Le mont Blanc que cent monts entourent de leur chaîne,

Comme dans les bouleaux le formidable chêne,

Comme Samson parmi les enfants d'Amalec,

Comme la grande pierre au centre du cromlech,

Apparaît au milieu des Alpes qu'il encombre;

Et les monts, froncement du globe, relief sombre

De la terre pétrie au pied de Jéhovah,

Croûte qu'en se dressant quelque satan creva,

L'admirent, fiers sommets que la tempête arrose.

--Grand! dit le mont Géant.--Et beau! dit le mont Rose.

Et tous, Cervin, Combin, le Pilate fumant

Qui sonne tout entier comme un grand instrument,

Tant les troupeaux le soir l'emplissent de clarines,

Titlis soufflant l'orage au vent de ses narines,

Le Baken qui chassa Gessler, et le Rigi

Par qui plus d'ouragan sur le lac a rugi,

Pelvoux tout enivré de la senteur des sauges,

Cenis qui voit l'Isère, Albis qui voit les Vosges,

Morcle à la double dent, Dru noir comme un bourreau,

L'Orteler, et la Vierge immense, la Jungfrau

Qui ne livre son front qu'aux baisers des étoiles,

Schwitz tendant ses glaciers comme de blanches toiles,

Le haut Mythen, clocher de la cloche Aquilon,

Tous, du lac au chalet, de l'abîme au vallon,

Roulant la nue aux cieux et le bloc aux morènes,

Aiguilles, pics de neige et cimes souveraines,

Autour du puissant mont chantent, chœur monstrueux:

--C'est lui! le pâtre blanc des monts tumultueux!

Il nous protége tous, et tous il nous dépasse;

Il est l'enchantement splendide de l'espace;

Ses rocs sont épopée et ses vallons roman;

Il mêle un argent sombre aux moires du Léman;

L'océan aurait peur sous ses hautes falaises,

Et ses brins d'herbe sont plus fiers que nos mélèzes;

Il nous éclaire après que l'astre s'est couché;

Dans le brun crépuscule il apparaît penché,

Et l'on croit de Titan voir l'effrayante larve;

Il tresse le bleu Rhône aux cheveux d'or de l'Arve;

Sa cime, pour savoir lequel a plus d'amour

Et quel est le plus grand du regard ou du jour,

Confronte le soleil avec le gypaëte;

La nuit, quand il se dresse, énorme silhouette,

Croit voir un monde sombre éclore à l'horizon;

Il est superbe, il a la glace et le gazon;

L'archange à son sommet vient aiguiser son glaive;

Il a, comme son dogue, à ses pieds le Salève;

Il tisse, âpre fileur, les brouillards pluvieux;

Sa tiare surgit sur nos fronts envieux;

Ses pins sont les plus verts, sa neige est la plus blanche;

Il tient dans une main la colombe Avalanche

Et dans l'autre le vaste et fauve aigle Ouragan;

Il tire du fourreau, comme son yatagan,

La tourmente, et les lacs tremblent sous sa fumée;

Il plonge au bloc des nuits l'éclair, scie enflammée;

L'immensité le baise et le prend pour amant;

Une mer de cristal, d'azur, de diamant,

Crinière de glaçons digne du lion Pôle,

Tombe, effrayant manteau, de sa farouche épaule;

Ses précipices font reculer les chamois;

Sur son versant sublime il a les douze mois;

Il est plus haut, plus pur, plus grand que nous ne sommes;

Et nous l'insulterions si nous étions des hommes.

XLI

L'OCÉAN

I

Ces bâtiments qui font voile

Suivent chacun leur étoile

Et leur dessein;

Et l'eau bat toutes les proues,

Et l'air souffle à pleines joues

Sur cet essaim.

Ils se dispersent sur l'onde.

Ils vont; ils jettent la sonde

Au flot félon;

Ils ont leur carte et leurs règles;

Ils vont où vont les quatre aigles

De l'aquilon.

--Je pars, dit le capitaine,

Pour Gibraltar, pour Athène,

Pour Tafilet.

--Nous partons, disent les mousses,

Pour Malte où les nuits sont douces

Comme le lait.

--Nous partons, dit le pilote,

Pour l'Inde où la jonque flotte,

Pour Tétuan,

Pour Chypre, île aux belles femmes...

