Une activité fébrile s'empara de tout le monde. En un clin d'œil les

trois pirogues furent chargées.

Les pagaieurs, les porteurs et les soldats y montèrent suivis des

chefs.

Et l'on attendit.

De larges gouttes d'eau tombèrent d'abord une à une... Puis, au bout

d'un quart d'heure, ce fut un déluge effroyable.

Dans nos climats, on ne peut se faire une idée de la violence des

pluies africaines.

Trempés jusqu'aux os, les voyageurs riaient quand même. Ils

applaudissaient à l'averse libératrice.

Une demi-heure à peine suffit pour que le bras du fleuve grossît.

Les pirogues flottèrent.

Décuplée par l'espoir, la vigueur des Bouziris fit merveille; on

franchit le banc derrière lequel la flottille s'était trouvée prise

comme dans une souricière.

Il y eut cependant un moment de chaude appréhension. Les pirogues

touchèrent.

Mais sous l'effort des avirons puissants, des pagaies battant l'eau

avec rage, les pirogues glissent sur la vase du fond.

On avance, on passe, on a passé.

Deux jours après, ayant repris par l'autre bras du fleuve qui, en

dépit de l'apparence, avait partout un chenal navigable, Baratier

reconnut la Méré!

Et lorsque la mission Marchand apprit qu'elle avait devant elle une

rivière, libre de tout barrage pendant plus de huit cents kilomètres,

un frémissement de joie courut et la nouvelle fut accueillie par un

puissant cri de:

--Vive la France!... En avant!

CHAPITRE VII

LE FORTIN DE BAGUESSÉ

Cependant le commandant Marchand, secondé par les capitaines Mangin et

Germain, avait installé un fortin en amont des passes de Baguessé.

Car il voulait non seulement traverser le pays, mais encore l'occuper

effectivement.

Les dangers qu'il allait courir, il désirait les éviter à ceux qui

suivraient la route tracée par lui.

S'il réussissait à atteindre Fachoda, le chemin serait jalonné de

postes, sur lesquels ses successeurs s'appuieraient.

S'il mourait à la peine, l'expédition du moins n'aurait pas été

inutile, puisque ceux qui se dévoueraient à la même œuvre

trouveraient une part de la tâche faite et bien faite.

C'est dans ces termes, dont l'héroïsme consciencieux n'a pas besoin de

commentaires, que le chef de la mission avait annoncé aux capitaines

Mangin et Germain, demeurés auprès de lui, son intention d'élever un

fortin à Baguessé.

On s'était aussitôt mis à l'ouvrage.

Heureusement les matériaux de construction ne manquaient pas.

L'impénétrable forêt, qui couvre le plateau central, poussait ses

arbres géants jusque sur les berges du M'Bomou.

C'était le désert de verdure, et aussi le mur, car les lianes, les

vanilliers sauvages, les credytons aux fleurs rouges en forme de

calice, les bahamiés, sorte de lierre dont les rameaux s'étendent

parfois sur plus de cent mètres de longueur, confondaient leurs

feuillages avec ceux des baobabs, des gommiers, des ébéniers, des

arbres à beurre, désignés par les naturels sous le nom «d'arbre de la

vache».

C'était une orgie de frondaisons, un débordement de vie végétative,

un enchevêtrement stupéfiant de tiges, de branches, de filaments, de

racines sorties de terre, que la poignée d'hommes perdus au milieu de

cette exubérante flore africaine, devaient vaincre à force de labeur

et de volonté.

Après une reconnaissance rapide, l'emplacement choisi pour l'érection

du poste fut le sommet d'un monticule, dont la crête dominait d'une

trentaine de mètres le terrain environnant.

La position était bonne.

De plus, sur cette hauteur rocheuse, la végétation se montrait moins

fournie.

De sorte que le déblaiement en fut plus facile.

Il fallut néanmoins trois journées complètes pour débarrasser la butte

des arbres et des broussailles dont elle était couverte.

Tandis qu'une partie des tirailleurs et des porteurs maniait la hache

et le coupe-coupe, les autres débitaient les troncs en solives de deux

mètres de longueur.

Aussi, quand les premiers eurent terminé, les seconds avaient amoncelé

en piles ces bûches énormes, et les matériaux des murailles étaient

tous prêts.

Il n'y avait plus qu'à les poser.

