Les Beggars dansent une sorte de pas sacré, avec accompagnement de

cris aigus.

Plus loin les tirailleurs musulmans, tournés vers l'Est, accomplissent

les génuflexions et prières prescrites par le Coran.

Tandis que les catholiques, à demi instruits par nos missionnaires,

psalmodient en commun un _Pater Noster_ étrange, peuplé de variantes

dans le genre de celle-ci:

--Toi bon Dieu, le père des noirs.

Car dans leur conception naïve de la religion, les Africains

expliquent ainsi la Trinité:

Le Père est l'ancêtre des blancs.

Le Fils est celui des noirs.

Quant au Saint-Esprit, il s'occupe spécialement des métis.

Après les diverses cérémonies que nous dépeignons succinctement, tous

les nègres, musulmans, chrétiens ou autres, éprouvent le besoin de

«calmer la jalousie de leurs anciens fétiches».

Tous prennent les amulettes, grigris et autres pendeloques, qui

brimballent sur leur poitrine, soutenus par une ficelle.

Ils les regardent avec force grimaces, les approchent de leurs lèvres,

leur parlent à voix basse, les portent à leurs oreilles, semblant

écouter une réponse imaginaire des mystérieux talismans, vendus fort

cher dans les tribus par les sorciers ou les griots troubadours.

Cette dernière opération achevée, les tirailleurs s'alignent devant

les faisceaux, les porteurs assujettissent leurs charges sur leurs

épaules.

On peut partir.

Un clairon donne un «coup de langue».

--En avant... marche, commandent les officiers.

Les sergents répètent:

--En avant... marche!

Et la colonne s'ébranle.

Un dernier regard à Bangui, puis, ainsi qu'un long serpent, la file

d'hommes s'enfonce dans la forêt.

Il fait sombre ici.

La voûte épaisse de feuillage ne laisse passer qu'une lumière vague.

On avance dans une buée grisâtre.

Le grand silence du bois impressionne les noirs. Eux aussi se taisent,

l'esprit hanté par les histoires d'esprits malfaisants, au visage de

gorille, aux ailes de chauve-souris, dont ces grands enfants

s'effraient mutuellement, pendant les jours d'hivernage.

Parfois un froissement se fait entendre sur les flancs de la colonne.

[Illustration: ITINERAIRES des PRINCIPAUX EXPLORATEURS en AFRIQUE

AVANT LA MISSION MARCHAND]

C'est un animal, un reptile qui s'enfuit.

Ou bien un claquement sec de mandibules, un cri rauque descendent des

branches.

Un oiseau invisible au milieu des feuillées, des lianes, proteste à sa

façon contre les intrus qui troublent sa quiétude.

On avance toujours.

Le commandant Marchand, parti des derniers, cause avec les capitaines

Mangin et Baratier.

--Eh bien, dit Mangin, depuis Brazzaville, plus d'ennuis. Je commence

à croire que nos bons amis, les Anglais, ont renoncé à s'occuper de

nous.

Mais le chef de la mission sourit d'un air de doute:

--Vous auriez tort de vous y fier.

--Pourtant!

--Jusqu'ici la navigation du Congo et de l'Oubanghi était facile; les

populations chez lesquelles nous avons établi des fortins ne sont pas

aisées à soulever. Maintenant les véritables obstacles vont se dresser

devant nous. C'est là que nous verrons la main britannique s'étendre

vers nous, pour augmenter nos embarras.

--Le croyez vous vraiment?

--Absolument.

Les réponses si nettes du commandant semblent impressionner son

interlocuteur. Il baisse la tête, paraît réfléchir.

--Et vous, Baratier, demande Marchand, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Si, si, mon commandant, vous n'en doutez pas. Je suis déjà un vieil

Africain et, plus d'une fois, j'ai eu affaire avec la nation... amie.

Mangin se rapproche:

--Me permettez-vous une question, commandant?

--Naturellement, mon cher ami.

--Moi aussi, j'ai eu à subir les petites vexations que nos adversaires

ne nous ménagent pas; mais toujours j'ai été tracassé à proximité de

la côte. Là, en effet, ces bons Saxons s'appuient sur leurs navires,

leurs comptoirs... Il me semble pourtant que, dans l'intérieur, leur

puissance doit être beaucoup moins grande.

--Erreur!

--Je hasarde une réflexion, sans le moindre entêtement d'ailleurs.

Comment peuvent-ils, à la distance où nous sommes, par exemple, agir

efficacement?

Le commandant regarde Baratier; le jeune capitaine hoche la tête en

homme qui, dès longtemps, connaît la réponse à la question posée.

--Expliquez-lui cela, Baratier, reprend le chef de la mission.

