Sans cela, sous le poids des charges, les rouleaux se fussent enlisés.

Et plus la flottille avançait, plus le terrain devenait bourbeux. Avec

cela, la chaleur était suffocante, à peine pouvait-on exiger des

hommes deux heures de travail consécutif.

Le lieutenant de vaisseau Morin, en particulier, était très éprouvé

par la fièvre bilieuse hématurique.

Grelottant, claquant des dents, il dirigeait quand même les

opérations, mais il était sombre.

Un mois de travail acharné, de luttes contre la nature rebelle, contre

le climat torride, un mois entier passé à se nourrir de légumes secs

et de conserves, et cette poignée de vaillants n'avait encore pu

parcourir que cent cinquante kilomètres, cinq kilomètres par jour en

moyenne!

La lenteur de la marche, les difficultés à vaincre n'avaient point

abattu leur énergie, n'avaient point abattu leur gaîté.

Mais devant le terrible mal qui touchait le lieutenant de vaisseau

Morin, une crainte vague les saisit. Allaient-ils être décimés par le

fléau des bois, par la fièvre pernicieuse?

Le vaillant marin comprit ce qui se passait dans l'esprit de ses

compagnons.

Avec un courage stoïque, il dompta la maladie et, se bourrant de

quinine, il parvint à rester à son poste.

Le M'Bomou semblait d'ailleurs se dégager d'obstacles.

La route se montrait plus libre. La flottille pouvait naviguer et,

tout en gagnant du terrain, les hommes se reposaient.

Sur l'eau, bienfait inappréciable, les moustiques étaient moins

incommodes.

On dépassa le village de Uanâo, dont les cases apparurent un instant

sur la rive droite du fleuve, au milieu d'une clairière. En ce point,

on dût échanger quelques coups de fusil avec les habitants hostiles.

A deux kilomètres en amont du point où venait de se produire

l'escarmouche, le fleuve faisait un coude brusque, et, le tournant

franchi, la flottille était arrêtée par un barrage monstre.

L'eau bouillonnait tumultueusement et le courant était si violent

qu'il fallut stopper à huit cents mètres en contre-bas de l'obstacle.

Pour comble de malheur, la rive gauche était totalement inabordable.

De larges flaques d'eau y rendaient impossible le transport des

chalands et des charges.

Il fallait donc opter pour la rive droite: on fit une reconnaissance

de ce côté. En amont de la chute, le sol n'était point mauvais.

Mais, presque à hauteur du barrage, un cours d'eau ou plutôt un bras

formé par les remous du fleuve, s'étendait en travers du passage sur

deux cents mètres de large environ.

Impossible de le traverser avec les embarcations.

Sur presque toute sa largeur ce canal avait une profondeur

insignifiante; un chenal avec sept à huit mètres d'eau serpentait en

son milieu.

-Messieurs, dit gaiement le lieutenant de vaisseau Morin, voilà le

moment de nous distinguer. Il y a un pont à construire. Deux ou trois

jours au moins sont nécessaires.

Il ne fallait pas songer en effet à contourner le canal. Le

malencontreux cours d'eau s'enfonçait à plusieurs kilomètres dans

l'intérieur de la forêt.

On se mit à l'œuvre.

Une _sonnette_ rudimentaire fut montée pour le battage des pilotis.

Pour cela, on croisa trois branches moyennes, on accrocha, au sommet

de ce trépied une poulie et l'on suspendit à l'une des extrémités de

la corde, un gros caillou, remplissant l'office de _mouton_.

En moins de deux jours, les rangées de pilotis étaient prêtes à

recevoir la charpente de l'estacade.

Pendant que les ouvriers travaillaient avec une ardeur fébrile,--tout

le monde avait hâte d'arriver au plus vite à la route libre,--les

officiers faisaient de fréquentes battues aux alentours.

La rencontre des naturels de Uanâo n'était pas sans leur laisser

quelque inquiétude, mais rien ne parut devoir justifier leurs

appréhensions.

A la fin du troisième jour, le plancher et le pont rustique reliaient

les deux rives de la nappe liquide. On décida de passer le lendemain.

Toute la nuit les sentinelles veillèrent.--Les petits postes furent

sur leurs gardes.

Une brume épaisse s'était élevée et réduisait à quelques mètres le

rayon visuel.