Sur le sol, une longue ligne fût tracée, encadrant la surface que

devrait couvrir le fortin.

Elle affectait une forme rectangulaire.

Mesurant cent-vingt mètres dans sa plus grande dimension, cinquante

dans l'autre, cela représentait en somme une superficie protégée de

six mille mètres carrés.

De gros pieux, épointés et durcis au feu, furent profondément enfoncés

en terre sur tout le pourtour.

Ils allaient former les assises sur lesquelles s'appuierait la

construction.

Puis les solives, débitées durant les jours derniers, furent rangées

les unes au-dessus des autres dans le sens horizontal et fortement

rattachées aux pieux verticaux.

Des troncs placés à l'intérieur, s'appuyant obliquement à la muraille

de bois et au terrain, tinrent lieu de piliers de soutènement.

Cependant un certain nombre «d'engagés» avaient creusé, au bord même

de la rivière, de grands trous circulaires.

Ils y mélangeaient du sable, une argile rougeâtre découverte à quelque

distance, des pierres calcaires, pulvérisées au préalable.

Puis, versant l'eau à foison dans ces creusets improvisés, ils

délayaient le tout, obtenant ainsi un ciment grossier, destiné à

rejointoyer les troncs d'arbres du retranchement.

En même temps, d'autres équipes entouraient l'enceinte d'un fossé

profond de deux mètres, et dont les parois verticales étaient

maintenues à l'aide d'un clayonnage de branchages, renforcé d'une

épaisse couche de ciment.

Le neuvième jour, le poste de Baguessé était en état de défense.

On y avait transporté les charges, les embarcations démontées.

Les deux petites mitrailleuses dont l'expédition étaient munie avaient

été mise en batterie.

Et avec ses meurtrières, ménagées durant la construction, l'ouvrage

faisait véritablement bonne figure.

Comme toujours en pareil cas, les officiers voulurent baptiser la

redoute.

On proposa unanimement le nom cher à tous:

«Fort Marchand!»

Mais le commandant, très sensible à cet hommage spontané, n'en obéit

pas moins à sa modestie habituelle.

Il la voila cependant, invoqua la «discipline militaire», mot devant

lequel un officier digne de ce nom, s'incline toujours.

Et il répondit doucement à ses compagnons, qui le pressaient

d'accepter le parrainage de la nouvelle forteresse:

--Messieurs, cet ouvrage terminé, je l'ai remis en pensée au

gouvernement français, dont je ne suis que le serviteur. Le ministre

appréciera.

Réplique fière dans son humilité voulue.

Ce que Marchand refusait pour lui-même, il l'accorderait quelques mois

plus tard à Desaix, dont le nom était appliqué à un fort semblable,

établi sur la rivière Soueh, à cent kilomètres à l'est de

Meschra-el-Reck.

Maintenant, si l'on veut savoir pourquoi, contrairement à sa coutume,

le chef de la mission Congo-Nil avait imposé à ses subordonnés cet

énorme surcroît de travail, il faut en chercher la raison dans le

rapport que lui avait fait, à son arrivée à Baguessé, un indigène

venu au camp pour vendre des moutons.

Marchand avait remarqué que l'eau-de-vie délie aisément la langue des

noirs.

Aussi ne manquait-il jamais de prélever, à l'usage des indigènes et

lorsque l'occasion le permettait, une ration d'alcool sur la petite

provision du docteur Emily.

[Illustration: LES PORTEURS]

Habituellement, le liquide était réservé uniquement au traitement des

malades.

Or, l'Africain venu pour traiter de la vente de son troupeau, fut

extrêmement sensible à l'offre qui lui fut faite d'un «quart»

d'eau-de-vie.

Tout le monde connaît le quart, sorte de petite tasse de métal, dont

la patrie généreuse dote chacun de ses soldats.

Ce n'est pas joli, joli, mais ce récipient grossier contient environ

un quart de litre, d'où le mot sous lequel on le désigne.

Une pareille quantité de trois-six, ingurgitée d'un seul trait, peut

émouvoir même une cervelle épaisse de nègre.

Et si la rasade se renouvelle, on est en droit d'espérer que la vérité

s'élancera de la bouche du buveur, dans un appareil aussi ingénûment

simple, que lorsqu'elle sortait de son puits mythologique, pour se

rendre aux séances de musique de chambre qu'Apollon donnait à ses

confrères de l'Olympe.

