L'agent prit une physionomie stupéfaite.

--Voyons, revenez à vous. N'est-il pas vrai que ce Marchand, que

l'enfer confonde, se propose de gagner Dem-Ziber?

--Si, en vérité.

--Ah! une fois là, il suivra la route qui passe au nord des marécages.

Jane rectifia:

--Pardon... il ne suivra pas... il se propose de suivre.

--Je voudrais bien savoir qui le fera changer d'avis?

--Moi... ou plutôt vous, mon père, puisque vous avez la correspondance

avec l'Amirauté.

Et, entraînant l'agent près de la fenêtre, elle lui parla bas avec

volubilité.

Le visage de l'Anglais exprima successivement la surprise, le doute,

puis une joie sans mélange.

En fin de compte, le père pressa sa fille dans ses bras, et tous deux

pénétrèrent dans le cabinet de travail de l'agent, où ils se mirent à

confectionner un nombre assez considérable de dépêches.

Quand ils eurent terminé, Bright sonna.

Un domestique grand, maigre, osseux, aux cheveux d'un blond jaune,

parut au bout d'un instant:

--Joë, dit-il, je vais m'absenter avec Mademoiselle.

Le laquais inclina la tête:

--C'est bien.

--Vous resterez ici durant mon absence.

--Je resterai.

--Cela vous fera des vacances.

--Cela m'en fera.

--Cependant, je veux vous confier un travail très sérieux.

--Confiez.

Mister Bright appuya la main sur le tas de papiers, dont chacun était

la minute d'un télégramme.

--Joë, voici une quarantaine de dépêches.

--Une quarantaine, si cela vous plaît.

--Elles sont datées. Je compte sur vous pour les remettre au

télégraphe aux dates indiquées.

--Comptez, sir, comptez.

--Si vous vous acquittez bien de cette mission, il y aura pour vous

une livre sterling par télégramme.

--Une livre, c'est bon.

--Vous avez compris?

--Oui, j'ai...

--Alors, préparez nos bagages, avertissez nos porteurs. Ma fille et

moi quitterons Léopoldville ce soir.

Le domestique salua et sortit[6].

[6] Rigoureusement exact. Si John Bright et Jane ne sont pas les

seuls agents qui s'acharnèrent contre la mission, ils furent du

moins les plus actifs.

Le soir même, Bright et Jane, en palanquins portés par des mules,

entourés par une escorte peu nombreuse, sortaient de Léopoldville et,

longeant le Congo, prenaient la direction du Nord.

* * * * *

Huit jours plus tard, les journaux d'Europe publiaient, à grand

fracas, une dépêche _de source anglaise_, ainsi conçue:

«Mahdi soulève populations Darfour et Kordofan. Guerre sainte prêchée

dans tout le Soudan égyptien. On craint que le soulèvement ne gagne la

Nubie et les Etats voisins du lac Tchad.»

Les publicistes s'en donnèrent aussitôt à cœur joie. Les occasions de

«tirer à la ligne» sont rares, et celle-ci était unique.

Chacun fit étalage de ses connaissances.

Celui-ci dépeignit les contrées habitées par les Derviches, avec une

autorité d'autant plus grande que, ne les ayant jamais vues, il était

certain de ne pas se tromper; tout au plus pouvait-il tromper les

autres.

Celui-là, voulant dépasser son confrère dans le steeple-chase de

l'information, publia _in extenso_ l'acte de naissance du Mahdi,

lequel avait vu le jour en un pays où les registres de l'état civil

sont inconnus.

Un grand journal illustré publia son portrait, d'après un cliché

fourni par un photographe du Caire, aimable fumiste qui avait fait

poser devant son appareil un porteur d'eau nubien.

Un dernier enfin lança la nouvelle à sensation que les missions du

Kordofan avaient été incendiées et tous les missionnaires mis à mort

après d'atroces tortures.

Le bruit se répéta, se colporta, s'augmenta.

Chaque jour, de nouvelles dépêches, _toujours de source anglaise_,

venaient ajouter à l'affolement général.

Et tous les cœurs épris de justice et de dévouement palpitèrent de

reconnaissance, lorsque le gouvernement anglais déclara au monde

civilisé que, chargé jusqu'à nouvel ordre du maintien de la

tranquillité en Egypte, placé de ce fait à l'avant-garde de la

civilisation, il se croyait le devoir de former une armée pour marcher

contre les bandes du Mahdi.