La nuit toutefois sa passa sans alerte. Aucun bruit insolite ne

troubla la tranquillité sinistre de cette solitude.

Dès l'aube, le ralliement fut sonné, les postes se replièrent, et l'on

se mit en devoir de commencer le passage des chalands.

Un des bateaux plats d'acier prit la tête de la colonne.

Sous la conduite du lieutenant Morin, les porteurs se mirent en branle

et l'opération parut devoir marcher sans encombre.

Mais, à l'instant où l'avant du chaland s'engageait sur le pont jeté

au-dessus du chenal, un craquement se fit entendre; bateau, porteurs

et cargaison s'effondrèrent dans l'eau avec le plancher.

Un cri de rage s'éleva sur la rive.

Les tirailleurs venaient de voir, s'élançant des buissons avoisinant

le canal, une douzaine de pirogues chargées de noirs, qui forçaient de

rames pour atteindre les porteurs se débattant dans l'eau.

Mais la surprise dure peu.

Une pluie de projectiles s'abat sur les assaillants, en démonte un

certain nombre.

Devant cette réception vigoureuse, ils n'insistent pas et effectuent

une retraite précipitée.

L'alerte passée, le lieutenant Morin veut se rendre compte de ce qui

est arrivé.

Mais à peine a-t-il regardé qu'il pousse un juron énergique.

--Les coquins! s'écrie-t-il, ils ont scié les pilotis à fleur d'eau!

Poursuivant son examen, il s'aperçoit également que les troncs d'arbre

formant tablier ont été détachés de la tête des pieux.

C'est évidemment le travail des noirs de Uanâo. Ils ont espéré, à la

faveur du désordre, arrêter les Français et les massacrer.

Profitant du brouillard nocturne, ils se sont glissés jusqu'à

l'estacade; ils ont pu hacher charpentes et liens.

Immédiatement on se remet à l'œuvre, on répare le pont à l'aide des

deux _sonnettes_ installées naguère pour le battage des pieux; le

chaland est remonté sur l'estacade. En quelques heures, sous l'habile

direction de Morin, le pont est rétabli.

Mais le brave officier, qui n'a voulu confier à aucun autre le soin de

diriger cette opération, se sent à bout de forces; il doit se coucher

dans une des pirogues, terrassé par un accès de l'horrible fièvre.

Pour comble de malheur, quand on cherche la quinine, seul remède

efficace en pareil cas, on ne la retrouve point.

La caisse de pharmacie se trouvait dans le chaland; précipitée du

pont, elle a dû rouler dans le fleuve. Au milieu du désarroi produit

par l'attaque des nègres, on ne s'en est pas aperçu.

Maintenant, les compagnons de Morin assistent impuissante à son

agonie.

Le mal empire rapidement. Le délire s'est emparé du malheureux

officier.

Tous, le cœur serré, comprennent avec effroi que c'est la fin, et ils

éprouvent une douleur d'autant plus poignante qu'ils n'ont aucun moyen

de combattre la _bilieuse_.

Des porteurs cherchent des simples. On en fait boire des infusions à

l'officier; mais la température du fiévreux augmente toujours.

--A boire!... A boire!... bégaie-t-il sans cesse, la voix étranglée,

l'œil hagard... Je brûle! Je brûle.

Ses mains se crispent sur son estomac.

Et, se redressant soudain, le regard perdu:

--L'Anglais... l'Anglais... Il est là, là... Je le vois... Il vient...

Le voilà tout près... Attention... à deux cents mètres... feu!...

feu!... feu!

Puis il se renverse en arrière haletant, ruisselant de sueur.

Ses amis soutiennent le moribond.

Il se calme tout à coup, ses yeux fixent tour à tour ceux qui sont

près de lui, il leur tend ses mains tremblantes, et d'une voix

éteinte, à peine un souffle entrecoupé de spasmes:

--Vous reverrez la France, vous..... Germain..... mes parents.....

adresse..... portefeuille..... Dites-leur..... Lieutenant.....

Morin..... Mort!..... Mort!..... pour la..... pour la.....

Il ne peut prononcer le nom de la patrie. Sa voix s'étrangle dans sa

gorge... Il a un râle profond, suprême... C'est fini.

Le lieutenant de vaisseau Morin n'est plus.

Le martyrologe de l'exploration africaine compte une victime de plus.

Les officiers, l'adjudant, les sergents pleurent, silencieux, ne

trouvant pas une parole en face de cette mort affreuse.