[Illustration: UN POSTE DE CENTRALISATION]

Le commandant avait constaté de prime abord les allures louches du

négociant indigène, le regard farouche et inquisiteur qu'il promenait

sur toutes choses.

Toujours en éveil, il fit boire l'homme.

Sous l'influence de l'alcool, celui-ci parla.

L'obséquieux trafiquant devint un guerrier insolent.

Il dit les forces de sa tribu, son village florissant entouré d'une

palissade de pieux.

Puis, s'exaltant toujours davantage, il parla des «_Igli_».

C'est ainsi, on le sait, que les populations indigènes appellent les

Anglais.

Ce mot est une corruption euphonique de _English_, vocable qui,

passant des gosiers britanniques dans les oreilles nègres, devient

_Igli_.

Cela suffit.

Le commandant, pressentant une trahison, se garda bien d'interroger

l'homme, mais il égratigna sa vanité.

Il plaisanta sa tribu, que le fusil d'un blanc ferait fuir comme un

troupeau d'antilopes.

Le moyen réussit au delà de toute espérance.

Furieux, le nègre s'emporta.

Il rapporterait ses paroles insultantes à ses frères. Ils en

tireraient vengeance.

Puis, aveuglé par son courroux, il raconta que lui-même était venu

reconnaître les forces des chefs blancs.

Il les défiait.

Certes ils pourraient le mettre à mort, mais sa tribu le vengerait.

Les champions de l'ordre avaient décidé les guerriers à une attaque

prochaine.

Des _Igli_ étaient au village.

Ils promettaient la victoire; ils s'engageaient, une fois les cadavres

des blancs abandonnés dans la brousse à la dent des animaux sauvages,

à conduire les guerriers dans des tribus voisines, à faire d'eux des

champions de l'ordre.

Avec une telle promesse, on conduirait les noirs en Chine ou dans la

Lune.

On disait autrefois en Europe, pour expliquer les prodigieux succès

des armées de la République et de l'Empire.

--Chaque soldat français combat comme un lion, parce que chacun porte

son bâton de maréchal dans son sac.

En Afrique, on peut employer cette variante:

--Les noirs, trompés par les agents libres, sont capables des pires

folies. Chacun pense porter le baudrier du champion sous son bouclier.

Cependant le chef de la mission ne laissa rien paraître des

inquiétudes que lui causaient les dires de son interlocuteur.

Il affecta de les regarder comme de simples plaisanteries, traita de

l'achat des moutons, prit livraison des animaux et renvoya le traitant

sans lui faire aucun mal.

Seulement, aussitôt après son départ, il appela MM. Mangin et Germain,

les mit au courant de la situation, et décida que l'on entreprendrait

immédiatement l'édification du fort projeté à Baguessé.

Primitivement on devait permettre aux porteurs et soldats de se

remettre de leurs fatigues durant une huitaine.

Maintenant il eût été imprudent d'attendre.

Avant tout, il fallait se mettre à l'abri d'un coup de main de

l'ennemi.

On se reposerait ensuite, si l'on en avait le temps.

Voilà pourquoi le commandant avait poussé les travaux avec une

activité fiévreuse.

Durant les neuf jours qui venaient de s'écouler, l'officier n'avait

pour ainsi dire pas dormi.

L'inquiétude le tenait éveillé.

Aussi, ce fut avec une immense satisfaction qu'il vit entrer dans

l'enceinte du fortin, le dernier homme et la dernière charge de la

mission.

Les indigènes pouvaient attaquer à présent.

Quelle raison leur avait fait différer les hostilités; on ne saurait

le dire avec certitude.

Sans doute les explorateurs avaient bénéficié d'une de ces rivalités

si fréquentes parmi les tribus africaines, où chaque guerrier désire

être plus chargé d'honneurs que son voisin.

Alors on palabre sans fin.

On discute pendant des journées entières pour décider à qui

appartiendra le commandement de tel ou tel groupe de guerriers; à qui

incombera le soin d'attaquer en premier, en second, en troisième.

Et quand tout cela est décidé, accepté, il s'est parfois écoulé huit,

dix ou quinze jours.

C'est cette anarchie vaniteuse qui explique les succès foudroyants de

certains roitelets noirs.