--Et pour le pays des âmes,

Dit l'océan.

La création aveugle

Hurle, glapit, grince et beugle;

Mais, sous sa main,

L'homme la dompte et la brise;

La forêt grondante est prise

Au piége humain.

Le tigre au Jardin des plantes

Passe ses pattes tremblantes

Par les barreaux;

Toute bête est terrassée

Par l'amour et la pensée,

Ces deux héros.

Tous deux ont le diadème.

Ces dompteurs, que l'enfer même

Jadis craignait,

Rois de tous les esclavages,

Tiennent les choses sauvages

Dans leur poignet.

Le fier taureau d'Asturie,

Qui marchait dans sa furie

Sans dévier,

Lui plus noir que l'eau marine,

Un anneau dans la narine,

Suit un bouvier.

Ce grand monstre, la nature,

Qui vivait à l'aventure,

N'écoutant rien,

Ouvrant sur l'homme qui souffre

Toutes les gueules du gouffre,

N'est plus qu'un chien.

L'homme s'accroît et se hausse.

Nul ne sait ce qu'en sa fosse,

Loin du ciel bleu,

Voyant qu'il faut qu'il y dorme,

Le lion, forçat énorme,

Reproche à Dieu.

Persée étouffe Gorgone.

Marthe écrase la dragone

Aux yeux ardents.

Visconti, vêtu de cuivre,

D'un coup de poing, à la guivre

Casse les dents.

Béhémot craint l'homme blême.

Le boa, n'ouvrant pas même

L'œil à demi,

N'est plus, lui serpent superbe,

Qu'un tronc d'arbre qui dans l'herbe

S'est endormi.

Le jaguar tourne en sa cage.

Le morse en un marécage

Croupit muré.

La chanson du pâtre attire

Hors des branches le satyre

Tout effaré.

Depuis Hercule et Thésée,

Teb à la lance aiguisée,

Bellérophon,

Icare qui nomme un golfe,

Hermès sur le sphinx, Astolphe

Sur le griffon,

Il n'est pas au monde un être

Qui ne reconnaisse un maître;

Tout est dompté.

La conquête se consomme;

L'ombre voit au front de l'homme

Une clarté.

Le lynx s'abat sur le ventre

Quand la ménade en son antre

Chante Pæan;

On prend l'aigle dans son aire...

--Où donc est mon belluaire?

Dit l'océan.

Et l'océan fauve ajoute:

--Je ne suis pas une route.

Que me veut-on?

Je te hais, flambeau sublime,

Que Colomb sur mon abîme

Passe à Fulton.

J'ai ma vague, Etna sa lave.

Etna n'est pas un esclave.

Ni moi non plus.

J'ai pour reine et pour captive

La sombre terre attentive

A mon reflux.

Je ne suis pas fait pour être,

Comme le sentier champêtre,

Plein de vivants;

Je suis l'Onde en sa tanière,

Que prennent à la crinière

Les quatre vents!

Je suis le noir gouffre inculte;

Je donne, en mon fier tumulte,

Où rien ne ment,

Pour maître aux flots sourds l'air libre,

Et pour base à l'équilibre

Le tremblement.

Rien n'arrête et ne dirige

Mon formidable quadrige,

Que les typhons

Traînent, et qui, de la Perse

Jusqu'aux Hébrides, disperse

Ses bruits profonds.

Je suis la vaste mêlée,

Reptile, étant l'onde, ailée,

Étant le vent;

Force et fuite, haine et vie,

Houle immense, poursuivie

Et poursuivant.

Je suis, dans l'ombre étoilée,

La figure échevelée

De l'inconnu;

Ma vague, qu'Éole augmente,

Est, quand il lui plaît, charmante

Comme un sein nu.

Je ne suis pas votre auberge,

Je suis la tempête vierge

Qui peut briser

Caps et rochers comme verre,

A qui parfois le tonnerre

Prend un baiser.

Je m'appelle solitude,

Je m'appelle inquiétude,

Et mon roulis

Couvre à jamais des navires,

Des voix, des chansons, des rires,

Ensevelis.

Je suis funeste et salubre.

Je suis le fileur lugubre

Des noirs vallons

Que l'orage sans fin mouille,

Et qui file à sa quenouille

Les aquilons.