Tous restent atterrés devant l'événement fatal qui les sépare d'un

compagnon aimé.

Mais les heures sont brèves. La tâche à accomplir ne permet pas même

les longs regrets.

Il faut songer à marcher en avant.

Il faut encore lutter, afin d'atteindre le but rêvé.

Sous la voûte des arbres, au bord du fleuve, une fosse est creusée.

Le corps de Morin, religieusement enveloppé dans les plis d'un

pavillon, aux couleurs de cette France à laquelle il a donné sa vie,

est déposé dans son dernier lit par ses compagnons d'armes.

Les honneurs militaires lui sont rendus.

Une croix faite de deux branches marque la place où repose le

vaillant.

Puis, tous, avec un serrement de cœur s'éloignent de celui qui dort

de l'éternel sommeil.

Il n'y a pas eu de discours, mais des sanglots ont secoué ces soldats.

Le capitaine Germain a prononcé la seule parole qui ait retenti

au-dessus de cette tombe.

Et cette parole est tombée, cri d'héroïsme et d'abnégation, dans le

silence troublant de la futaie.

Germain a dit doucement:

--Adieu, Morin.... et peut-être bientôt: Au revoir!

CHAPITRE VI

LA RECONNAISSANCE DU HAUT-M'BOMOU

Pendant ce temps, le capitaine Baratier, parti, le 1er juin 1897, des

rapides de Baguessé pour reconnaître le cours supérieur du fleuve

M'Bomou, devait s'assurer si, par cette voie, la route était sinon

libre--l'est-elle jamais dans les pays inexplorés--au moins praticable

pour le gros de la mission et pour ses chargements considérables de

vivres, de munitions, d'approvisionnements de toute espèce.

Il n'avait, avec lui, que trois pirogues portant des vivres, des

munitions pour deux mois et ses instruments de géodésie.

Pour accompagner les porteurs et défendre le petit convoi contre les

attaques des naturels, une dizaine de tirailleurs sénégalais le

suivaient également, sous le commandement d'un jeune sous-officier, le

sergent Bernard.

Des passes de Baguessé jusqu'à Rafaï, la route se passa sans autres

incidents que les taquineries des villages noirs échelonnés sur les

berges du cours d'eau.

A Rafaï, la petite troupe de Baratier reçut un accueil enthousiaste.

Depuis quelques jours déjà, le gouverneur du Haut-Oubanghi, M.

Liotard, campait dans le village avec une escorte importante, qui

devait l'accompagner dans son voyage vers la frontière égyptienne.

L'entrevue des deux hommes fut cordiale.

Baratier mit le gouverneur au courant des projets de Marchand.

Tandis que M. Liotard gagnerait le Bahr-el-Ghazal, en obliquant vers

le Nord-Est avec Dem-Ziber comme point de concentration, Marchand, si

toutefois la reconnaissance de Baratier était favorable à son dessein,

devait suivre la voie d'eau beaucoup plus rapide en raison du

matériel qu'il traînait avec lui.

--Le commandant, déclara Baratier, attend avec anxiété le résultat de

mes recherches. Il veut aller vite, arriver au but, avant que les

menées de l'étranger aient le temps d'aboutir, et planter notre

drapeau à Fachoda. Aussi, conclut-il, il faut que je fasse vite. Et je

serai prompt si mes piroguiers et mes porteurs ne m'abandonnent point!

[Illustration: ATTAQUE D'UN HIPPOPOTAME BLESSÉ]

On le voit, le soldat avait une appréhension grave. Il connaissait

l'endurance des noirs à la fatigue, mais il savait aussi, par

expérience, combien ces hommes primitifs sont accessibles au

découragement, sujets à la panique.

La nécessité d'employer ces indigènes, à cause du terrible climat

d'Afrique, est un des aléas les plus redoutables de l'exploration.

[Illustration: CAPITAINE MANGIN]

Le lendemain, après une excellente nuit de repos dans le campement de

Rafaï, Baratier et ses hommes reprenaient la montée sur le fleuve,

salués, acclamés par le gouverneur et sa suite.

Peu à peu, les pirogues, vigoureusement menées par les Bouzyris,

perdirent de vue les paillottes du village et les baraquements du camp

de M. Liotard.

Sans aucune difficulté la petite flottille atteignit le poste avancé

de Zémio.