Les peuples naïfs ne se doutèrent point qu'ils assistaient à une

simple «parade» supérieurement jouée par le Gouvernement anglais, de

concert avec ses agents africains.

L'idée de Jane, adoptée par Bright, permettait aux Anglais de

concentrer une armée anglo-égyptienne et de s'avancer sur

Khartoum-Ondourman et Fachoda, pour couper la route à la mission

Marchand, au cas où elle réussirait à continuer sa marche vers le Nil.

Dernière facétie. L'Angleterre, tenant compte du mauvais état des

finances égyptiennes, qui mettait les descendants des Pharaons dans

l'impossibilité absolue de faire les frais de la guerre _défensive_

sur le point de s'engager, l'Angleterre, disons-nous, autorisa le

gouvernement khédivial à chercher ses ressources dans la Caisse de la

Dette, répondant d'ailleurs généreusement de l'emprunt forcé auquel

elle condamnait le souverain égyptien.

En France, où l'on est un peu plus naïf qu'ailleurs, on crut

aveuglément au soulèvement des Derviches[7].

[7] Sur beaucoup de points, la guerre sainte fut prêchée par des

marabouts qui, à leur fonction sacrée, joignaient le titre de

«_Champion de l'Ordre pour l'Angleterre_». Ce rapprochement se

passe de commentaires. Avec un millier d'hommes, munis d'armes à

tir rapide, on rétablit le calme au Soudan (Le combat de Fachoda

où 200 Sénégalais mirent en déroute 12.000 Mahdistes le prouve.)

Or, les Anglais rassemblèrent 25.000 soldats. En réalité, ils

voulaient avoir la supériorité du nombre dans la vallée du Nil.

On craignit pour la mission Marchand.

Evidemment, si la petite troupe s'engageait dans les plaines du

Kordofan, parcourues par les tribus fanatiques en armes, elle était

sûrement perdue.

Des ordres furent envoyés dans toutes les directions.

Un des messagers réussit à joindre M. Liotard, administrateur du

Haut-Oubanghi.

Celui-ci était alors près de Dem-Ziber qu'il comptait pouvoir occuper,

grâce aux ravitaillements amenés par la mission Marchand.

Effrayé par les renseignements qui lui étaient communiqués, il dépêcha

sans retard au commandant un courrier, porteur d'une lettre ainsi

conçue:

Dem-Ziber,

«Mon cher commandant,

Vous êtes, bien entendu, le maître absolu de la conduite de votre

mission.

Aussi est-ce à titre purement amical, et afin que vous agissiez en

toute connaissance de cause, que je vous fais part des événements

récents qui ont eu le Kordofan pour théâtre.

Vous trouverez ci-joint les divers documents qui me sont parvenus.

S'il m'était permis de vous donner un conseil, je vous dirais qu'à

votre place, je renoncerais à remonter par le Nord.

Je m'efforcerais de profiter aussi longtemps que possible du courant

de la rivière M'Bomou, d'arriver ainsi le plus près du cours du bras

principal du Bahr-el-Ghazal, et de gagner le Nil par cet affluent,

avec étapes à Tamboura, Yaoued, El Ghersh, etc., etc.

Mais, je le répète, ce n'est là qu'un conseil.

«N'y voyez, je vous prie, mon cher commandant, qu'une nouvelle preuve

de l'intérêt amical que je porte à votre admirable expédition.

Et recevez les souhaits de votre dévoué.»

* * * * *

Ce fut le jour de Pâques de l'année 1897 que le commandant reçut cette

épître affectueuse.

Il était alors au confluent du M'Bomou et de l'Oubanghi.

Il allait renvoyer la flottille en arrière, et lui-même se proposait

de se diriger vers Dem-Ziber avec ses hommes.

La lettre de M. Liotard l'attrista sans l'abattre.

En hâte il fit appeler les divers officiers attachés à la mission.

Et quand ils furent tous rassemblés autour de lui, il leur lut la

missive qui venait de lui être apportée.

Puis il leur donna également lecture des dépêches, articles de

journaux et autres documents dont M. Liotard avait accompagné sa

lettre.

Tous demeurèrent atterrés.

Alors il les regarda longuement avant de parler. Enfin il se décida.

Et d'une voix calme, dans laquelle l'oreille la plus subtile n'aurait

pu reconnaître aucune émotion.

