Ah! prenez garde! les marées

Qu'on nomme révolutions

Et qu'il faut que nous apaisions,

Par vous, princes, sont effarées,

Et les gouffres sont plus amers,

Et la vague est plus écumante,

Quand l'orage insensé tourmente

La sombre liberté des mers.

XXXIV

TÉNÈBRES

L'homme est humilié de son lot; il se croit

Fait pour un ciel plus pur, pour un sort moins étroit;

L'homme ne trouve pas de sa dignité d'être

Malade, las, souffrant, errant sans rien connaître,

Pareil au bœuf qui mange, au bouc qui s'assouvit,

Poudreux d'un pas qu'il fait, souillé d'un jour qu'il vit,

Fatigué du seul poids de l'heure vaine, esclave

Du lit qui le repose et du bain qui le lave;

Il s'irrite, il s'indigne; il se déclare enfin

Avili par la soif, insulté par la faim.

Hélas! vieillir, trembler comme une feuille d'arbre,

Se refroidir, sentir ses os devenir marbre,

Après des songes noirs avoir de froids réveils,

Quel sort! et l'homme pleure.

--Eh, disent les soleils,

Qu'est-ce donc que veut l'homme? et quelle est sa folie?

Le joug universel le comprime et le lie;

Eh bien? que lui faut-il et de quoi se plaint-il?

L'être le plus grossier, l'être le plus subtil

Sont courbés comme lui par la force invisible.

Insensé, qui voudrait étreindre l'impossible

Dans les crispations débiles de son poing!

Il ne sait point que l'être est un; il ne sait point

Que le mystère obscur couvre tout de sa brume;

Que les vagues de l'ombre ont une affreuse écume

A qui nul front n'échappe, éblouissant ou noir,

Et que tout ce qui vit est fait pour recevoir

L'éclaboussure énorme et sombre de l'abîme.

Il trouve son destin trop humble et trop infime;

Il se sent abaissé par ce ciel écrasant;

Eh! c'est la loi commune, et rien n'en est exempt.

Il hait la cause; il garde à l'infini rancune;

Il voudrait être clair, limpide, sans aucune

De ces obscurités qui s'expliquent plus tard,

Que nous nommons énigme et qu'il nomme hasard;

Il se rêve complet, sans tache, sans problème,

Portant sur son front l'aube ainsi qu'un diadème,

Pur, lumineux, serein, parfait, calme; il voudrait

Être seul en dehors de l'effrayant secret.

Quoi! tout ce qui naît, vit, s'allume, se consomme,

Brille et meurt, ce serait pour aboutir à l'homme!

L'homme serait le but du splendide univers!

Mais que dirait la cendre et que diraient les vers?

Quoi! la création aurait pour toute fête

Et pour tout horizon d'avoir l'homme à son faîte!

Dieu serait pour l'atome un piédestal d'orgueil!

Non! l'homme souffre et rampe; il est son propre écueil;

Il tremble et tombe; il sent peser sur lui sans cesse

Son âme en ignorance et sa chair en bassesse;

Il est triste le soir et triste le matin;

Il tâte en vain le cercle où tourne son destin;

L'astre qu'il porte en lui suit une obscure ellipse;

La matière le voile et le sommeil l'éclipse;

Son berceau cache un gouffre ainsi que son cercueil;

C'est que tout a son crêpe et que tout a son deuil!

Eh! ne sommes-nous pas humiliés nous-même,

Nous les soleils, les feux du firmament suprême,

Quand l'ombre ouvre l'abîme où nous nous engouffrons,

Avec les sombres nuits, ces immenses affronts!--

La nuit! la nuit! la nuit! Et voilà que commence

Le noir de profundis de l'océan immense.

Le marin tremble, aux flots livré;

Miserere, dit l'homme; et, dans le ciel qui gronde,

L'air dit: miserere! Miserere, dit l'onde;

Miserere! miserere!

Le dolmen, dont l'ortie ensevelit les tables,

Pousse un soupir; les morts se dressent lamentables;

Gémissent-ils? écoutent-ils?

La jusquiame affreuse entr'ouvre ses corolles;

La mandragore laisse échapper des paroles

De ses mystérieux pistils.

Qu'a-t-on fait à la ronce et qu'a-t-on fait à l'arbre?

Qu'ont-ils donc à pleurer? Pour qui l'antre de marbre

Verse-t-il ces larmes d'adieux?

Sont-ce les noirs Caïns d'une faute première?