C'était la dernière station où le hardi capitaine, ses soldats et ses

porteurs pourraient jouir d'un repos paisible.

Au delà, c'était le hasard, le vague, l'inconnu absolu. Aucune carte

de ces régions n'existait, car on ne peut donner ce nom à certaines

conceptions fantaisistes sans aucune valeur réelle.

Fort heureusement, Baratier constatait que le M'Bomou continuait à

être navigable. Sur chaque rive, baignant dans les eaux ses dernières

rangées d'arbres, d'arbustes, de lianes touffues, la forêt sans fin

formait une falaise de verdure.

Se frayer une route de cinq mètres de large à travers ce fouillis de

végétaux, et cela pendant des centaines de kilomètres, représentait un

travail si colossal que jamais on n'en serait venu à bout.

Si le M'Bomou supérieur ne se montrait pas praticable, c'était, pour

le commandant Marchand, une déception cruelle.

Aussi, le capitaine voyait avec joie le cours d'eau rester profond, le

courant à peu près régulier.

Mais ce qui devait être un bonheur pour la mission entière faillit

causer la perte de la troupe d'avant-garde.

En pratiquant des sondages pour reconnaître le chenal et le baliser,

une des pirogues chavira.

Elle contenait la plus grande partie de la réserve de vivres, la

caisse de pharmacie, les instruments géodésiques.

Les voyageurs parvinrent à renflouer l'embarcation; maïs si l'on put

sauver la précieuse pharmacie et les instruments, il n'en fut pas de

même des vivres.

Et, sur ce ruban liquide, prisonniers entre les épaisses murailles de

la forêt, il était impossible à Baratier et à ses hommes de songer à

se ravitailler par la chasse.

Le poisson ne manquait pas, mais il exhalait une odeur répugnante et

était immangeable.

Cet incident jeta le désespoir parmi les piroguiers et les porteurs.

Le capitaine dut prendre des mesures contre leur mauvais vouloir.

Au sergent Renaud, à ses dix tirailleurs dont il était sûr, il donna

l'ordre de se tenir prêts à fusiller le premier qui tenterait de fuir.

L'exécution de cette menace n'était pas nécessaire quant à présent.

Aucun de ces noirs n'eût songé à s'évader par la forêt.

Ils savaient bien que c'était la mort prompte, fatale, pour

l'imprudent qui eût tenté une pareille folie.

--Mais, dit le capitaine au sergent, qui sait si le pays est semblable

plus loin; nous pouvons rencontrer des éclaircies et alors tous ces

gaillards-là, si nous ne les tenons pas au bout de nos fusils...

Un autre incident, plus redoutable encore que le premier, devait

retarder l'expédition.

La fièvre éclata dans les rangs de la petite troupe. Au bout de deux

jours, la plupart des piroguiers étaient incapables de service.

On tenta d'abord de les remplacer par des porteurs, mais ceux-ci, trop

inexpérimentés, trop mous, n'arrivaient pas à diriger les barques.

Baratier, le sergent et les tirailleurs sénégalais ne se ménageaient

pas cependant.

Tour à tour, ils se mirent aux pagaies, et ils purent ainsi franchir

quelques lieues.

Mais, malgré leur énergie, les forces de ces braves baissaient. Ils

manquaient d'entraînement.

Fort heureusement une clairière se présenta. Le chef du détachement

donna l'ordre d'y aborder et, pendant trois journées entières, on se

reposa près des pirogues hissées à terre, gardées à vue par les

tirailleurs.

Ces jours de repos, l'emploi permanent de la quinine généreusement

distribuée aux malades, permirent aux hommes de triompher de la

fièvre.

Le sergent Bernard eut le bonheur de tuer deux grands singes qui

s'étaient aventurés en curieux près du campement. La chair de ces

animaux, rôtie devant un grand feu de bois, procura à tous un repas

qui fut trouvé succulent.

Pour égayer la troupe, on organisa une petite fête.

Deux soldats sénégalais, doués d'une voix superbe, chantèrent des

mélopées de leur pays. Et, dans la nuit, autour du brasier qui

pointait ses langues de feu vers le ciel, tous les noirs, oubliant les

misères des jours précédents, dansèrent au son de la flûte et du

tympanon.

La flûte??

C'était le joyeux sergent Bernard qui en jouait, et sans instrument,

s'il vous plaît.

