Viens, nous allons songer, viens, nous allons errer.
Laissons Plaute à Chloé prouver qu'il la désire
Par un triple collier de corail de Corcyre;
Laissons Psellas charmer Fuscus par ses grands yeux,
Et par l'âpre douceur d'un chant mystérieux;
Laissons César dompter la fortune changeante,
Mettre un mors à l'équestre et sauvage Agrigente,
Au numide, à l'ibère, au scythe hasardeux;
Ayons le doux souci d'être seuls tous les deux.
Nous avons à nous l'air, le ciel, l'ombre, l'espace.
Nous ferons arrêter le muletier qui passe,
Nous boirons dans son outre un peu de vin sabin;
Et le soir, quand la lune, éclairant dans leur bain
Le faune et la naïade indistincte, se lève,
Nous chercherons un lit pour finir notre rêve,
Une mousse cachée au fond du hallier noir.
O belle, rien n'existe ici-bas que l'espoir,
Rien n'est sûr que l'hymen, rien n'est vrai que la joie;
L'amour est le vautour et nos cœurs sont la proie.
Quand, ainsi qu'y monta jadis la nymphe Hellé,
Une femme apparaît sur l'olympe étoilé,
Les dieux donnent de tels baisers à ses épaules,
Qu'une lueur subite éclaire les deux pôles,
Et la terre comprend qu'en ce ciel redouté
L'humanité s'accouple à la divinité.
Aimons. Allons aux bois où chantent les fauvettes.
Il faut vivre et sourire, il faut que tu revêtes
Cette robe d'azur qu'on nomme le bonheur.
L'Amour est un divin et tendre empoisonneur,
Laissons ce charmant traître approcher de nos bouches
Sa coupe où nous boirons les extases farouches
Et le sombre nectar des baisers éperdus.
Les cœurs sont insensés et les cieux leur sont dus;
Car la démence auguste et profonde des âmes
Met dans l'homme une étoile, et quand nous nous aimâmes
Nous nous sentîmes pleins de rayons infinis,
Et tu devins Vénus et je fus Adonis.
Le tremblement sacré des branches dans l'aurore
Conseille aux cœurs d'aimer, conseille aux nids d'éclore.
Il faut craindre et vouloir, chercher les prés fleuris
Et rêver, et s'enfuir, mais afin d'être pris.
Adorons-nous. Ainsi je médite et je chante.
Je songe à ta pudeur souveraine et touchante,
Je regarde attendri l'antre où tu me cédas;
Pendant que, fatiguée à suivre nos soldats,
La Victoire, au-dessus de nous, dans la nuée,
Rattache sa sandale, un instant dénouée.
XI
LONGUS
Chloé nue éblouit la forêt doucement;
Elle rit, l'innocence étant un vêtement;
Elle est nue, et s'y plaît; elle est belle, et l'ignore.
Elle ressemble à tous les songes qu'on adore;
Le lys blanc la regarde et n'a point l'air fâché;
La nuit croit voir Vénus, l'aube croit voir Psyché.
Le printemps est un tendre et farouche mystère;
On sent flotter dans l'air la faute involontaire
Qui se pose, au doux bruit du vent et du ruisseau,
Dans les âmes ainsi que dans les bois l'oiseau.
Séve! hymen! le printemps vient, et prend la nature
Par surprise, et, divin, apporte l'aventure
De l'amour aux forêts, aux fleurs, aux cœurs. Aimez.
Dans la source apparaît la nymphe aux doigts palmés,
Dans l'arbre la dryade et dans l'homme le faune;
Le baiser envolé fait aux bouches l'aumône.