Je suis, dans l'écume en poudre,

Le combattant de la foudre,

L'hydre titan.

Je suis sans forme et sans nombre.

Venez, les vents, l'horreur, l'ombre.

Homme, va-t'en.

Je suis souffle, éclair et lame.

Je prends volontiers leur âme

Aux curieux.

Je suis le triple Cerbère

Dont le regard réverbère

Dieu furieux.

J'ai plus de nuit que la tombe.

Léviathan dans ma trombe

N'est plus qu'un ver;

Tout tremble sur mon épaule.

Je lie au poteau du pôle

Le spectre hiver.

Homme, la terre est ta mère.

Cherche ton bien éphémère

Dans ses douleurs;

Broie, arrache, brûle, embrase.

Perce des chemins. Écrase

Ce tas de fleurs!

La plaine, quand on la ferre,

Obéit, et laisse faire

L'homme ennemi.

La terre est une imbécile;

Et la montagne est docile

A la fourmi.

Les Alpes sont des géantes

Terribles, fauves, béantes,

L'orage au cou;

L'homme rit des monts féroces,

Et, taupe, sous les colosses,

Il fait son trou.

Moi, je ne suis pas la rue.

J'ai pour roue et pour charrue

Le tourbillon;

Je bondis, c'est ma manière;

Je n'accepte pas l'ornière

Ni le sillon.

J'écume à flots sur ma grève,

Va-t'en. Ne viens pas, fils d'Ève,

Frêle rival,

Sauter sur mon dos farouche

Et mettre un mors à la bouche

De mon cheval.

Ma plaine est la grande plaine;

Mon souffle est la grande haleine;

Je suis terreur;

J'ai tous les vents de la terre

Pour passants, et le mystère

Pour laboureur.

Le météore en ma houle

Tombe, la nuée y croule

En rugissant;

L'écueil, écumant monarque,

A qui je donne la barque,

Me rend le sang;

L'aurore avec épouvante

Regarde mon eau vivante,

Mes rocs ouverts,

Mes colères, mes batailles,

Et les glissements d'écailles

Sous mes flots verts.

Vénus m'apporte son globe.

Je lui relève sa robe

Jusqu'au genou.

Le zéphyr des moissons blondes,

S'il se risque sur mes ondes,

Y devient fou.

Un jour l'orage des plaines

Vint chez moi sur mes baleines

Lancer ses traits;

Mais j'ai, d'un seul cri de rage,

Chassé ce canard sauvage

Dans vos marais!

Quand il vit dans ma caverne

Se sauver l'hydre de Lerne,

Mon compagnon

Typhon dit: Cela nous souille,

Gardons-nous cette grenouille?

Et j'ai dit Non!

Si je faisais une rose,

Moi, gouffre en qui toute chose

S'ébauche et vit,

Le soleil, flambeau fidèle,

Se lèverait auprès d'elle

Sans qu'on le vît.

Hommes, vous rêvez de croire

Que vous vaincrez mon eau noire,

Aux fiers bouillons,

Ma vague aux mille étincelles,

En pendant à des ficelles

Quelques haillons!

C'est donc là votre navire!

Une écorce qui chavire

Sous tout climat!

Cette épingle qui m'éraille,

C'est l'ancre, et ce brin de paille,

C'est le grand mât!

Ces quatre planches mal jointes

Se déchireront aux pointes

Du moindre écueil.

L'homme au front triste, aux mains blanches,

Ne sait clouer que les planches

De son cercueil.

Quoi! je serais si candide!

Porter sur mon dos splendide

Votre wagon!

Dans mon azur sans limite,

Voir fumer votre marmite,

Moi le dragon!

Quoi! lui chez moi! l'homme! Il entre!

Sachez que devant mon antre,

Qu'emplit la nuit,

Le sage lion s'arrête,

Et qu'en voyant ma tempête

L'aigle s'enfuit!

Votre présence m'outrage.

Dieu fit mon immense orage

Mystérieux

Et mes flots pleins de désastres,

Pour être vus par ses astres,

Non par vos yeux.

Homme, ta marche est peu droite;

Ton commerce avide exploite

Les flots mouvants;

L'âpre soif de l'or t'anime;

Je donne pour rien l'abîme,

Toi, tu le vends.