Le brave garçon sifflait admirablement et son talent, en cette

occasion, ne fut pas peu goûté!

Le tympanon?

Tout simplement une caisse vide, sur laquelle un grand diable de

Sénégalais tapait à poings fermés.

Et cet orchestre rudimentaire suffit à ces noirs.

Profitant des bonnes dispositions générales, Baratier put explorer

plusieurs lieues du M'Bomou sans encombre.

On approchait peu à peu du confluent du M'Bomou avec le Bokou ou Méré.

Il était temps d'ailleurs, car, d'après les prévisions, il restait à

peine assez de vivres pour terminer l'exploration.

Leur rareté obligeait à la plus grande prudence. Et le grand fleuve

coulait toujours verdâtre, entre les hautes tiges noires des arbres

serrés, enlacés par les ronces et les lianes.

Pas plus qu'avant, il ne fallait compter sur la chasse ou sur la

pêche.

L'approche du point terminus relevait cependant les courages et l'on

avançait en chantant.

D'après l'estimation du capitaine Baratier, on était encore à trois

jours de navigation de l'embouchure de la Méré. Depuis un mois on

avait quitté Baguessé.

Une erreur faillit tout perdre. A l'endroit où la flottille était

arrivée, le fleuve se partageait en deux bras.

Le bras gauche du cours d'eau semblait plus profond, plus navigable

que l'autre, encombré de longues herbes flottantes et de joncs.

Les trois pirogues s'y engagèrent donc à toute vitesse.

Soudain, presque simultanément, les embarcations, lancées à une allure

rapide, s'envasèrent sur un banc.

A force de pagaies, poussant énergiquement avec les gaffes, les

équipages tentèrent de revenir en arrière.

Peine inutile!

Il fallut alors décharger les pirogues pour les renflouer.

Un îlot sablonneux émergeait à quelques mètres du théâtre de

l'accident.

Les porteurs se jetèrent à l'eau, et une à une, les caisses furent

portées sur le sol ferme.

Allégées, les pirogues purent franchir le banc et flottèrent

emprisonnées dans une sorte de cuvette naturelle!

Combien de jours allait-on rester là? Les vivres étaient rares.

Allait-on devoir mettre les hommes à la demi-ration.

Inquiets, piroguiers et porteurs parlaient déjà de gagner la rive à la

nage et d'abandonner les embarcations.

--Le premier qui bouge, gronda le capitaine en tirant son revolver, je

lui fais sauter la cervelle.

La menace rétablit le calme.

Mais la nuit venait, il ne fallait pas songer à chercher la bonne voie

avant le lendemain. Baratier prit ses dispositions pour assurer la

sécurité du bivouac.

Il fit hisser les pirogues à sec.

Sur le haut de l'îlot de sable on aligna les tentes.

Et de même, que les jours précédents, on dînait de légumes secs, avec

un peu de lard conservé. L'eau potable manquait, situation douloureuse

sur un fleuve. L'eau de la rivière, en effet, était tellement chargée

de matières organiques que son absorption eût déterminé un véritable

empoisonnement.

La situation était critique.

Le front soucieux, Baratier réfléchissait.

Il avait beau chercher. A son esprit ne s'offrait aucun autre moyen

que d'abandonner les pirogues et de gagner la rive du fleuve.

Jamais dans sa vie, pourtant mouvementée, il n'avait traversé pareille

épreuve.

Avoir parcouru une distance considérable, être presque convaincu

d'atteindre le but fixé, et se voir obligé de tout abandonner, de

retourner piteusement en arrière au milieu des tribus sauvages et

hostiles!

Cependant il ne se laissa pas aller au découragement.

De concert avec le sergent Bernard, il organisa la camp.

Tout au haut du tertre, on dressa sa tente et le bivouac des

piroguiers, des porteurs qu'il fallait surveiller, qu'il fallait

maintenir à tout prix.

Aux deux extrémités de l'îlot, un petit poste de cinq tirailleurs,

chargé de faire bonne garde et de tirer sur quiconque essaierait de

fuir.

Baratier s'était assis près de l'un des autres petits postes.

Soudain le factionnaire, arrêté près de Baratier, lui montra la rive

de l'îlot.

--Capitaine... les pirogues... il y en a donc quatre?...

L'officier regarda.

En effet, près du bord, presque à toucher les embarcations... une

longue masse sombre s'allongeait.