XII
DANTE
Thalès n'était pas loin de croire que le vent
Et l'onde avaient créé les femmes; et, devant
Phellas, fille des champs, bien qu'il fût de la ville,
Ménandre n'était point parfaitement tranquille;
Moschus ne savait pas au juste ce que c'est
Que la femme, et tremblait quand Glycère passait;
Anaxagore, ayant l'inconnu pour étude,
Regardait une vierge avec inquiétude;
Virgile méditait sur Lycoris; Platon
Dénonçait à Paphos l'odeur du Phlégéton;
Plaute évitait Lydé; c'est que ces anciens hommes
Redoutaient vaguement la planète où nous sommes;
Agd et Tellus étaient des femelles pour eux;
Ils craignaient le travail perfide et ténébreux
Des parfums, des rayons, des souffles et des séves.
Les femmes après tout sont peut-être des rêves;
Quelle âme ont-elles? Nul ne peut savoir quel dieu
Ou quel démon sourit dans la nuit d'un œil bleu;
Nul ne sait, dans la vie immense enchevêtrée,
Si l'antre où rêve Pan, l'herbe où se couche Astrée,
Si la roche au profil pensif, si le zéphyr,
Si toute une forêt acharnée à trahir,
A force d'horreur, d'ombre, et d'aube, et de jeunesse,
Ne peut transfigurer en femme une faunesse;
Dans tout ils croyaient voir quelque spectre caché
Poindre, et Démogorgon s'ajoutait à Psyché.
Ces sages d'autrefois se tenaient sur leurs gardes.
La possibilité des méduses hagardes
Surgissant tout à coup, les rendait attentifs;
De la sombre nature ils se sentaient captifs;
Perse reconnaissait dans Églé, la bouffonne
Qui se barbouille avec des mûres, Tisiphone;
Et plusieurs s'attendaient à voir subitement
Transparaître Érynnis sous le masque charmant
De la naïve Aglaure ou d'Iphis la rieuse;
Tant la terre pour eux était mystérieuse.
XIII
PÉTRARQUE
Elle n'est plus ici; cependant je la vois
La nuit au fond des cieux, le jour au fond des bois!
Qu'est-ce que l'œil de chair auprès de l'œil de l'âme?
On est triste; on n'a pas près de soi cette femme,
On est dans l'ombre; eh bien, cette ombre aide à la voir,
Car l'étoile apparaît surtout dans le ciel noir.
Je vois ma mère morte, et je te vois absente,
O Laure! Où donc es-tu? Là-bas, éblouissante.
Je t'aime, je te vois. Sois là, ne sois pas là,
Je te vois. Tout n'est rien si tout n'est pas cela,
Aimer. Aimer suffit; pas d'autre stratagème
Pour être égal aux dieux que ce mot charmant: J'aime.
L'amour nous fait des dons au-dessus de nos sens,
Laure, et le plus divin, c'est de nous voir absents;
C'est de t'avoir, après que tu t'es exilée;
C'est de revoir partout ta lumière envolée!
Je demande: Es-tu là, doux être évanoui?
La prunelle dit: Non, mais l'âme répond: Oui.
XIV
RONSARD
C'est fort juste, tu veux commander en cédant;
Viens, ne crains rien; je suis éperdu, mais prudent;
Suis-moi; c'est le talent d'un amant point rebelle
De conduire au milieu des forêts une belle,
D'être ardent et discret, et d'étouffer sa voix
Dans le chuchotement mystérieux des bois.
Aimons-nous au-dessous du murmure des feuilles;
Viens, je veux qu'en ce lieu voilé tu te recueilles,
Et qu'il reste au gazon par ta langueur choisi
Je ne sais quel parfum de ton passage ici;
Laissons des souvenirs à cette solitude.
Si tu prends quelque molle et sereine attitude,
Si nous nous querellons, si nous faisons la paix,
Et si tu me souris sous les arbres épais,
Ce lieu sera sacré pour les nymphes obscures;
Et le soir, quand luiront les divins Dioscures,
Ces sauvages halliers sentiront ton baiser
Flotter sur eux dans l'ombre et les apprivoiser;
Les arbres entendront des appels plus fidèles,
De petits cœurs battront sous de petites ailes,
Et les oiseaux croiront que c'est toi qui bénis
Leurs amours et la fête adorable des nids.