Ne viens pas chez moi, te dis-je.

Ne mêle pas au prodige

Tes vils chemins.

Crains mes fureurs justicières!

Ah! vous frémiriez, poussières,

Pâles humains,

Si vous entendiez les choses

Que nous tous, les vents moroses

Et les saisons,

L'air qui souffle et l'eau qui tremble,

Quand nous sommes seuls ensemble,

Nous nous disons!

Devant votre crépuscule

Mon sombre horizon recule;

Vous m'insultez!

Genre humain, foule confuse,

L'ombre éternelle refuse

Vos nouveautés.

Elle refuse vos phares,

Vos boussoles, vos fanfares,

Vos noirs vaisseaux,

Et, quand passe votre flotte,

Indignée, elle sanglote

Au fond des eaux.

Allez-vous-en! Je devine

Qu'on rêve une ère divine,

Fin des fléaux.

On court sur l'onde aplanie.

On m'emploie à l'harmonie,

Moi, le chaos!

C'est la paix qui se prépare.

Je n'en veux point. Je sépare,

Je n'unis pas.

Je brise à coups de nageoires

Et je broie en mes mâchoires

Votre compas!

L'homme doit courber sa tête

Sous la guerre et la tempête

Et le volcan.

La terre, c'est la géhenne.

Que chacun garde sa haine

Et son carcan.

Tu n'es pas même un fantôme!

Monstre pour l'archange, atome

Pour le titan,

Rien pour l'espace et le nombre!

L'homme n'est qu'une pénombre;

L'Ombre est Satan.

Être mauvais, c'est ta peine.

Sois mauvais. Ta race traîne

L'anneau de fer.

Nous sommes tous la souffrance;

Et l'hirondelle espérance

Fuit notre hiver.

Sache que nous, et ces mondes

Qu'on voit, dans nos nuits immondes,

Au firmament,

Nous habitons l'insondable,

L'extrémité formidable

Du châtiment.

Notre nuit est si fatale

Que si la pitié, vestale

Chère aux élus,

Disait: Où donc est ce monde?

J'ai peur que Dieu ne réponde:

Je ne sais plus!

Donc subissez la loi dure.

Endurez ce que j'endure,

L'isolement;

Et soyez, dans votre bouge,

L'un pour l'autre le fer rouge,

Et non l'aimant.

N'essayez pas, dans ma sphère,

D'être frères, et de faire,

Dans ce tombeau,

Quand tout à l'ombre ressemble,

De vos esprits mis ensemble

Un grand flambeau.

Les hommes deviendraient anges!

Je ne veux pas de mésanges,

Moi, maintenant!

Je veux le glaive et le glaive.

Vivez comme dans un rêve,

Tas frissonnant!

Faites comme ont fait vos pères,

Et crénelez vos repaires.

Abhorrez-vous.

Barricadez vos Sodomes.

Dévorez-vous. Soyez hommes

Et restez loups.

Que l'Écosse ait sa claymore,

Le juif sa rage, et le more

Son yatagan;

Que chacun reste en sa ville;

Et qu'on me laisse tranquille

Dans l'ouragan.

II

Et l'homme dit:--Mer affreuse,

Que le char des foudres creuse

Sous son essieu,

Tais-toi dans ton ossuaire.

Tu cherches ton belluaire?

Gouffre, c'est Dieu!

Écoute-moi. La loi change.

Je vois poindre aux cieux l'archange!

L'esprit du ciel

M'a crié sur la montagne:

«Tout enfer s'éteint; nul bagne

N'est éternel.»

Je ne hais plus, mer profonde.

J'aime. J'enseigne, je fonde.

Laisse passer.

Satan meurt, un autre empire

Naît, et la morsure expire

Dans un baiser.

Tu ne dois plus dire: arrière!

Tu n'es plus une barrière,

Dragon marin.

Sers l'avenir! porte l'arche.

Rien n'arrête l'homme en marche

Vers Dieu serein.

Rien! pas même toi, chimère,

Monstre de l'écume amère,

Géant puni,

Toi qui, seul dans ta nuit sombre,

As fait ton onde avec l'ombre

De l'infini!

Je vais! je suis le prophète.