--Oh! continua le factionnaire, voyez donc, mon capitaine... cinq,

six... Et ça bouge... Ce sont des crocodiles.

Sournoisement, les sauriens, flairant une proie, sortaient de l'eau,

rampaient vers le campement.

Lentement, ils se rapprochaient peu à peu du campement.

Baratier réveilla les postes.

--Alerte! les crocodiles!

En un instant tout le camp fut debout.

Les reptiles avançaient toujours, glissant sur la vase, sans bruit.

Et soudain le capitaine lança le commandement:

--Feu!

Dix coups de fusil éveillèrent les échos de la forêt, répercutés avec

la violence d'un coup de tonnerre.

Trois crocodiles restèrent sur place: les autres firent un plongeon et

disparurent.

Le campement reprit sa tranquillité, et la nuit s'acheva sans autre

alerte.

Le lendemain matin, comme Baratier donnait l'ordre de se débarrasser

des cadavres des sauriens tués dans la nuit, un tirailleur indigène

s'approcha et, faisant le salut militaire:

--Chef, dit-il, si toi permets, Ali sait préparé viande de li bête

là... très bon...

--Comment, si je permets... Tout ce que tu voudras mon garçon,

répliqua le capitaine en souriant... Ce gibier t'appartient.

--Capitaine toi goûter mi cuisine... Pas mauvais.

Le noir avait peut-être raison; en tout cas, l'officier était enchanté

de la fantaisie de ce cuisinier improvisé.

Et fut-ce l'influence de la faim, tout est-il qu'au repas, le

crocodile parut exquis.

Baratier complimenta le tirailleur.

--Tu as rendu un grand service à ton chef, il te remercie.

--Ça bien, chef... Ça bien... mi content...

Et le brave soldat partit en faisant des gambades...

Tandis que le repas s'achevait, un des Sénégalais de faction appela le

chef de poste.

Baratier et Bernard se précipitèrent du côté de la sentinelle.

--Là... Là... mon capitaine... Là... sergent.

Du doigt, le tirailleur montrait sur le fleure une masse flottante:

--Un cadavre! murmurèrent les deux Français.

--Porteur d'ici... pati la nuit, expliqua le factionnaire.

--Oui, peut-être, répliqua l'officier: profitons de cet incident.

--Bernard, faites l'appel des hommes.

En un instant, toute la petite troupe fut réunie.

On appela les noms. Il manquait un porteur.

Alors Baratier s'adressant aux engagés:

--Celui-là a trahi, leur dit-il; vous voyez comment il est puni...

Rompez.

Cette courte harangue consterna les porteurs; ils regardèrent le

cadavre de leur camarade, qui leur faisait comprendre l'impossibilité

de la fuite.

* * * * *

Il y avait trois jours que Baratier et son escorte séjournaient sur

l'îlot.

On avait vainement tenté de creuser des canaux pour franchir la barre

de vase; il semblait que les eaux eussent baissé, car l'obstacle était

plus infranchissable encore qu'au début. Le sable était devenu

compact, très dur même à creuser, en certains endroits.

La situation devenait critique. La viande des crocodiles était

épuisée. On n'avait plus revu de sauriens, sans doute le bruit de la

fusillade les avait effrayés. Il fallait toucher à la suprême réserve

de vivres gardée pour le retour.

Baratier et le sergent Bernard seuls avaient conservé l'énergie morale

nécessaire pour résister aux épreuves.

Le découragement avait gagné les hommes, gagnant même les tirailleurs.

Trois porteurs, qui avaient essayé de gagner la rive, avaient péri

sous les yeux de leurs camarades.

Le fond vaseux était mouvant de ce côté.

Et les jours passaient lents, interminables.

Le quatrième, la cinquième... il fallait toujours entamer les vivres.

On rationna les hommes malgré leurs murmures. Décidément l'avenir

s'assombrissait de plus en plus.

* * * * *

La tête dans les mains, rongé par la fièvre de l'impatience, le

capitaine songeait.

Tout à coup, une voix joyeuse éclata près de lui:

--Capitaine... un orage!

Et Bernard montrait à l'officier l'horizon chargé de nuages

charbonneux.

Cette vue électrisa Baratier.

--Vite, Bernard, mon ami, à l'œuvre et que, dans un moment, tout soit

prêt.

Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil) · 第 4 / 9 段