Deuil! ils ont la souffrance et n'ont pas la lumière!

Ils ont des pleurs et n'ont pas d'yeux!

Le navire se plaint comme un homme qui souffre,

Le tuyau grince et fume, et le flot qui s'engouffre

Blanchit les tambours du steamer,

Le crabe, le dragon, l'orphe aux larges ouïes,

Nagent dans l'ombre où rampe en formes inouïes

La vie horrible de la mer.

Le hallier crie; il semble, à travers l'âpre bise,

Qu'on entende hurler Nemrod, Sylla, Cambyse,

Rongés du ver et du corbeau,

Et sortir, dans l'orage et la brume et la haine,

Des froids caveaux où sont les damnés à la chaîne,

Les rugissements du tombeau.

Est-il quelqu'un qui cherche? est-il quelqu'un qui rêve?

Est-il quelqu'un qui marche à l'heure où sur la grève

Rôdent le spectre et l'assassin,

Et qui sache, ô vivants! pourquoi sanglote et râle

La forêt, monstrueuse et fauve cathédrale,

Où le vent sonne le tocsin?

On entend vous parler à l'oreille des bouches;

On voit dans les clartés des branchages farouches

Où passent de mornes convois;

Le vent, bouleversant l'arbre aux cimes altières,

Emplit de tourbillons les blêmes cimetières;

Quelle est donc cette étrange voix?

Quel est ce psaume énorme et que rien ne fait taire?

Et qui donc chante, avec les souffles de la terre,

Avec le murmure des cieux,

Avec le tremblement de la vague superbe,

Les joncs, les eaux, les bois, le sifflement de l'herbe

Le requiem mystérieux?

O sépulcres! j'entends l'orgue effrayant de l'ombre,

Formé de tous les cris de la nature sombre

Et du bruit de tous les écueils;

La mort est au clavier qui frémit dans les branches,

Et les touches, tantôt noires et tantôt blanches,

Sont vos pierres et vos cercueils.

L'homme se trompe! Il voit que pour lui tout est sombre;

Il tremble et doute; il croit à la haine de l'ombre;

Son œil ne s'ouvre qu'à demi;

Il dit:--Ne suis-je pas le damné de la terre,

Lugubre atome, ayant l'immensité pour guerre

Et l'univers pour ennemi?--

S'il regarde la vie, elle est aussi le gouffre.

Toute l'histoire pleure et saigne et crie et souffre;

Tous les purs flambeaux sont éteints;

Morus après Caton dans le cirque se couche;

Le genre humain assiste au pugilat farouche

Des grands cœurs et des noirs destins.

L'énigme universelle est proposée à l'âme,

L'âme cherche; la terre et l'eau, l'air et la flamme

Font le mal, triste vision!

Le vent, la mer, la nuit sont pris en forfaiture;

Hélas! que comprend-on? Peu de la créature,

Et rien de la création.

Les faits, qui sont muets et qui semblent funèbres,

Surgissent au regard comme un bloc de ténèbres,

Et rien n'éclaire et rien ne luit;

L'horizon est de l'ombre où l'ombre se prolonge,

Où se dresse, devant l'humanité qui songe,

Toute une montagne de nuit.

Le sombre sphinx Nature, accroupi sur la cime,

Rêve, pétrifiant de son regard d'abîme

Le mage aux essors inouïs,

Tout le groupe pensif des blêmes Zoroastres,

Les guetteurs de soleils et les espions d'astres,

Les effarés, les éblouis.

Il semble à tout ce tas d'Œdipes qui frissonne

Que l'ouragan, clairon des nuages qui sonne,

La comète, horreur du voyant,

L'hiver, la mort, l'éclair, l'onde affreuse et vivante,

Tout ce que le mystère et l'ombre ont d'épouvante

Sorte de cet œil effrayant.

La nuit autour du sphinx roule tumultueuse.--

Si l'on pouvait lever sa patte monstrueuse,

Que contemplèrent tour à tour

Newton, l'esprit d'hier, et l'antique Mercure,

Sous la paume sinistre et sous la griffe obscure

On trouverait ce mot: Amour.

XXXV

LA-HAUT

Un jour l'étoile vit la comète passer,

Rit, et, la regardant au gouffre s'enfoncer,

Cria:--La voyez-vous courir, la vagabonde?