C'est pourquoi, belle, il faut qu'en ce vallon tu rêves.
Et je rends grâce à Dieu, car il fit plusieurs Èves,
Une aux longs cheveux d'or, une autre au sein bruni,
Une gaie, une tendre, et, quand il eut fini,
Ce Dieu, qui crée au fond toujours les mêmes choses,
Avec ce qui restait des femmes, fit les roses.
XV
SHAKESPEARE
O doux être, fidèle et cependant ailé,
Ange et femme, est-il vrai que tu t'en sois allé?
Pour l'âme, la lueur inexprimable reste;
L'âme ne perd jamais de vue un front céleste;
Et quiconque est aimé devient céleste. Hélas,
L'absence est dure, mais le cœur noir, l'esprit las
Sont consolés par l'âme, invincible voyante.
L'éclair est passager, la nuée est fuyante,
Mais l'être aimé ne peut s'éclipser. Je te vois,
Je sens presque ta main, j'entends presque ta voix.
Oui, loin de toi je vis comme on vit dans un songe;
Ce que je touche est larve, apparence, mensonge;
J'aperçois ton sourire à travers l'infini;
Et, sans savoir pourquoi, disant: Suis-je puni?
Je pleure vaguement si loin de moi tu souffres.
La nature ignorée et sainte a de ces gouffres
Où le visionnaire est voisin du réel;
Ainsi la lune est presque un spectre dans le ciel;
Ainsi tout dans les bois en fantôme s'achève;
Ainsi c'est presque au fond d'un abîme et d'un rêve
Qu'un rossignol est triste et qu'un merle est rieur.
Quel mystère insondé que l'œil intérieur!
Quelle insomnie auguste en nous! Quelle prunelle
Ouverte sur le bien et le mal, éternelle!
A quelle profondeur voit cet œil inconnu!
Comme devant l'esprit toute l'ombre est à nu!
L'œil de chair bien souvent pour l'erreur se décide,
La cécité pensive est quelquefois lucide;
Quoi donc! est-ce qu'on a besoin des yeux pour voir
L'héroïsme, l'honneur, la vertu, le devoir,
La réalité sainte et même la chimère?
Qui donc passe en clarté le grand aveugle Homère?
XVI
RACAN
Si toutes les choses qu'on rêve
Pouvaient se changer en amours,
Ma voix, qui dans l'ombre s'élève,
Osant toujours, tremblant toujours,
Qui, dans l'hymne qu'elle module,
Mêle Astrée, Eros, Gabriel,
Les dieux et les anges, crédule
Aux douces puissances du ciel,
Pareille aux nids qui, sous les voiles
De la nuit et des bois touffus,
Echangent avec les étoiles
Un grand dialogue confus,
Sous la sereine et sombre voûte
Sans murs, sans portes et sans clés,
Mon humble voix prendrait la route
Que prennent les cœurs envolés,
Et vous arriverait, touchante,
A travers les airs et les eaux,
Si toutes les chansons qu'on chante,
Pouvaient se changer en oiseaux.
XVII
SEGRAIS
O fraîche vision des jupes de futaine
Qui se troussent gaîment autour de la fontaine!
O belles aux bras blancs follement amoureux!
J'ai vu passer Aminthe au fond du chemin creux;
Elle a seize ans, et tant d'aurore sur sa tête
Qu'elle semble marcher au milieu d'une fête;
Elle est dans la prairie, elle est dans les forêts
La plus belle, et n'a pas l'air de le faire exprès;
C'est plus qu'une déesse et c'est plus qu'une fée,
C'est la bergère; c'est une fille coiffée
D'iris et de glaïeuls avec de grands yeux bleus;
Elle court dans les champs comme, aux temps fabuleux,
Couraient Léontium, Phyllodoce et Glycère;
Elle a la majesté du sourire sincère;
Quand elle parle, on croit entendre, ô bois profond,
Un rossignol chanter au-dessus de son front;
Elle est pure, sereine, aimable, épanouie,
Et j'en ai la prunelle à jamais éblouie;
Comme Faune la suit d'un regard enflammé!