--Bien volontiers.

Mangin se rapproche:

--Je vous écoute.

Et Baratier parle:

--Mon cher collègue, vous avez déjà vu à l'œuvre les agents libres de

l'Angleterre.

--Oui, et en dernier lieu, à Brazzaville. J'ai ri aux larmes de

l'aventure des «malades malgré eux».

--Eh bien, ces gens, qui sont rarement aussi amusants, ont imaginé une

chose géniale.

--Vous m'étonnez.

--Ecoutez et vous partagerez mon opinion.

Lentement, comme pour faire pénétrer mieux ses paroles dans l'esprit

de son auditeur:

--Ces agents ont remarqué que les populations noires ont un respect

inné, instinctif de l'uniforme.

--Parbleu! moi aussi je l'ai remarqué. Quand j'allais «palabrer» dans

une tribu, j'arborais la grande tenue, avec des galons d'or sur toutes

les coutures.

--Après la cérémonie, vous vous déshabilliez et tout était dit.

--Dame!

--Voilà où les agents libres sont plus malins que nous.

Et, avec un froncement de sourcils:

--Ils ont inventé un uniforme qu'ils font porter aux noirs.

Mangin éclata de rire:

--Ça, je demande à voir.

--Vous verrez, mon cher collègue, soyez-en sûr, et vous regretterez de

voir.

Puis, après une pause:

--L'uniforme est simple. Un baudrier rouge avec des étoiles dorées.

Nos gens vont dans les villages, sous couleur de commerce. Ils

s'enquièrent, ils s'informent, apprennent ainsi que tel ou tel

habitant jouit d'une influence incontestée, soit parce qu'il est un

guerrier renommé, soit simplement parce que ses poings sont solides.

--Allez toujours, je vous suis.

--Ils se rendent chez ce personnage, le complimentent, lui déclarent

que l'Angleterre chérit les valeureux guerriers ou les lutteurs

robustes, exaltent sa vanité en lui affirmant qu'il aurait droit à

tous les honneurs. Bref, ils lui confèrent le baudrier rouge avec le

titre de «champion de l'ordre» dans le district, et le droit de

percevoir une dîme sur ses concitoyens.

Mangin haussa les épaules.

--C'est absurde.

--Pas du tout. Les Anglais ont étudié le noir. L'homme choisi, ayant

un signe distinctif, devient aussitôt l'idole d'une partie de la

tribu. Enchanté de la façon dont ses mérites ont été proclamés, ravi

de pouvoir vivre dans la paresse, grâce à l'impôt dont il frappe ses

compagnons, le champion devient un ferme allié de l'Angleterre. Au

bout de peu de temps, il est doublé d'un missionnaire qui travaille

ardemment à augmenter son pouvoir... et la farce est jouée. Qu'une

mission comme la nôtre passe à proximité du village, vite l'agent

anglais court à la case du champion. «Ce sont des ennemis, dit-il, ils

songent à te déposer et à nommer un champion dans leurs intérêts.» Une

telle éventualité serait la ruine pour le bon nègre; aussi il n'en

demande pas davantage, il soulève ses partisans et alors, plus de

vivres, des flèches ou des coups de fusil qui partent des

broussailles; nos traînards sont assommés.

--Mais, gronda le capitaine Mangin, on marche sur le village, on le

détruit...

--Vengeance platonique.

--Comment cela.

--Les indigènes l'évacuent à l'approche des soldats. Ils le

reconstruisent en quinze jours, et le champion, continuant à régner,

reste le fidèle ami de l'Angleterre. Pour la mission, elle continue sa

route et les mêmes faits se reproduisent dans la tribu voisine. Au

bout de trois ou quatre expériences semblables, on s'aperçoit que l'on

a perdu du monde sans avantage appréciable. On se décide à marcher

vite, à se bien garder, à maintenir une discipline sévère, sans

répondre aux attaques des noirs.

--Et ils en concluent que nous avons peur d'eux.

--Précisément; mais, entre deux maux, il faut choisir le moindre. Il

vaut mieux qu'ils chantent notre fuite que notre trépas.

Les officiers restèrent silencieux après ces dernières paroles.

La gravité des responsabilités qui leur incombaient dans ces régions

lointaines, sourdement ameutées par les agents britanniques, pesait

sur eux.

Leurs regards se portèrent sur la colonne.

C'était d'eux seuls, de leur vigilance, de leur énergie que dépendait

la vie de tous les hommes qui les accompagnaient.

C'était d'eux seuls que la France attendait le succès.

Et soudain Mangin s'arrêta.

--A propos, pourquoi la France ne crée-t-elle pas des champions comme

l'Angleterre?