Jadis, dans l'azur chaste où la sagesse abonde,

Elle était comme nous étoile vierge, ayant

Des paradis autour de son cœur flamboyant,

Et ses rayons, liant les sphères, freins et brides,

Faisaient tourner le vol des planètes splendides;

Rien n'égalait son nimbe auguste, et dans ses nœuds

Sa chevelure avait dix globes lumineux;

Elle était l'astre à qui tout un monde s'appuie.

Un jour, tout à coup, folle, ivre, elle s'est enfuie.

Un vertige l'a prise et l'a jetée au fond

Des chaos où Moloch avec Dieu se confond.

Quand elle en est sortie, elle était insensée;

Elle n'a plus voulu suivre que sa pensée,

Sa furie, un instinct fougueux, torrentiel,

Mauvais, car l'équilibre est la vertu du ciel.

Devant elle, au hasard, elle s'en est allée;

Elle s'est dans l'abîme immense échevelée;

Elle a dit: Je me donne au gouffre, à volonté!

Je suis l'infatigable; il est l'illimité.

Elle a voulu chercher, trouver, sonder, connaître,

Voir les mondes enfants, tâcher d'en faire naître,

Aller jusqu'en leur lit provoquer les soleils,

Examiner comment les enfers sont vermeils,

Voir Satan, visiter cet astre en sa tanière,

L'approcher, lui passer la main dans la crinière,

Et lui dire: «Lion, je t'aime! Iblis, Mammon,

Prends-moi, je viens m'offrir, déesse, à toi démon!»

Elle s'est faite, ainsi que l'air, fuyante et souple;

Elle a voulu goûter l'âcre extase du couple,

Et sans cesse épouser des univers nouveaux;

Elle a voulu toucher les croupes des chevaux

De la foudre, et, parmi les bruits visionnaires,

Rôder dans l'écurie énorme des tonnerres;

Elle a mis de l'éclair dans sa fauve clarté;

Elle a tout violé par curiosité;

Et l'on sent, en voyant ses flamboiements funèbres,

Que sa lumière s'est essuyée aux ténèbres.

Les soleils tour à tour l'ont. Elle a préféré

A la majesté fixe au haut du ciel sacré,

On ne sait quelle course, audacieuse, oblique,

Étrange; et maintenant elle est fille publique.

Et la comète dit à l'étoile:--Vesta,

Tu te trompes. Je suis Vénus. Quand Dieu resta,

Après que le noir couple humain eut pris la fuite,

Seul dans le paradis, Satan lui dit: Ensuite?

Et Dieu vit que l'amour est un besoin qu'on a,

Et que sans lui le monde a froid; il m'ordonna

D'aller incendier le gouffre où tout commence,

Et Dieu mit la sagesse où tu vois la démence.

Depuis ce jour-là, j'erre et je vais en tous lieux

Rappeler à l'hymen les mondes oublieux.

J'illumine Uranus, je réchauffe Saturne,

Et je remets du feu dans les astres; mon urne

Reverse un flot d'aurore aux fontaines du jour;

Je suis la folle auguste ayant au front l'amour;

Je suis par les soleils formidables baisée;

Si je rencontre en route une lune épuisée,

Je la rallume, et l'ombre a ce flambeau de plus;

L'océan étoilé me roule en ses reflux;

Sur tous les globes, nés au fond des étendues,

Il est de sombres mers que je gonfle éperdues;

J'éveille du chaos le rut démesuré;

Voici l'épouse en feu qui vient! l'astre effaré

Regarde à son zénith, à travers la nuée,

L'impudeur de ma robe immense dénouée;

De mes accouplements l'espace est ébloui;

Dès qu'un gouffre me veut, j'accours et je dis: Oui!

Je passe d'Allioth à Sirius; ma bouche

Se colle au triple front d'Aldebaran farouche;

Et je me prostitue à l'infini, sachant

Que je suis la semence et que l'ombre est le champ;

De là des mondes; Dieu m'approuve quand j'ébauche

Une création que tu nommes débauche.

Celle qui lie entre eux les univers, c'est moi;

Sans moi, l'isolement hideux serait la loi;

Étoiles, on verrait de monstrueux désastres;

L'infini subirait l'égoïsme des astres;

Partout la nuit, la mort et le deuil, augmentés

Par la farouche horreur de vos virginités.

J'empêche l'effrayant célibat de l'abîme.

Je suis du pouls divin le battement sublime;

Mon trajet, à la fois idéal et réel,

Marque l'artère énorme et profonde du ciel;

Vous êtes la lumière et moi je suis la flamme;

Dieu me fit de son cœur et vous fit de son âme;

O mes sœurs, nous versons toutes de la clarté,

Étant, vous l'harmonie, et moi la liberté.