Investis d'une autorité absolue, appuyée par quelques bourreaux qui

tranchent, sur un signe du maître, les têtes raisonneuses, ces

monarques ne perdent pas leur temps en palabres.

Aux quatre coins du territoire occupé par leurs sujets, ils font

battre le tambour.

Des hérauts parcourent les villages, rassemblant la population aux

sons mugissants des cornes de buffles.

En quarante-huit heures, la petite armée est équipée, réunie.

Elle part à fond sur les ennemis désignés, qui commencent à peine

leurs interminables parlottes.

Ceux-ci sont surpris, écrasés, emmenés en esclavage.

Les hommes sont incorporés dans les troupes du vainqueur.

Les femmes deviennent les servantes des principaux chefs.

Ces derniers d'ailleurs s'accommodent fort bien de la tyrannie royale,

qui leur assure constamment la victoire et augmente sans cesse leur

fortune.

Et la domination des monarques s'étend, fait la tache d'huile.

Quoi qu'en pensent certaines personnes, il n'est pas besoin d'une

intelligence supérieure pour dominer en Afrique.

Il suffit d'inspirer la terreur.

Behanzin le cruel, Samory l'impitoyable, les marchands d'esclaves du

centre ont dès longtemps fourni la preuve de cette affirmation.

Frapper fort et vite, tout le secret est là.

Qu'ils fussent arrêtés par des discussions intestines ou par toute

autre cause, les indigènes riverains du M'Bomou avaient laissé à la

mission le loisir de se fortifier.

Les dixième et onzième jours se passèrent sans que l'ennemi attendu se

montrât.

La plus sévère discipline régnait dans le fortin.

Il était interdit aux hommes de s'éloigner.

Et ils se soumettaient sans murmurer à cette règle inflexible, car ils

comprenaient parfaitement que le danger les entourait.

Sans doute l'attente était pénible, agaçante; mais il ne fallait pas

songer à marcher à la rencontre des noirs, à les dérouter par une

contre-attaque.

Les explications de l'ivrogne traitant avaient été si embrouillées,

que le commandant ne pouvait déterminer l'emplacement du village

soulevé contre lui.

La chose n'avait rien d'étonnant, en somme, car les indigènes ont une

façon à eux d'exprimer la topographie d'une contrée.

Et puis, s'engager dans la forêt vierge sans avoir une direction

précise est une opération téméraire à laquelle un chef de mission ne

consent jamais à se livrer.

Grâce aux retranchements élevés, on avait l'avantage de la position.

Il était sage de le conserver.

Cependant l'impatience commençait à gagner tout le monde.

Heureusement on n'allait pas en souffrir longtemps.

Au matin du douzième jour, une escouade partit en reconnaissance vers

le Nord.

Depuis une heure à peine elle avait disparu dans la forêt, quand un

coup de feu retentit au loin.

Une exclamation sortit de toutes les poitrines.

Les tirailleurs sautèrent sur leurs armes.

En deux minutes, le retranchement fût garni de défenseurs.

Chaque créneau était occupé.

Les fusils, appuyés sur des liteaux posés à l'avance, menaçaient la

plaine.

Toutes les distances ayant été repérées, les compagnons du commandant

étaient certains que leur feu donnerait tout son effet utile.

Cependant, sous bois, le combat s'affirmait.

Des détonations retentissaient à intervalles plus ou moins longs.

Le son se rapprochait.

Evidemment la patrouille s'était heurtée à des forces supérieures, et

elle battait en retraite.

Les yeux fixés sur la lisière du fourré, le commandant attendait.

Son âme était avec les braves gens qui, sous le couvert, combattaient

pour la grandeur française.

Une anxiété poignante se lisait dans son regard.

Il se demandait combien déjà étaient tombés sous les coups des noirs.

Il se représentait les blessés, restant en arrière, saisis par les

guerriers sauvages, achevés à coups de sagaies, décapités.

Il voyait les nègres brandir les têtes sanglantes.

Et il souffrait.

Le chef, sans peur pour lui-même, tremblait pour ses soldats.

Les tirailleurs savaient bien son affection pour eux. Ne l'avaient-ils

pas appelé: le grand-père blanc.

Soudain un frisson parcourut toute la ligne.

Les buissons de la forêt venaient de s'ouvrir, éventrés par un élan

irrésistible, et la patrouille bondissait en terrain découvert.