Ce fut le commandant qui répliqua:

--Parce qu'elle n'a pas d'agents libres.

--On en envoie...

Le chef secoua la tête:

--Non, mon cher capitaine. Ils doivent venir librement, en colons, et,

dans notre pays, le colon manque.

Et avec un soupir:

--Les uns accusent le Gouvernement de ne pas encourager la

colonisation. Les autres s'en prennent au caractère national qu'ils

disent casanier. Certains prétendent que la tendresse égoïste des

mères, plus disposée à former des jeunes gens efféminés que des

hommes, est seule coupable.

--Et vous, mon commandant, quel est votre avis?

--Oh! moi... Je crois que tous ont un peu raison. Ce qui nous a rendus

casaniers, en France, c'est surtout la prospérité. Pourquoi s'exiler,

pourquoi courir les risques des entreprises en pays neufs, quand notre

patrie nous assure tout ce que nous pouvons désirer. Aujourd'hui cela

commence à changer. Notre dette publique énorme, nos dépenses

militaires irréductibles, car elles sont la condition _sine qua non_

de l'existence de la France, l'encombrement de toutes les carrières

libérales, dû à l'extension incessante de l'instruction; toutes ces

raisons font que les regards de la jeunesse se tournent vers ces

possessions françaises que nous autres, soldats, avons conquises pour

lui permettre d'en exploiter les richesses. Toute une génération de

coloniaux grandit. Dans vingt ans, on verra, en Afrique surtout, qui

est en quelque sorte un prolongement du sol de la mère patrie, on

verra, dis-je, des Français s'installer, s'enrichir, faire souche de

colons, assurer la conquête pacifique.

Et, avec mélancolie, le commandant ajouta:

--A ce moment, il n'y aura plus de gens, comme il s'en trouve

aujourd'hui, pour nous faire un crime de risquer notre existence, afin

d'assurer à la France la richesse dans l'avenir.

Marchand s'interrompit.

Un brusque arrêt venait de se produire dans la colonne.

--Qu'y a-t-il donc, interrogea-t-il?

Presque au même instant, le sergent Dat, qui commandait l'avant-garde,

accourut tout essoufflé.

--Commandant, cria-t-il du plus loin qu'il pensa pouvoir se faire

entendre, le sentier est barré.

--Barré?

Il se rapprocha, arriva devant le commandant, et, prenant la position

règlementaire:

--On a établi en travers du sentier, déblayé ces jours derniers par

nos éclaireurs, des abatis d'arbres. C'est une véritable barricade,

épaisse d'au moins trois ou quatre cents mètres.

Le commandant haussa les épaules:

--En quarante-huit heures, le passage sera rétabli. Que l'on campe

ici. Les porteurs seront employés comme ouvriers. Que l'on fauche tous

les buissons dans un rayon de cinq cents mètres, afin que, la nuit,

nos projecteurs électriques éclairent le terrain dénudé et s'opposent

à toute surprise.

Puis, se tournant vers les officiers:

--Pour vous, messieurs, des reconnaissances dans toutes les

directions. En avant des abatis surtout. Il s'agit de savoir si

d'autres obstacles n'ont pas été créés, entre ce point et celui où

nous pourrons reprendre la navigation.

Les capitaines Mangin et Baratier s'éloignèrent en courant, suivis par

le sergent Dat qui communiqua aux divers gradés les instructions du

commandant.

Une demi-heure plus tard, le campement était établi.

Des escouades de porteurs, armés de haches ou de sabres d'abatis,

fauchaient les buissons à droite et à gauche du campement. Des

arbustes coupés, d'autres formaient des fagots qu'ils allaient

précipiter dans la rivière.

Marchand s'était porté en avant, pour se rendre compte de l'importance

de l'obstacle placé sur sa route par des mains inconnues.

C'étaient des abatis conçus évidemment à la manière européenne.

En effet, si l'on veut rendre une route encaissée impraticable à

l'artillerie et à la cavalerie, on abat des arbres en travers, et,

pour leur donner plus de cohésion, on les relie par un lacis de fil de

fer.

Ici on avait procédé de même.

Seulement, le fil de fer faisant défaut dans les forêts africaines, on

y avait substitué des liens de joncs.

Il n'y avait donc pas de doute.

La série des tracasseries anglaises commençait.

Sous ce climat torride, tout retard d'une colonne, tout surcroît de

fatigue imposé à ceux qui en font partie, sont batailles gagnées par

l'ennemi.

Ce qui arrête une troupe bien armée et approvisionnée, ce n'est pas la

résistance des indigènes, c'est la lassitude.

La lassitude, mère de l'anémie, mère de la fièvre, qui terrassent les

plus forts, qui déciment les corps les plus entraînés et les mieux

conduits.