A la houle stupéfaite

Je dis mon nom.

La trombe accourt; ma pensée

Fait rentrer cette insensée

Au cabanon.

L'esprit de l'homme, lumière,

Domptant la nature entière,

Onde ou volcan,

Plonge sa clarté sacrée

Dans la prunelle effarée

De l'ouragan.

Pour qu'à nos pas on se range,

Nous n'avons qu'à dire à l'ange

Comme aux démons,

Qu'à dire aux torrents de soufre,

Et qu'à te dire à toi, gouffre:

Nous nous aimons!

L'amour, c'est la loi suprême.

L'amour te vaincra toi-même.

Ton bruit est vain.

Pour que, caressant ta grève,

Ton hymne d'enfer s'achève

En chant divin,

Pour que ton hurlement tombe,

Il suffit que la colombe

Qui vient le soir,

O sombre gouffre d'écume,

Laisse tomber une plume

Sur ton flot noir.

L'amour, c'est le fond de l'homme.

L'amour, c'est l'antique pomme

Qu'Ève cueillit.

L'ombre passe, l'amour reste,

Il est astre au dais céleste,

Perle en ton lit.

Nos inventions nouvelles

Prendront à tes vents des ailes;

Dieu nous sourit;

Nous monterons sur ta rage,

Nous attellerons l'orage

A notre esprit.

Oui, malgré tes chocs sauvages,

Nous lierons tes deux rivages

D'un trait de feu;

L'avenir aura deux Romes,

Et, près de celle des hommes,

Celle de Dieu.

L'avenir aura deux temples,

Deux lumières, deux exemples,

Un double hymen,

La liberté, force et verbe,

L'unité, portant la gerbe

Du genre humain.

Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent,

Les fils de Caïn se mêlent

Aux fils d'Abel;

L'homme, que Dieu mène et juge,

Bâtira sur toi, déluge,

Une Babel.

A cette Babel morale

Aboutira la spirale

Des deux Sions,

Où sans cesse recommence

Le fourmillement immense

Des nations;

Et tu verras sans colère,

Du tropique au flot polaire

Dieu te calmant,

Au-dessus de l'eau sonore,

Se construire dans l'aurore

Superbement

Les progrès et les idées,

Pont de cent mille coudées

Que rien ne rompt,

Et sur tes sombres marées

Ces arches démesurées

Resplendiront.

XLII

A L'HOMME

*

Si tu vas devant toi pour aller devant toi,

C'est bien; l'homme se meut, et c'est là son emploi;

C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde

Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde.

Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux

Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux,

Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses,

Et là, debout devant cette cause des causes,

Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens,

Dire:--Réalité terrible, je te tiens!--

Tu perds ta peine.

*

Ajuste, ô fils quelconque d'Ève,

N'importe quel calcul à n'importe quel rêve,

Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets

Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets

De l'Athos, du mont Blanc farouche, du Vésuve,

Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve,

Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends,

Fais faire par Gambey des verres grossissants,

Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe,

Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe,

Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien,

Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien.

Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable.

Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable,

C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit.

Le télescope au fond du ciel noir la poursuit,

Le microscope court dans l'abîme après elle;

Elle est inaccessible, imprenable, éternelle,

Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus.

Des aspects effrayants sont partout aperçus;

Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme;

Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome;

Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit

Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit,

Puis l'infiniment grand remonte et le submerge.

Mère terrifiante et formidable vierge,

Multipliant son jour par son obscurité

Et sa maternité par sa virginité,

Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores

Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores,

La nature fatale engendre éperdument

Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément.

Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule;

Toute sa foule étant elle-même, elle est seule;

Monde, elle est la nature; âme, on l'appelle Dieu.

Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu;

Pas de sortie et pas d'entrée; aucune porte;

On est là.--C'est pourquoi le chercheur triste avorte

C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain;

C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain,

Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes;

C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes,

Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui,

Ayant peur de la nuit tragique autour de lui;

C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre;

C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre,

Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou,

Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou.

L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme,

Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime

Et la même chimère inutile, créant

Toujours le même Dieu pour le même néant.

*

Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile

La lunette avançant fait reculer l'étoile.

C'est une sainte loi que ce recul profond.

Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font;

Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche;

Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche;

Et cette marche, avec l'infini pour flambeau,

Sera continuée au delà du tombeau.

