La femme est vers le ciel tournée, et ce qui n'est
Que parfum dans la rose est encens dans la femme.
Adorons.
Nous irons au pays du dictame,
Du laurier, et de l'arbre à palmes, cher aux dieux;
Lieux bénis où le vent reste mélodieux
A force d'avoir mis son souffle dans les lyres.
O femme, ô fier œil noir qui m'emplis de délires,
Viens montrer à ce ciel de Grèce ton éclair,
Viens montrer à Paros le marbre de ta chair;
Toi, la Vénus nouvelle, à la Vénus ancienne
Viens te comparer! toi, cette parisienne
Céleste, qui s'habille avec un goût profond,
Qui livre et cache, donne et reprend, sait à fond
L'art de la transparence enivrante, et câline
Mes yeux ardents avec la blanche mousseline,
Belle, viens compléter Athène avec Paris.
O toi qui souffres, plains, consoles et souris,
Je t'aime. Tu me fais l'effet d'une harmonie
Éclose d'on ne sait quelle harpe infinie.
N'es-tu pas l'esprit simple et calme? N'as-tu pas
Un rhythme obscur et doux dans chacun de tes pas?
Galatée est lascive et Lesbie impudique;
Toi, même au bain, jamais ta chasteté n'abdique;
Ta beauté tremble et flotte au gré du flot mouvant,
Mais tu fuis si le bruit des feuilles dans le vent
Éveille le souci de pudeur qui t'obsède,
Et toute l'épaisseur de l'eau te vient en aide
Ainsi qu'une nuée au secours d'un rayon;
Naïade, tu craindrais un regard d'alcyon.
Tu dis: Mon cœur demeure innocent, puisqu'on m'aime!
Rien ne peut te ternir, ô pur albâtre; et, même
Dans les ravissements de l'amour accepté,
Tu restes la candeur, étant la volupté.
Parfois tu viens, muette et grave, sous l'yeuse
T'asseoir, puis te voilà subitement joyeuse,
Tu te mets à chanter quelque chanson d'enfant,
Et j'écoute, attendri, ton rire triomphant.
Oh! quel être charmant que celui qui varie
Tantôt son enjouement jusqu'à la rêverie,
Tantôt son chant plaintif jusqu'au refrain railleur,
Et qui, soudain, quittant pour le hallier en fleur
L'empyrée où l'esprit en plein azur s'enfonce,
Terrestre et cependant aérien, renonce
Au vol de l'ange et prend les ailes de l'oiseau!
Ta taille a la souplesse aimable du roseau;
Une lueur errante emplit ton sourcil sombre,
Comme si l'âme allait et venait dans cette ombre;
Il semble que Dieu met un ange à ton côté;
Tu m'éblouis; parfois je crois, fleur de beauté,
Entendre autour de toi des murmures d'abeille.
Quand près de moi tu viens, apportant ta corbeille,
Comme dans leur vieux cloître autrefois les nonnains,
Faire un tas de petits chefs-d'œuvre féminins,
Je t'admire, et je crois voir l'aube qui se lève.
On a beau tout rêver, tu dépasses le rêve;
Ton œil promet l'amour, ton cœur donne le ciel.
Tu passes dans la vie, humble, sans peur, sans fiel,
Sans faire de reproche à l'ombre, toi l'étoile.
Une musique sort, comme à travers un voile,
De ta beauté naïve et farouche à la fois;
Ta grâce est comme un luth qui vibre au fond du bois;
Tu sembles une note adorable ajoutée
Au concert qu'ici-bas l'âme écoute enchantée;
Car la femme est de tout le divin complément,
Car dans l'hymne éternel rien n'est faux, rien ne ment,
Et la nature, voix profonde, chante juste.
Viens, nous habiterons un coin de terre auguste
Que je connais; un fleuve est dans ce paradis,
C'est le Diras, torrent superbe, qui jadis
Sortit de terre afin de secourir Hercule;
Puis, jusqu'à l'horizon si le regard recule,
On voit le Sperchius, sorti des mêmes monts
Que le Diras, hanté par les mêmes démons,
Qui serpente et qui va se perdre aux mers de Crète;
Puis Thélos, devant qui le tonnerre s'arrête,
Car c'est là qu'autrefois, fronçant leurs noirs sourcils,
Les grands amphictyons songeaient, en cercle assis.
XL
LES MONTAGNES
DÉSINTÉRESSEMENT