XXXVI

LE GROUPE DES IDYLLES

I

ORPHÉE

J'atteste Tanaïs, le noir fleuve aux six urnes,

Et Zeus qui fait traîner sur les grands chars nocturnes

Rhéa par des taureaux et Nyx par des chevaux,

Et les anciens géants et les hommes nouveaux,

Pluton qui nous dévore, Uranus qui nous crée,

Que j'adore une femme et qu'elle m'est sacrée.

Le monstre aux cheveux bleus, Poséidon, m'entend;

Qu'il m'exauce. Je suis l'âme humaine chantant,

Et j'aime. L'ombre immense est pleine de nuées,

La large pluie abonde aux feuilles remuées,

Borée émeut les bois, Zéphyre émeut les blés,

Ainsi nos cœurs profonds sont par l'amour troublés.

J'aimerai cette femme appelée Eurydice,

Toujours, partout! Sinon que le ciel me maudisse,

Et maudisse la fleur naissante et l'épi mûr!

Ne tracez pas de mots magiques sur le mur.

II

SALOMON

Je suis le roi qu'emplit la puissance sinistre;

Je fais bâtir le temple et raser les cités;

Hiram mon architecte et Charos mon ministre

Rêvent à mes côtés;

L'un étant ma truelle et l'autre étant mon glaive,

Je les laisse songer et ce qu'ils font est bien;

Mon souffle monte au ciel plus haut que ne s'élève

L'ouragan libyen;

Dieu même en est parfois remué. Fils d'un crime,

J'ai la sagesse énorme et sombre; et le démon

Prendrait, entre le ciel suprême et son abîme,

Pour juge Salomon.

C'est moi qui fais trembler et c'est moi qui fais croire;

Conquérant on m'admire, et, pontife, on me suit;

Roi, j'accable ici-bas les hommes par la gloire,

Et, prêtre, par la nuit;

J'ai vu la vision des festins et des coupes

Et le doigt écrivant Mané Thécel Pharès,

Et la guerre, les chars, les clairons, et les croupes

Des chevaux effarés;

Je suis grand; je ressemble à l'idole morose;

Je suis mystérieux comme un jardin fermé;

Pourtant, quoique je sois plus puissant que la rose

N'est belle au mois de mai,

On peut me retirer mon sceptre d'or qui brille,

Et mon trône, et l'archer qui veille sur ma tour,

Mais on n'ôtera pas, ô douce jeune fille,

De mon âme l'amour;

On n'en ôtera pas l'amour, ô vierge blonde

Qui comme une lueur te mires dans les eaux,

Pas plus qu'on n'ôtera de la forêt profonde

La chanson des oiseaux.

III

ARCHILOQUE

Le pilote connaît la figure secrète

Du fond de la mer sombre entre Zante et la Crète,

Le sage médecin connaît le mal qu'on a,

Le luthier, par la muse instruit, sait qu'Athana

A fait la flûte droite et Pan la flûte oblique;

Moi, je ne sais qu'aimer. Tout ce qu'un mage explique

En regardant un astre à travers des cyprès,

Dans les bois d'Éleusis la nuit, n'est rien auprès

De ce que je devine en regardant Stellyre.

Stellyre est belle. Ayez pitié de mon délire,

Dieux immortels! je suis en proie à sa beauté.

Sans elle je serais l'Archiloque irrité,

Mais elle m'attendrit. Muses, Stellyre est douce.

Pour que l'agneau la broute il faut que l'herbe pousse,

Et que l'adolescent croisse pour être aimé.

Par l'immense Vénus le monde est parfumé;

L'amour fait pardonner à l'Olympe la foudre;

L'Océan en créant Cypris voulut s'absoudre,

Et l'homme adore, au bord du gouffre horrible et vain,

La tempête achevée en sourire divin.

Stellyre a la gaîté du nid chantant dans l'arbre.

Moi qui suis de Paros, je me connais en marbre,

Elle est blanche, et pourtant femme comme Aglaura

Et Glycère; et, rêveur, je sais qu'elle mourra.

Tout finit par finir, hélas, même les roses!