--Messieurs, dit-il, pour nous rendre de l'Oubanghi au Nil, il

existait deux routes, l'une par le Kordofan, l'autre par les marais du

Bahr-el-Ghazal. La première, sans doute plus aisée, nous est fermée

par les bandes mahdistes. Je pense donc qu'il convient de prendre la

seconde.

Prendre la seconde, cela signifiait s'engager dans les marécages du

Bahr-el-Ghazal, occupant un territoire vaste comme la France, dans

cette immense plaine inondée, parsemée de myriades d'îlots où

croissent les roseaux géants, les bambous hauts de sept et huit

mètres, dans ce dédale de canaux, de lagons, de lagunes, où l'on ne

trouverait aucun point de repère, car aucun Européen ne l'avait

traversé.

Cela signifiait qu'à la fièvre des bois allait succéder la fièvre des

marais; que, très probablement, on allait semer de cadavres ce désert

d'eau et de vase; que, si l'on s'égarait une heure seulement en dehors

du bras principal de la rivière des Gazelles, c'était la mort pour

tous.

Et une erreur est facile avec un cours d'eau qui se divise en deux

cents, trois cents, six cents, mille bras; qui se mêle, se confond

avec vingt autres rivières, pour s'en séparer plus loin, puis les

rejoindre encore.

Toutes les probabilités étaient pour l'enlisement, la disparition de

la mission.

Cependant le chef avait dit sans phrases, avec cet héroïsme tranquille

du soldat de race.

--Le chemin commode nous est fermé, prenons l'autre.

Pas un n'hésita.

Tous répondirent par un murmure admiratif et, gagnés par la contagion,

grisés d'une folie généreuse, ils se levèrent en criant:

--Va pour le Bahr-el-Ghazal.

Le commandant Marchand avait craint peut-être de rencontrer, non des

résistances--tous ces officiers avaient un sentiment trop vif du

devoir professionnel pour résister--mais tout au moins de

l'hésitation.

L'enthousiasme de ses compagnons l'émut profondément.

Son visage calme se colora un peu, il y eut sur ses yeux comme une

buée humide.

Il serra les mains à la ronde, avec ces seuls mots:

--Mes chers amis!

Mais le ton dont il les prononça fit courir un frisson sur l'épiderme

de ceux qui l'écoutaient.

Il avait tout exprimé dans ces paroles. Tout.

Le sacrifice au pays, au drapeau; la reconnaissance aux fidèles

collaborateurs rangés à ses côtés; la nécessité de se serrer les uns

contre les autres pour passer.

Il y avait aussi comme un engagement tacite, solennel et terrible.

--Votre existence à moi; mon existence à vous.

Les sous-officiers européens furent instruits à leur tour.

Pas plus que leurs chefs ces braves n'hésitèrent.

Avec l'insouciance française, ils narguaient le danger.

Il y a des marais réputés, sinon infranchissables, du moins très

difficiles à franchir, eh bien! on ferait de son mieux.

Et un loustic ajouta même:

--Après tout, un marais, ce n'est que de l'eau... au moins ça ne nous

portera pas à la tête.

Le commandant, véritablement touché, autorisa une petite débauche...

au vin de quinquina.

Tous trinquèrent, officiers et sous-officiers, et le commandant,

levant son verre, dit doucement:

--Messieurs, c'est aujourd'hui le jour de Pâques; en vous confiant

aveuglément à moi, vous avez donné ses _œufs de Pâques_ à votre

chef... Je ferai en sorte de vous les rendre à Fachoda.

Voilà comment la marche à travers un des plus dangereux pays du monde

fut entreprise par la mission Marchand.

Et comme les assistants vidaient leurs verres dans un recueillement

presque religieux, des indigènes apparurent.

Ils venaient vendre des pelleteries, de la gomme, de l'ivoire.

Mais ils avaient aussi une autre denrée à proposer.

C'était une fillette d'une douzaine d'années.

Et le chef de la troupe fit entendre, moitié par signes, moitié par

quelques mots anglais, que l'enfant serait _excellente à manger_.

Les visiteurs étaient des Nyam-Nyams Zegris, fétichistes et

anthropophages, dont la mission avait atteint le territoire.

Le commandant Marchand allait essayer de faire comprendre aux

misérables noirs l'horreur que lui inspirait leur proposition.

Mais il se ravisa et appelant l'interprète Landeroin:

--Voulez-vous demander à ce nègre quel sort est réservé à cette

enfant, si je refuse de l'acheter.