Comme on sent que les nids, l'amour, le mois de mai,
Guettent dans le hallier ces douces âmes neuves!
Dans des prés où ne coule aucun des divins fleuves
Qu'on appelle Céphise, Eurotas ou Cydnus,
Elle trouve moyen d'avoir de beaux pieds nus;
Cette fille d'Auteuil semble née à Mégare!
Parfois dans des sentiers pleins d'ombre elle s'égare;
Oh! comme les oiseaux chuchotaient l'autre soir!
Pas plus que le raisin ne résiste au pressoir,
Pas plus que le roseau n'est au zéphyr rebelle,
Nul cœur pouvant aimer n'élude cette belle.
Comme la biche accourt et fuit à notre voix,
Elle est apprivoisée et sauvage à la fois;
Elle est toute innocente et n'a pas de contrainte;
Elle donne un baiser confiant et sans crainte
A quiconque est naïf comme un petit enfant;
Contre les beaux parleurs, fière, elle se défend;
Et c'est pourquoi je fais semblant d'être stupide;
Telle est la profondeur des amoureux. Et Gnide,
Amathonte et Paphos ne sont rien à côté
Du vallon où parfois passe cette beauté.
Muses, je chante, et j'ai près de moi Stésichore,
Plaute, Horace et Ronsard, d'autres bergers encore;
J'aime, et je suis Segrais qu'on nomme aussi Tircis;
Nous sommes sous un hêtre avec Virgile assis,
Et cette chanson s'est de ma flûte envolée,
Pendant que mes troupeaux paissent dans la vallée
Et que du haut des cieux l'astre éclaire et conduit
La descente sacrée et sombre de la nuit.
XVIII
VOLTAIRE
Dans la religion voir une bucolique;
Être assez huguenot pour être catholique;
Aimer Clorinde assez pour caresser Suzon;
Suivre un peu la sagesse et beaucoup la raison;
Planter là ses amis, mais ne pas les proscrire;
Croire aux dogmes tout juste assez pour en sourire;
Être homme comme un diable, abbé comme Chaulieu;
Ne rien exagérer, pas même le bon Dieu;
Baiser le saint chausson qu'offre à la gent dévote
Le pape, et préférer le pied nu de Javotte,
Tels sont les vrais instincts d'un sage en bon état.
Force tentations, et jamais d'attentat;
Avoir on ne sait quoi d'aimable dans la faute;
Ressembler à ce bon petit chevreau qui saute
Joyeux, libre, et qui broute, et boit aux étangs verts,
Si content qu'il en met l'oreille de travers;
Donner son cœur au ciel si Goton vous le laisse;
Commettre des péchés pour aller à confesse,
Car les péchés sont gais, et font avec douceur
Aux frais du confessé vivre le confesseur;
Pas trop de passion, pas trop d'apostasie,
C'est le bon sens. Suivez cette route choisie
Et sûre. C'est ainsi qu'on vieillit sans effroi;
Et c'est ainsi qu'on a de l'esprit, fût-on roi,
Et qu'on est Henri quatre, et qu'on a ses entrées
A la grand'messe, et chez Gabrielle d'Estrées.
XIX
CHAULIEU
Ayez de la faiblesse, ô femmes; c'est charmant
D'être faibles, et l'ombre est dans le firmament
Pour prouver le besoin que parfois ont de voiles
Même la blanche aurore et même les étoiles.
Les fleurs ne savent pas ce que va faire avril,
Elles ont peur; de quoi? D'un charme, ou d'un péril?
D'un péril et d'un charme. Eh bien, toi qui te mêles
Aux fleurs, et qui les vois trembler, tremble comme elles,
Mais pas plus. Oui, tremblez, belles; mais, croyez-moi,
Sur la frayeur des fleurs copiez votre émoi.