Quoique Stellyre, ô dieux, ressemble aux fleurs écloses

A l'aurore, en avril, dans les joncs des étangs,

Faites, dieux immortels, qu'elle vive longtemps,

Car il sort de cette âme une clarté sereine;

Je la veux pour esclave, et je la veux pour reine;

Je suis un cœur dompté par elle, et qui consent;

Et ma haine est changée en amour. O passant,

Sache que la chanson que voici fut écrite

Quand Hipparque chassa d'Athène Onomacrite

Parce qu'il parlait bas à des dieux infernaux

Pour faire submerger l'archipel de Lemnos.

IV

ARISTOPHANE

Les jeunes filles vont et viennent sous les saules;

Leur chevelure cache et montre leurs épaules;

L'amphore sur leur front ne les empêche pas,

Quand Ménalque apparaît, de ralentir leur pas,

Et de dire: Salut, Ménalque! et la feuillée,

Par le rire moqueur des oiseaux réveillée,

Assiste à la rencontre ardente des amants;

Tant de baisers sont pris sous les rameaux charmants

Que l'amphore au logis arrive à moitié vide.

L'aïeule, inattentive au fil qu'elle dévide,

Gronde: Qu'as-tu donc fait, qui donc t'a pris la main,

Que l'eau s'est répandue ainsi sur le chemin?

La jeune fille dit: Je ne sais pas; et songe.

A l'heure où dans les champs l'ombre des monts s'allonge,

Le soir, quand on entend des bruits de chars lointains,

Il est bon de songer aux orageux destins

Et de se préparer aux choses de la vie;

C'est par le peu qu'il sait, par le peu qu'il envie,

Que l'homme est sage. Aimons. Le printemps est divin;

Nous nous sentons troublés par les fleurs du ravin,

Par l'indulgent avril, par les nids peu moroses,

Par l'offre de la mousse et le parfum des roses,

Et par l'obscurité des sentiers dans les bois.

Les femmes au logis rentrent, mêlant leurs voix,

Et plus d'une à causer sous les portes s'attarde.

Femme, qui parles mal de ton mari, prends garde,

Car ton petit enfant te regarde étonné.

Muses, vénérons Pan, de lierre couronné.

V

ASCLÉPIADE

Vous qui marchez, tournant vos têtes inquiètes,

Songez-y, le dieu Pan sait toujours où vous êtes.

Amants, si vous avez des raisons pour ne pas

Laisser voir quelle est l'ombre où se perdent vos pas,

Vous êtes mal cachés dans ce bois, prenez garde;

La tremblante forêt songe, écoute et regarde;

A tout ce hallier noir vous donnez le frisson;

Craignez que vos baisers ne troublent le buisson,

Craignez le tremblement confus des branches d'arbre;

La nature est une âme, elle n'est pas de marbre;

L'obscur souffle inconnu qui dans ce demi-jour

Passe, et que vous prenez pour le vent, c'est l'amour;

Et vous êtes la goutte et le monde est le vase,

Amants, votre soupir fait déborder l'extase;

Au-dessus de vos fronts les rameaux frémissants

Mêlent leurs bruits, leurs voix, leurs parfums, leur encens;

L'émotion au bois profond se communique,

Et la fauve dryade agite sa tunique.

VI

THÉOCRITE

O belle, crains l'Amour, le plus petit des dieux,

Et le plus grand; il est fatal et radieux;

Sa pensée est farouche et sa parole est douce;

On le trouve parfois accroupi dans la mousse,

Terrible et souriant, jouant avec les fleurs;

Il ne croit pas un mot de ce qu'il dit; les pleurs

Et les cris sont mêlés à son bonheur tragique;

Maïa fit la prairie, il fait la géorgique;

L'Amour en tout temps pleure, et triomphe en tout lieu;

La femme est confiante aux baisers de ce dieu,

Car ils ne piquent pas, sa lèvre étant imberbe.

--Tu vas mouiller ta robe à cette heure dans l'herbe,

Lyda, pourquoi vas-tu dans les champs si matin?

Lyda répond:--Je cède au ténébreux destin,

J'aime, et je vais guetter Damœtas au passage,

Et je l'attends encor le soir, étant peu sage,

Quand il fait presque nuit dans l'orme et le bouleau,

Quand la nymphe aux yeux verts danse au milieu de l'eau.

--Lyda, fuis Damœtas!--Je l'adore et je tremble.

Je ne puis lui donner toutes les fleurs ensemble,

Car l'une vient l'automne et l'autre vient l'été;

Mais je l'aime.--Lyda, Lyda, crains Astarté.

Cache ton cœur en proie à la sombre chimère.

Il ne faut raconter ses amours qu'à sa mère

A l'heure matinale où le croissant pâlit,

Quand elle se réveille en riant dans son lit.