L'interprète adressa aussitôt la question au noir.

Celui-ci sourit.

Puis il exprima avec force gestes qu'il était pauvre, la guerre ayant

ravagé le territoire de sa tribu.

S'il avait été riche, jamais il n'eût vendu la fillette.

Elle était sa parente, sa nièce, la fille de son frère tué dans une

expédition récente.

Pour la mémoire de son frère, il l'eût admise à sa table, non comme

invitée, mais comme rôti.

Car c'est un signe d'estime profonde chez les Zegris que de dévorer

les enfants de ceux que l'on a aimés.

La misère seule obligeait le nègre à renoncer à cet aimable usage.

Que faire en pareil cas?

Bien que la mission fût dans une situation difficile, que des fatigues

terribles fussent réservées à tous ceux qui en faisaient partie,

ceux-ci avaient au moins quelques chances de s'en tirer sains et

saufs.

Tout valait mieux d'ailleurs pour la pauvre petite qu'être embrochée

et rôtie ainsi qu'un chevreau.

Bref, Marchand demanda son prix à l'indigène, le paya et le renvoya,

gardant auprès de lui sa nouvelle acquisition.

La petite négresse conservait un air terrifié, à chaque mouvement de

l'officier elle tremblait de la tête aux pieds. Le commandant s'en

aperçut et, voulant connaître la cause de l'effroi de la pauvrette, il

pria Landeroin de lui parler.

Celui-ci s'exécuta.

La négresse lui répondit d'une voix douce, craintive, avec des larmes

dans les yeux.

Et cependant l'interprète éclata d'un rire sonore, qui parut stupéfier

son interlocutrice.

Il riait à ce point qu'il lui était impossible de prononcer une

parole.

Au bout d'un moment, le commandant le pria de s'expliquer.

Au milieu d'un accès d'hilarité dont il n'était pas maître, Landeroin

s'écria:

--C'est trop drôle! Savez-vous ce que me demande cette petite

moricaude?

--Pas le moins du monde, vous vous en doutez bien.

--Elle m'a dit...

Et les rires redoublèrent:

--Elle m'a dit, acheva-t-il en se dominant un instant: «Quand cela le

chef blanc me mangera-t-il?»

Le commandant ne rit pas, lui.

Il considéra l'enfant avec une pitié profonde et, presque sévèrement,

il dit à l'interprète:

--Je vous aurais pardonné de me faire attendre votre traduction,

Landeroin... Mais vous avez commis une mauvaise action en ne

rassurant pas de suite cette pauvre créature qui souffre et qui

tremble.

Le rire de l'interprète se figea dans sa gorge.

Il pâlit, rougit, bredouilla:

--Je n'y ai pas mis de méchanceté... La question m'a paru burlesque,

et, ma foi...

--Ne vous émotionnez pas, interrompit le chef de la mission déjà

redevenu paternel, je sais bien que vous êtes un bon et brave cœur,

Landeroin. Aussi expliquez vite à notre petite compagne noire que les

Français ne se nourrissent pas de chair humaine.

L'interprète s'exécuta avec un empressement qui montrait combien la

remontrance de son supérieur lui avait été sensible.

Souriant il parla à la fillette.

Et, à mesure que les paroles parvenaient aux oreilles de l'enfant, le

visage de celle-ci s'épanouissait.

Enfin elle regarda le commandant, s'approcha de lui et prononça

quelques paroles incompréhensibles:

--Que dit-elle?

--Elle dit, mon commandant, que vous êtes bon comme Rabou, le père des

oiseaux et des fleurs, et qu'elle sera pour vous la gazelle privée et

fidèle.

Et comme la petite parlait encore, Landeroin parut surpris:

--Quoi encore? interrogea Marchand.

--Oh! j'ai mal entendu. La coïncidence serait trop bizarre.

--Mais entendu quoi?

L'interprète mit un doigt sur sa bouche, puis:

--Veuillez attendre que je l'aie fait répéter.

Il revint à l'enfant et parut la questionner.

Elle répondit sans hésiter.

Lauderoin leva les bras au ciel avec un air absolument ravi.

--C'est extraordinaire.

--Mais quoi donc? insista l'officier dont la curiosité était piquée

par la singulière attitude de l'interprète, dont la placidité

habituelle était proverbiale.

--C'est une véritable coïncidence.

--Mais encore.

--Ou plutôt non, mon commandant, c'est un présage, un véritable

présage.