Voyez comme elles sont promptement rassurées.
Les roses sont autant de molles Cythérées,
Point méchantes; l'épine est la sœur du parfum.
Le ciel n'est point pour l'homme un témoin importun.
Aimons. On y consent au fond des empyrées.
Après avoir aimé les âmes sont sacrées.
L'heure où nous brillons touche à l'heure où nous tombons.
Brillez, tombez. Jadis les sages étaient bons;
Ils conseillaient la gloire aux héros, et la chute
Aux belles. L'herbe douce après la douce lutte
Devient un trône; Horace y fait asseoir Chloé.
Ainsi qu'un vieux trumeau dépeint et décloué
L'idylle aujourd'hui pend au grand plafond céleste,
Restaurons-la, suivons Galatée au pied leste,
Et je serai Virgile, et vous serez Églé,
O belle au frais fichu vainement épinglé!
Nous sommes des bergers, Gnide est notre village.
Attention! je vais commencer le pillage
Des appas, et l'on va courir dans les sillons;
Et vous ne ferez pas la chasse aux papillons,
Belle, les papillons étant de bon exemple.
O cieux profonds, l'amour est dieu, le bois est temple,
Et cette jeune fille à l'œil un peu moqueur
Est ma victorieuse et je suis son vainqueur!
XX
DIDEROT
Les philosophes sont d'avis que la nature
Se passe d'eux, ne tient qu'à sa propre droiture,
Ne consulte que l'ordre auguste, et que les lois
Sont les mêmes au fond des cieux, au fond des bois.
Vivre, aimer, tout est là. Le reste est ignorance;
Et la création est une transparence;
L'univers laisse voir toujours le même sceau,
L'amour, dans le soleil ainsi que dans l'oiseau;
Nos sens sont des conseils; des voix sont dans les choses;
Ces voix disent: Beautés, faites comme les roses;
Faites comme les nids, amants. Avril vainqueur
Sourit, laissez le ciel vous entrer dans le cœur.
Théocrite, ô ma belle, était tendre et facile;
Ces bons ménétriers de Grèce et de Sicile
Chantaient juste, et leur vers reste aimable et charmeur
Même quand la saison est de mauvaise humeur;
Ils étaient un peu fous comme tous les vrais sages;
Ils baisaient les pieds nus, guettaient les purs visages,
N'avaient point de sophas et point de canapés,
Et couchaient sur des lits de pampres frais coupés;
Ils se hâtaient d'aimer, car la vie est rapide;
La dernière heure éclôt dans la première ride;
Hélas, la pâle mort pousse d'un pied égal
Votre beauté, madame, et notre madrigal.
Vivons. Moi, j'ai l'amour pour devoir, et personne
N'a droit de s'informer, belles, si je frissonne
Parce que j'entrevois dans l'ombre un sein charmant;
Je prends ma part du vaste épanouissement;
Le plus sage en ce monde immense est le plus ivre.
Femme, écoute ton cœur, ne lis pas d'autre livre;
Ce qu'ont fait les aïeux les enfants le refont,
Et l'amour est toujours la même idylle au fond;
L'églogue en souriant se copie; elle calque
Margot sur Phyllodoce et Gros-Jean sur Ménalque.
Comme souffle le vent, comme luit le rayon,
Sois belle, aime! La vie est une fonction,
Et cette fonction par tout être est remplie
Sans qu'aucun instinct mente et qu'aucune loi plie;
Les accomplissements sont au-dessus de nous;
Le lys est pur, le ciel est bleu, l'amour est doux
Sans la permission de l'homme; nul système
N'empêche Églé de dire à Tityre: Je t'aime!
La Sorbonne n'a rien à voir dans tout cela;
Madame de Genlis peut faire _Paméla_
Sans gêner les oiseaux des bois; et les mésanges,
Les pinsons, les moineaux, bêtes qui sont des anges,
Ne s'inquiètent point d'Arnauld ni de Pascal;
Et, quand des profondeurs du ciel zodiacal,
Vers l'aurore, à travers d'invisibles pilastres,
Il redescend, avec son attelage d'astres,
Là-haut, dans l'infini, l'énorme chariot
Sait peu ce que Voltaire écrit à Thiriot.