VII

BION

Allons-nous-en rêveurs dans la forêt lascive.

L'amour est une mer dont la femme est la rive,

Les saintes lois d'en haut font à ses pieds vainqueurs

Mourir le grand baiser des gouffres et des cœurs.

Viens, la forêt s'ajoute à l'âme, et Cythérée

Devient fauve et terrible en cette horreur sacrée;

Viens, nous nous confierons aux bois insidieux,

Et nous nous aimerons à la façon des dieux;

Il faut que l'empyrée aux voluptés se mêle,

Et l'aigle, la colombe étant sa sœur jumelle,

S'envole volontiers du côté des amants.

Les cœurs sont le miroir obscur des firmaments;

Toutes nos passions reflètent les étoiles.

Par le déchirement magnifique des voiles

La nature constate et prouve l'unité;

Le rayon c'est l'amour, l'astre c'est la beauté.

Hyménée! Hyménée! allons sous les grands chênes.

O belle, je te tiens, parce que tu m'enchaînes,

Et tu m'as tellement dans tes nœuds enchantés

Lié, saisi, que j'ai toutes les libertés;

Je les prends; tu ne peux t'en plaindre, en étant cause.

Si le zéphyr te fâche, alors ne sois plus rose.

VIII

MOSCHUS

O nymphes, baignez-vous à la source des bois.

Le hallier, bien qu'il soit rempli de sombres voix,

Quoiqu'il ait des rochers où l'aigle fait son aire,

N'est jamais envahi par l'ombre qui s'accroît

Au point d'être sinistre et de n'avoir plus droit

A la nudité de Néère.

Néère est belle, douce et pure, et transparaît

Blanche, à travers l'horreur de la noire forêt;

Un essaim rôde et parle aux fleurs de la vallée,

Un écho dialogue avec l'écho voisin,

Qu'est-ce que dit l'écho? qu'est-ce que dit l'essaim?

Qu'étant nue, elle est étoilée!

Car l'éblouissement des astres est sur toi

Quand tu te baignes, chaste, avec ce vague effroi

Que toujours la beauté mêle à sa hardiesse,

Sous l'arbre où l'œil du faune ardent te cherchera.

Tu sais bien que montrer la femme, ô Néèra,

C'est aussi montrer la déesse.

Moi, quoique par les rois l'homme soit assombri,

Je construis au-dessus de ma tête un abri

Avec des branches d'orme et des branches d'yeuse;

J'aime les prés, les bois, le vent jamais captif,

Néère et Phyllodoce, et je suis attentif

A l'idylle mélodieuse.

Parce que, dans cette ombre où parfois nous dormons,

De lointains coups de foudre errent de monts en monts,

Parce que tout est plein d'éclairs visionnaires,

Parce que le ciel gronde, est-il donc en marchant

Défendu de rêver, et d'écouter le chant

D'une flûte entre deux tonnerres?

IX

VIRGILE

Déesses, ouvrez-moi l'Hélicon maintenant.

O bergers, le hallier sauvage est surprenant;

On y distingue au loin de confuses descentes

D'hommes ailés, mêlés à des nymphes dansantes;

Des clartés en chantant passent, et je les suis.

Les bois me laissent faire et savent qui je suis.

O pasteurs, j'ai Mantoue et j'aurai Parthénope;

Comme le taureau-dieu pressé du pied d'Europe,

Mon vers, tout parfumé de roses et de lys,

A l'empreinte du frais talon d'Amaryllis;

Les filles aux yeux bleus courent dans mes églogues;

Bacchus avec ses lynx, Diane avec ses dogues,

Errent, sans déranger une branche, à travers

Mes poèmes, et Faune est dans mes antres verts.

Quel qu'il soit, et fût-il consul, fût-il édile,

Le passant ne pourra rencontrer mon idylle

Sans trouble, et, tout à coup, voyant devant ses pas

Une pomme rouler et fuir, ne saura pas

Si dans votre épaisseur sacrée elle est jetée,

Forêts, pour Atalante, ou bien pour Galatée.

Mes vers seront si purs qu'après les avoir lus

Lycoris ne pourra que sourire à Gallus.

La forêt où je chante est charmante et superbe;

Je veux qu'un divin songe y soit couché dans l'herbe,

Et que l'homme et la femme, ayant mon âme entre eux,

S'ils entrent dans l'églogue en sortent amoureux.

X

CATULLE

La Légende des siècles tome III · 第 5 / 10 段