[Illustration: UNE HALTE]

--Enfin, Landeroin, expliquez-vous; auriez-vous l'intention de me

faire mourir à petit feu?

--Le ciel m'en préserve, commandant.

--Alors, parlez. Que vous a dit la petite?

--Son nom tout simplement.

--Son nom? Il est donc bien surprenant, ce nom.

[Illustration: LE COURS DE L'OUBANGHI]

--Jugez-en, commandant...

Et, par taquinerie, Landeroin prit un temps.

--Ah! Landeroin, nous allons nous fâcher.

--Non, mon commandant, car ce nom sonnera à vos oreilles comme une

promesse.

--Insupportable bavard, vous déciderez-vous?

--Je me décide... ce nom, c'est...

--C'est?

--Fasch'Aouda.

Marchand demeura un instant interdit.

Puis un bon sourire distendit ses lèvres et, appuyant la main sur les

cheveux laineux de sa protégée:

--Tout va bien aujourd'hui. La confiance de mes compagnons, l'espoir

d'arriver à Fachoda, et, en attendant, ainsi qu'un présage comme vous

le disiez, Monsieur l'interprète, Fasch'Aouda qui m'appartient...

CHAPITRE V

DE l'OUBANGHI AUX PASSES DE BAGUESSÉ

La mission était arrivée au poste avancé d'Abira au confluent de

l'Oubanghi et du fleuve M'Bomou.

Malgré les fatigues endurées dans la brousse, les durs travaux de

jalonnement du chemin, malgré les alertes incessantes causées par les

Noirs, la santé générale était bonne.

Quant au moral il était excellent.

Tout le matériel se trouvait rassemblé à Abira, sans avaries.

Partout régnait la confiance.

Seul, le chef demeurait songeur.

C'est qu'il était seul à savoir que les efforts déployés jusqu'à ce

moment pour le transport, tantôt par terre, tantôt par eau, de plus de

six mille charges de vivres et d'approvisionnement de toute espèce,

étaient bien peu de chose auprès des trésors d'énergie qu'il faudrait

dépenser désormais.

En avant de la mission s'étendait un pays entrecoupé de marécages.

La vase, l'humidité, voilà les véritables ennemis de l'Européen en

Afrique. Des nappes d'eau bourbeuse le soleil pompe des vapeurs

pestilentielles. La température est étouffante; les mouches harcèlent

le voyageur, l'empêchent de prendre un instant de repos.

De plus, pour traverser les contrées où l'on allait s'engager il ne

fallait compter que sur ses propres ressources.

C'était seulement au moyen des vivres de réserve entassés dans les

chalands que, pendant ce voyage, dont la durée pouvait être longue,

l'on devait espérer soutenir les forces des soldats et des porteurs.

Sur les rives du Haut-Oubanghi et du Bas-M'Bomou, la seule viande

offerte par les populations riveraines est de la chair humaine!

Et Marchand, contraint d'adopter la route du Sud, prenait ses

dispositions pour ménager l'existence de ses tirailleurs, de ses

porteurs et pagayeurs.

Les officiers, avec une faible escorte et des pirogues, explorèrent le

cours inférieur du M'Bomou et en relevèrent la topographie.

Tandis que cette utile besogne préparatoire s'accomplissait, Marchand

ne restait pas inactif.

Il faisait rayonner autour d'Abira de fréquentes excursions qu'il

guidait souvent lui-même.

Vingt jours s'écoulèrent.

Les officiers revinrent les uns après les autres, ayant relevé, en ce

court espace de temps, la topographie complète du bief inférieur de la

rivière M'Bomou.

Leurs constatations n'étaient pas encourageantes.

Ils avaient compté sur le cours du Bas-M'Bomou trente barrages.

Le cours capricieux de la rivière était coupé par trente cascades.

Trente échelons à gravir par toute la flottille, pour arriver enfin à

un bief navigable et tranquille s'étendant à perte de vue.

Du reste, il n'y avait pas à hésiter; le M'Bomou était la seule route

qu'il fût possible de suivre.

Sur les deux rives, en effet, jaillissait du terrain détrempé

l'infranchissable barrière de la forêt, profonde, impénétrable,

penchant, sur les eaux du fleuve, ses inextricables broussailles.

La marche à travers le fourré eût été absolument impossible.

Il fallait donc renoncer à la voie de terre.

Le commandant fractionna sa troupe en trois parties inégales.