XXI
BEAUMARCHAIS
Allez-vous-en au bois, les belles paysannes!
Par-dessus les moulins, dont nous sommes les ânes,
Jetez tous vos bonnets, et mêlez à nos cœurs
Vos caprices, joyeux, charmants, tendres, moqueurs.
C'est dimanche. On entend jaser la cornemuse;
Le vent à chiffonner les fougères s'amuse;
Fête aux champs. Il s'agit de ne pas s'ennuyer.
Les oiseaux, qui n'ont point à payer de loyer,
Changent d'alcôve autant de fois que bon leur semble;
Tout frémit; ce n'est pas pour rien que le bois tremble;
Les fourches des rameaux sur les faunes cornus
Tressaillent; copions les oiseaux ingénus;
Ah! les petits pillards et comme ils font leurs orges!
Regardons s'entr'ouvrir les mouchoirs sur les gorges;
Errons, comme Daphnis et Chloé frémissants;
Nous n'aurons pas toujours le temps d'être innocents,
Soyons-le; jouissons du hêtre, du cytise,
Des mousses, du gazon; faisons cette bêtise,
L'amour, et livrons-nous naïvement à Dieu.
Puisque les prés sont verts, puisque le ciel est bleu,
Aimons. Par les grands mots l'idylle est engourdie;
N'ayons pas l'air de gens jouant la tragédie;
Disons tout ce qui peut nous passer par l'esprit;
Allons sous la charmille où l'églantier fleurit,
Dans l'ombre où sont les grands chuchotements des chênes.
Les douces libertés avec les douces chaînes,
Et beaucoup de réel dans un peu d'idéal,
Voilà ce que conseille en riant floréal.
L'enfant amour conduit ce vieux monde aux lisières;
Adorons les rosiers et même les rosières.
Oublions les sermons du pédant inhumain;
Que tout soit gaîté, joie, éclat de rire, hymen!
Et toi, viens avec moi, ma fraîche bien-aimée;
Qu'on entende chanter les nids sous la ramée,
L'alouette dans l'air, les coqs au poulailler,
Et que ton fichu seul ait le droit de bâiller!
XXII
ANDRÉ CHÉNIER
O belle, le charmant scandale des oiseaux
Dans les arbres, les fleurs, les prés et les roseaux,
Les rayons rencontrant les aigles dans les nues,
L'orageuse gaîté des néréides nues
Se jetant de l'écume et dansant dans les flots,
Blancheurs qui font rêver au loin les matelots,
Ces ébats glorieux des déesses mouillées
Prenant pour lit les mers comme toi les feuillées,
Tout ce qui joue, éclate et luit sur l'horizon
N'a pas plus de splendeur que ta fière chanson.
Ton chant ajouterait de la joie aux dieux mêmes.
Tu te dresses superbe. En même temps tu m'aimes;
Et tu viens te rasseoir sur mes genoux. Psyché
Par moments comme toi prenait un air fâché,
Puis se jetait au cou du jeune dieu, son maître.
Est-ce qu'on peut bouder l'amour? Aimer, c'est naître;
Aimer, c'est savourer, aux bras d'un être cher,
La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair;
C'est être un ange avec la gloire d'être un homme.
Oh! ne refuse rien. Ne sois pas économe.
Aimons! Ces instants-là sont les seuls bons et sûrs.
O volupté mêlée aux éternels azurs!
Extase! ô volonté de là-haut! Je soupire,
Tu songes. Ton cœur bat près du mien. Laissons dire
Les oiseaux, et laissons les ruisseaux murmurer.
Ce sont des envieux. Belle, il faut s'adorer.
Il faut aller se perdre au fond des bois farouches.