On comptait les soldats.

Les dix hommes partis le matin revenaient à toutes jambes.

Aucun n'était tombé au pouvoir de l'ennemi.

Un cri de triomphe s'éleva du retranchement, redoublant la vigueur de

ceux qui rentraient.

Mais presque aussitôt un murmure attristé lui succéda.

Une volée de flèches, comme une bande d'oiseaux siffleurs, avait

jailli des profondeurs du bois.

L'un des tirailleurs, traversé de part en part, avait lâché son fusil.

Les bras étendus, chancelant, emporté par la vitesse acquise, il avait

encore fait quelques pas.

Puis il s'était affalé, la face contre terre.

Mais, plus prompts que l'éclair, ses compagnons se retournent.

Ils font un feu de salve sur le bois, où la présence des poursuivants

ne se décèle que par l'agitation des feuillages.

Deux d'entre eux jettent leurs fusils en bandoulière.

Ils relèvent le blessé.

Au pas de course ils l'emportent, tandis que, par un tir nourri, leurs

camarades couvrent la retraite.

Tous rentrent au fort.

Marchand est debout près de la porte.

Il les reçoit, serre la main au sergent qui commande la petite troupe.

--Très bien, sergent, je suis content de vous. Vous avez bien combattu

tout en restant ménager du sang de vos hommes. C'est en réunissant ces

deux choses que l'on devient un bon officier.

Le gradé rougit, balbutie une phrase embarrassée.

--C'est tout naturel, mon commandant.

Mais la joie éclate dans ses yeux.

Il sait ce que signifient les paroles dû chef, et son ambition voit

luire dans l'avenir le galon d'or des sous-lieutenants.

De nouveau le commandant interroge:

--Où avez-vous pris contact avec l'ennemi?

Et le petit sergent répond:

--A trois kilomètres d'ici environ. Il ne se doutait pas de notre

présence et marchait en désordre. Le bruit nous a avertis de son

approche[8].

[8] Ce chapitre et le suivant sont extraits d'un rapport

officiel, adressé à Londres par S.-T. Talmans, esquire.

--Vous auriez dû revenir immédiatement.

--C'est bien ce que j'ai voulu faire, mon commandant. Mes hommes et

moi nous avions commencé à battre en retraite, mais ces coquins nous

ont découverts et alors, ma foi, il a bien fallu brûler des

cartouches.

--Bien. Avez-vous pu juger de la force de la colonne qui nous attaque.

Le sous-officier haussa les épaules:

--Dans le fourré, c'est bien difficile. Tout ce que je suis en mesure

d'affirmer c'est qu'ils sont beaucoup. Il y a peut-être quinze cents,

deux mille hommes, peut-être plus, peut-être moins.

Marchand hocha la tête. Il allait ajouter quelques paroles quand une

clameur s'éleva.

Il se porta aussitôt vers le retranchement, et, écartant le tireur qui

occupait la meurtrière la plus proche, il regarda par l'ouverture.

Les noirs étaient sortis du bois.

Rangés en une masse grouillante, en avant de la lisière, ils se

livraient à des contorsions d'épileptiques.

Ils brandissaient leurs armes, les choquaient contre leurs boucliers,

injuriaient les Européens.

Le commandant murmura:

--Allons, une première leçon.

Et de sa voix nette qui dominait les vociférations des noirs.

--Attention, enfants, cria-t-il.

Un frémissement d'acier indiqua que la chaîne de tireurs assurait ses

armes.

Puis, séparant les commandements, l'officier reprit:

--Feu de salve.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--A cinq cents mètres!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Joue!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Feu!

Il y eut un coup tonnerre, une volée de sifflements.

Une seconde se passa.

Puis là-bas, dans la bande hurlante, des corps s'abattirent.

Les balles étaient parvenues à leur adresse.

En un instant ce fut une débandade générale.

Se bousculant, se frappant de leurs armes, les nègres s'élancèrent

sous le couvert des arbres.

Ils laissaient en arrière une trentaine des leurs, dont les torses

noirs et les pagnes blancs s'étalaient en taches sur le terrain roux.

--Pas mal tiré, fit le chef de la mission. Ils vont nous laisser un

peu tranquilles;... que l'on place des guetteurs pour avertir de leurs

mouvements. Les autres peuvent rompre.