L'une, de beaucoup la plus faible, fut placée sous les ordres du

capitaine Baratier.

Celui-ci, avec ses hommes et trois pirogues, devait franchir les

passages difficiles aussi rapidement que possible.

Il atteindrait les eaux libres, signalées au delà des chutes, et

entreprendrait de jalonner le M'Bomou supérieur.

Il devait continuer sa route aussi longtemps que le cours d'eau serait

navigable.

Alors seulement, il se rejetterait dans l'un des affluents de la rive

droite et s'avancerait le plus loin qu'il le pourrait dans la

direction du Bahr el-Ghazal.

Une seconde fraction, dirigée par Marchand lui-même et le capitaine

Mangin, suivrait en pirogue jusqu'au point précis (Baguessé) où les

rapides prenaient fin.

Enfin le troisième groupe, commandé par le capitaine Germain, le

lieutenant de vaisseau Morin et le lieutenant Gouly, (ces deux

derniers ne devaient jamais revoir leur patrie), fut chargé de faire

franchir les barrages à la flottille.

C'est cette dernière troupe que nous allons suivre.

Pendant quelques jours, la navigation fut aisée.

On franchit assez rapidement les premiers barrages.

Les rives du fleuve, formées de terrain solide, permettaient de hisser

à terre les chalands, vapeurs et pirogues.

Sur le sol résistant, dans une éclaircie de quelques centaines de

mètres de longueur, gagnée à la hache dans le taillis bordant les

berges, les équipes de porteurs, s'attelant aux embarcations de la

flottille, les faisaient glisser sur cette sorte d'écluse à sec.

Il était inutile de démonter les chalands.

Les charges restaient arrimées, et le trajet s'accomplissait sans

perte de temps appréciable.

Mais bientôt les difficultés hérissèrent le chemin.

Les barrages se rapprochèrent, le sol devint spongieux.

Les berges vaseuses, presque fluentes, dans lesquelles les

travailleurs enfonçaient jusqu'aux genoux, nécessitèrent la

construction de véritables travaux d'art.

Il fallait, à l'aide de la dynamite, abattre de gros arbres; les

amener au bord de l'eau, les utiliser comme des _cales_ sur lesquelles

on tirait, à force de bras, les chalands préalablement déchargés.

C'était un travail effroyable.

Les charges, portées à dos d'homme, restaient à la garde de quelques

tirailleurs, tandis que, suivant la voie latérale au fleuve, les

embarcations, poussées sur des rouleaux de troncs d'arbres,

grossièrement façonnés à la hache, contournaient lentement les

barrages.

Il fallait des précautions infinies, un temps effroyablement long pour

gagner ainsi quelques kilomètres.

Il y eut des jours où l'on ne progressa que de dix-sept cents mètres.

Puis après, un bief libre de la rivière se présentait. On remettait la

flottille à l'eau. Un nouveau barrage se présentait après quelques

heures de navigation; et il fallait recommencer le déchargement, la

marche éreintante dans les fourrés. Et ainsi de suite.

Afin de faciliter les mouvements d'ensemble, l'adjudant de Prat forma

une équipe de chanteurs.

Ceux-ci, à tour de rôle, donnaient la mesure aux hommes qui tiraient

sur les chalands ou sur les pirogues.

Et les échos de la forêt sombre, qui étendait de chaque côté de l'eau

son impénétrable rideau de verdure, retentissaient de chœurs

pittoresques:

--_En voilà un!_

--_Le joli un!_

--_A un s'en va!_

--_Hardi là!_

--_A un s'en va s'en aller!_

--_Ohé!_

Les noirs, amusés par la chanson, tiraient en cadence sur les cordes.

Parfois, quand se présentait une bande de terrain dénudé où la

traction pouvait être activée, le clairon sonnait une charge, et les

nègres, sans s'inquiéter de la vase qui leur montait aux cuisses, ni

des insectes sanguinaires, allaient de l'avant, barbotant dans la boue

infecte d'où s'échappaient des miasmes délétères.

La bonne humeur des soldats les gagnait et, avec leur accent enfantin,

ils braillaient faux mais de bon cœur:

--_Y a la goutte à boi' la hiaut!_

--_Y a la goutte à boi'!_

Pour certains barrages, les officiers furent obligés de construire des

cales sur pilotis, labeur de géants. On devait affermir le sol presque

liquide avec des fascines.

Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil) · 第 3 / 9 段