Le ciel étoilé veut la rencontre des bouches;
Une lionne cherche un lion sur les monts.
Chante! il faut chanter. Aime! il faut aimer. Aimons.
Pendant que tu souris, pendant que mon délire
Abuse de ce doux consentement du rire,
Pendant que d'un baiser complice tu m'absous,
La vaste nuit funèbre est au-dessous de nous,
Et les morts, dans l'Hadès plein d'effrayants décombres,
Regardent se lever, sur l'horizon des ombres,
Les astres ténébreux de l'Érèbe qui font
Trembler leurs feux sanglants dans l'eau du Styx profond.
L'IDYLLE DU VIEILLARD
LA VOIX D'UN ENFANT D'UN AN
Que dit-il? Croyez-vous qu'il parle? J'en suis sûr.
Mais à qui parle-t-il? A quelqu'un dans l'azur;
A ce que nous nommons les esprits; à l'espace,
Au doux battement d'aile invisible qui passe,
A l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort.
L'enfant apporte un peu de ce ciel dont il sort;
Il ignore, il arrive; homme, tu le recueilles.
Il a le tremblement des herbes et des feuilles.
La jaserie avant le langage est la fleur
Qui précède le fruit, moins beau qu'elle, et meilleur,
Si c'est être meilleur qu'être plus nécessaire.
L'enfant candide, au seuil de l'humaine misère,
Regarde cet étrange et redoutable lieu,
Ne comprend pas, s'étonne, et, n'y voyant pas Dieu,
Balbutie, humble voix confiante et touchante;
Ce qui pleure finit par être ce qui chante;
Ses premiers mots ont peur comme ses premiers pas.
Puis il espère.
Au ciel où notre œil n'atteint pas
Il est on ne sait quel nuage de figures
Que les enfants, jadis vénérés des augures,
Aperçoivent d'en bas et qui les fait parler.
Ce petit voit peut-être un œil étinceler;
Il l'interroge; il voit, dans de claires nuées,
Des faces resplendir sans fin diminuées,
Et, fantômes réels qui pour nous seraient vains,
Le regarder, avec des sourires divins;
L'obscurité sereine étend sur lui ses branches;
Il rit, car de l'enfant les ténèbres sont blanches.
C'est là, dans l'ombre, au fond des éblouissements,
Qu'il dialogue avec des inconnus charmants;
L'enfant fait la demande et l'ange la réponse;
Le babil puéril dans le ciel bleu s'enfonce,
Puis s'en revient, avec les hésitations
Du moineau qui verrait planer les alcyons.
Nous appelons cela bégaiement; c'est l'abîme
Où, comme un être ailé qui va de cime en cime,
La parole, mêlée à l'éden, au matin,
Essayant de saisir là-haut un mot lointain,
Le prend, le lâche, cherche et trouve, et s'inquiète.
Dans ce que dit l'enfant le ciel profond s'émiette.
Quand l'enfant jase avec l'ombre qui le bénit,
La fauvette, attentive, au rebord de son nid
Se dresse, et ses petits passent, pensifs et frêles,
Leurs têtes à travers les plumes de ses ailes;
La mère semble dire à sa couvée: Entends,
Et tâche de parler aussi bien.--Le printemps,
L'aurore, le jour bleu du paradis paisible,
Les rayons, flèches d'or dont la terre est la cible,
Se fondent, en un rhythme obscur, dans l'humble chant
De l'âme chancelante et du cœur trébuchant.
Trébucher, chanceler, bégayer, c'est le charme
De cet âge où le rire éclôt dans une larme.
O divin clair-obscur du langage enfantin!
L'enfant semble pouvoir désarmer le destin;
L'enfant sans le savoir enseigne la nature;
Et cette bouche rose est l'auguste ouverture
D'où tombe, ô majesté de l'être faible et nu!
Sur le gouffre ignoré le logos inconnu.
L'innocence au milieu de nous, quelle largesse!