C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose,

Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose.

Cherchez l'Ame, elle échappe; allez, allez toujours!

*

Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds,

Les forêts, le druide et le mage, et ces folles

Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles,

Et les temples du sang des génisses fumants,

N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements.

L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie.

La vérité ne sort que difforme et meurtrie

De l'effort d'engendrer, et, quel que soit l'œil fier

Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier,

Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome,

Quel que soit le dédain du koran pour le psaume,

Et quoi que Jéhovah tente après Jupiter,

Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther,

Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre,

Jamais le dernier mot, le grand mot, ne veut être

Dit, dans cette ombre énorme où le ciel se défend,

Par la religion, toujours en mal d'enfant.

*

C'est parce que je roule en moi ces choses sombres,

C'est parce que je vois l'aube dans les décombres,

Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit,

C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit,

Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre,

J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre;

C'est parce que je suis parfois, mage inclément,

Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment,

Tenté de reprocher aux cieux visionnaires

Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres;

C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin,

N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain;

C'est à cause de tous ces songes formidables

Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables,

Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois.

Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois;

Là je suis pénétré plus avant par l'idée

Terrible, et cependant de rayons inondée.

Méditer, c'est le grand devoir mystérieux;

Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux;

Je rêve et je médite; et c'est pourquoi j'habite,

Comme celui qui guette une lueur subite,

Le désert, et non pas les villes; c'est pourquoi,

Sauvage serviteur du droit contre la loi,

Laissant derrière moi les molles cités pleines

De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines,

Et les palais remplis de rires, de festins,

De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints,

Je fuis, et je préfère à toute cette fête

La rive du torrent farouche, où le prophète

Vient boire dans le creux de sa main en été

Pendant que le lion boit de l'autre côté.

XLIII

LE TEMPLE

Joie à la terre, et paix à celui qui contemple!

Écoutez. Vous ferez sur la montagne un temple,

Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais

On ne sache qui l'a placé sur ces sommets;

Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète,

Du toit aux fondements et de la base au faîte,

Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement;

Et ce temple, construit de roche sans ciment,

Sera presque aussi haut que toute la montagne.

Les forêts qu'un murmure éternel accompagne,

L'océan qui bondit ainsi que les troupeaux

Et n'a point de fatigue et n'a point de repos,

Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice,

C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice

Les hommes qui viendront par cent chemins divers;

Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers

Ait autour de ce temple une grave attitude;

Et vous l'aurez bâti dans une solitude

Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon

Convienne à cette auguste et farouche maison;

Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches,

Regarderont le temple et monteront les marches,

Et sous la haute porte ils baisseront le front.

Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront:

Au-dessous d'une voûte en granit, située

Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée,

Entre quatre grands murs nus et prodigieux,

Dans une ombre où partout on sentira des yeux,

Tout au fond d'une crypte obscure, une statue

Se dressera, d'un voile insondable vêtue,

Et de la tête aux pieds ce voile descendra;

Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra,

Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire,

Les ténèbres seront sur ce spectre sévère,

Colosse par une âme inconnue habité;

Et l'on n'en verra rien que son énormité.

La figure sera haute de cent coudées,

Et d'un seul bloc; jamais les Indes, les Chaldées,

Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux,

N'auront rien maçonné de plus vertigineux.

Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre.

Personne ne saura s'il est une paupière

Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs,

Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs

De ce suaire aux yeux humains inabordable;

Et tous contempleront l'Ignoré formidable.

Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas

La haine, le glacier, le tombeau, le trépas;

Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles,

Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles;

On sentira qu'il aime, et que l'on est devant

Le seul être, le seul esprit, le seul vivant.

Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome,

Sentiront l'univers présent dans ce fantôme;

D'une peur confiante envahis par degrés,

Ils seront effrayés et seront rassurés;

Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage,

Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image

De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu

Jéhovah, Jupiter et Brahma pèsent peu;

Que là s'évanouit tout dogme et toute bible,

Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.

Oui, terrible, mais bon; formidable, mais doux.

Dans ce temple, païens, chrétiens, parsis, indous,

Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze,

Qu'une religion tient dans sa main de bronze,

Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.

La Légende des siècles tome III · 第 8 / 10 段