Au même instant, le sous-officier, qui le premier avait eu affaire à

l'ennemi, s'approcha:

--Mon commandant, dit-il.

Marchand se retourna vers lui.

--Qu'y a t-il?

--Je suis envoyé vers vous par notre blessé.

--Ah! le docteur l'a-t-il vu?

--Oui, mon commandant.

--Espère-t-il le sauver?

Le sergent secoua la tête:

--Il sera mort avant une heure.

--Ah!

Une ombra passa sur le visage de l'officier.

Puis, reprenant l'entretien:

--Ne me disiez-vous pas être envoyé par ce pauvre garçon.

--Si, mon commandant, c'est Bakoulebé.

--Le petit Soudanais qui était en garnison à Kayes, sur le Niger, et

qui a voulu être versé dans la compagnie du capitaine Mangin?

--Oui, c'est lui.

--Et que veut-il?

--Vous voir, mon commandant.

--J'y vais. Où est-il?

--Dans la paillotte que monsieur le major Emily a fait installer à

l'angle sud-est du fortin.

--Bien, merci.

D'un pas rapide, l'officier gagna le point indiqué.

Pour être en mesure de combattre les insolations ou les accès de

fièvre, qui menacent à tout instant le voyageur dans cette région, le

docteur avait fait dresser une paillotte, sous laquelle, du moins, les

malades seraient à l'abri du vent et des rayons cuisants du soleil.

Sur plusieurs toiles de tentes empilées, le blessé était couché.

Sa face noire avait pris une teinte grisâtre.

Son nez large, comme celui de tous ses compatriotes, s'était pincé.

Evidemment le pauvre Bakoulebé n'en avait pas pour longtemps à vivre.

En apercevant le commandant, le blessé eut un sourire.

Il leva avec peine sa main droite.

Marchand la prit.

--Toi dire adieu... venir près Bakoulebé... bon, venir, bégaya le

tirailleur avec cette familiarité naïve dont rien ne peut corriger les

gens de sa race.

--Il faut bien que je songe à mes blessés, répondit l'officier en

souriant, sans cela ils se croiraient abandonnés et ne guériraient

pas.

D'une voix faible le Soudanais l'interrompit.

--Bakoulebé, pas guéri... aller voir houris... Mahomet. Bakoulebé plus

besoin de rien.

Il eut un soupir pénible, puis reprit:

--Vieille négresse, mère, à Kayes, mettre pièces d'or dans la ceinture

pour envoyer à li. Pas pouvoir envoyé, puisque mouri. Alors, toi, dis,

commandant, prendre ceinture et envoyer à vieille négresse.

La main de l'officier serra celle du moribond:

--Je te le promets, Bakoulebé.

Un léger sourire éclaira la physionomie du Soudanais.

--Te dis merci.

Puis avec une vivacité soudaine:

--Toi dire vieille mère, Bakoulebé mort en soldat... bien... Toi dire?

--Je le ferai, mon brave garçon.

--Content... moi pouvoir parti alors.

On eût pensé que le tirailleur n'avait attendu que la venue de son

chef pour mourir.

Ses paupières s'ouvrirent démesurément, découvrant le blanc de l'œil;

un frisson convulsif secoua ses membres.

Sa bouche s'ouvrit, laissa échapper ce seul mot:

--Allah!

Puis il se raidit et demeura immobile.

Le Soudanais était mort.

Dans l'enceinte même du fortin, ce brave fut enterré, et la compagnie

du capitaine Mangin présenta les armes devant la tombe de ce Français

à peau noire, mort pour la patrie d'Europe.

* * * * *

Cependant les ennemis ne se montraient plus.

--Est-ce qu'ils auraient regagné leur village? s'exclama le capitaine

Germain.

--Ne crois pas cela, riposta aussitôt Mangin.

--Que supposes-tu donc?

--Qu'ils ne veulent pas s'exposer en plein jour à nos coups.

L'expérience de tout à l'heure a dû leur apprendre la prudence.

--Alors, ils attaqueront de nuit?

--Probablement...

Et, étendant le bras vers un groupe d'hommes qui se dirigeaient vers

le retranchement, chargés d'objets aux formes étranges, le capitaine

Mangin ajouta:

--Justement, voilà qui démontre que le commandant pense comme moi.

--Ces réflecteurs électriques?

Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil) · 第 5 / 9 段