Quel don du ciel! Qui sait les conseils de sagesse,
Les éclairs de bonté, qui sait la foi, l'amour,
Que versent, à travers leur tremblant demi-jour,
Dans la querelle amère et sinistre où nous sommes,
Les âmes des enfants sur les âmes des hommes?
Le voit-on jusqu'au fond ce langage où l'on sent
Passer tout ce qui fait tressaillir l'innocent?
Non. Les hommes émus écoutent ces mêlées
De syllabes dans l'aube adorable envolées,
Idiome où le ciel laisse un reste d'accent,
Mais ne comprennent pas, et s'en vont en disant:
--Ce n'est rien; c'est un souffle, une haleine, un murmure;
Le mot n'est pas complet quand l'âme n'est pas mûre.--
Qu'en savez-vous? Ce cri, ce chant qui sort d'un nid,
C'est l'homme qui commence et l'ange qui finit.
Vénérez-le. Le bruit mélodieux, la gamme
Dénouée et flottante où l'enfance amalgame
Le parfum de sa lèvre et l'azur de ses yeux,
Ressemble, ô vent du ciel, aux mots mystérieux
Que, pour exprimer l'ombre ou le jour, tu proposes
A la grande âme obscure éparse dans les choses.
L'être qui vient d'éclore en ce monde où tout ment,
Dit comme il peut son triste et doux étonnement.
Pour l'animal perdu dans l'énigme profonde,
Tout vient de l'homme. L'homme ébauche dans ce monde
Une explication du mystère, et par lui
Au fond du noir problème un peu de jour a lui.
Oui, le gazouillement, musique molle et vague,
Brouillard de mots divins confus comme la vague,
Chant dont les nouveau-nés ont le charmant secret,
Et qui de la maison passe dans la forêt,
Est tout un verbe, toute une langue, un échange
De l'aube avec l'étoile et de l'âme avec l'ange,
Idiome des nids, truchement des berceaux,
Pris aux petits enfants par les petits oiseaux.
XXXVII
LES PAYSANS
AU BORD DE LA MER
I
Les pauvres gens de la côte,
L'hiver, quand la mer est haute
Et qu'il fait nuit,
Viennent où finit la terre
Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.
Ils sondent la mer sans bornes;
Ils pensent aux écueils mornes
Et triomphants;
L'orpheline pâle et seule
Crie: O mon père! et l'aïeule
Dit: Mes enfants!
La mère écoute et se penche;
La veuve à la coiffe blanche
Pleure et s'en va.
Ces cœurs qu'épouvante l'onde
Tremblent dans ta main profonde,
O Jéhovah.
Où sont-ils tous ceux qu'on aime?
Elles ont peur. La nuit blême
Cache Vénus;
L'océan jette sa brume
Dans leur âme, et son écume
Sur leurs pieds nus.
On guette, on doute, on ignore
Ce que l'ombre et l'eau sonore
Aux durs combats
Et les rocs aux trous d'éponges,
Pareils aux formes des songes,
Disent tout bas.
L'une frémit, l'autre espère.
Le vent semble une vipère.
On pense à Dieu
Par qui l'esquif vogue ou sombre
Et qui change en gouffre d'ombre
Le gouffre bleu!
II
La pluie inonde leurs tresses.
Elles mêlent leurs détresses
Et leurs espoirs.
Toutes ces tremblantes femmes,
Hélas! font voler leurs âmes
Sur les flots noirs.
Et, selon ses espérances,
Chacun voit des apparences
A l'horizon.
Le troupeau des vagues saute
Et blanchit toute la côte
De sa toison.
Et le groupe inquiet pleure.
Cet abîme obscur qu'effleure
Le goëland
Est comme une ombre vivante
Où la brebis Épouvante
Passe en bêlant.
Ah! cette mer est méchante,
Et l'affreux vent d'ouest qui chante
En troublant l'eau,
Tout en sonnant sa fanfare,
Souffle souvent sur le phare
De Saint-Malo.
III