Mais, en confiant la mission Congo-Nil au commandant Marchand, le

gouvernement français avait été bien inspiré.

C'était un routier d'Afrique.

Il prévoyait tout et ne se laissait surprendre par aucun incident.

On avait barré la route pour causer aux hommes une fatigue plus

grande.

Cette fatigue deviendrait un repos, de par la volonté du chef.

La coupe des buissons terminée, les porteurs furent divisés en quatre

portions. Chacune travailla une heure aux abatis.

De cette façon, les noirs se reposaient trois heures sur quatre.

Puis le commandant décida, qu'à partir de ce moment, on préparerait

soir et matin du thé additionné d'une faible proportion de quinine.

La boisson tonique acquiert ainsi des propriétés fébrifuges.

On peut affirmer que si le commandant Marchand a ramené sa mission

presque au complet, cette sage précaution y a puissamment contribué.

A la nuit on avait déblayé environ cent vingt mètres d'abatis.

Les reconnaissances était rentrées une à une.

Le rapport de leurs chefs pouvait se résumer ainsi.

«Rien vu. Pas un indigène aux alentours, dans un rayon de trois

kilomètres.

Les éclaireurs envoyés en avant des abatis avaient progressé jusqu'au

delà des rapides.

Ils n'avaient rien remarqué d'anormal.

Les abatis franchis, la route était libre.

Cependant une inquiétude tenait encore le commandant.

Bien qu'à si peu de distance de Bangui une attaque de vive force ne

parût pas à craindre, elle était cependant possible.

Aussi les lampes électriques à réflecteurs furent-elles installées de

loin en loin autour du campement.

Elles inondèrent le sous-bois de nappes de lumière blanche, tout en

maintenant le camp dans l'ombre.

De cette façon, si l'ennemi se montrait, on le verrait nettement,

tandis que lui-même ne pourrait apercevoir ses adversaires.

Et ces précautions tactiques prises, les sentinelles placées, tout le

monde s'endormit.

Au milieu du camp plongé dans le sommeil, un homme veillait.

Il s'était assis devant sa tente et ses yeux sondaient incessamment

les profondeurs mystérieuses de la forêt. Il était là, prêt à bondir à

la moindre alerte, à défendre ceux qui marchaient sous ses ordres.

Le repos qu'il avait ménagé à ses soldats, le chef ne se l'accordait

pas.

Cependant rien ne troubla la mission. La nuit s'écoula paisible, la

clarté du jour reparut.

Alors les travaux furent repris.

A quatre heures du soir, les derniers abatis cédaient à l'effort des

ouvriers noirs et, sans perdre un instant, la colonne se remettait en

marche.

A sept heures, elle débouchait sur une plage de sable doré.

L'Oubanghi formait en ce point une anse assez profonde, dont la rive

dénudée était entourée, en arc de cercle, par la lisière de la forêt.

Au loin, en aval, se faisait entendre un sourd mugissement. C'était le

bruit des eaux tumultueuses des rapides que l'on venait de contourner.

Le point était propice à l'établissement du camp.

La zone découverte, existant aux abords de la petite baie, rendait la

surveillance facile. Une surprise n'était pas à redouter.

De plus, le terrain, plat et dur, se prêtait merveilleusement aux

opérations de remontage des embarcations de la flottille.

Toutefois, Marchand ne négligea aucune précaution: Lampes électriques,

postes de garde furent installés comme la nuit précédente.

Seulement, cette fois, le chef pensa pouvoir dormir.

Or, vers minuit, une alerte se produisit. Un coup de feu éclata dans

le silence.

Au même instant, le commandant bondissait hors de sa tente, et sa voix

claire, exempte de toute émotion, lançait cet ordre.

--Aux faisceaux... Par escouades à vos postes de combat.

Le mouvement s'opéra sans désordre.

Les tirailleurs sénégalais sont de merveilleux soldats. Ils ont

l'intuition de la guerre et, après quelques mois de service, aucune

surprise ne les prend au dépourvu.

Agenouillés derrière le rempart formé par les bagages de la colonne,

le doigt sur la détente de leurs armes, ils attendaient.

Mais rien ne parut. C'était une fausse alerte.

Un factionnaire, surpris par l'approche d'un crocodile qui avait rampé

jusqu'à lui, avait fait usage de son fusil pour éloigner cet incommode

voisin.

A cette nouvelle, chacun retourna se coucher, et la nuit s'acheva sans

autre incident.

Huit jours plus tard, toute la flottille était à l'eau.

L'embarquement s'opéra sans encombre et la navigation fut reprise.

Rien ne s'opposa au passage de l'expédition.

A deux ou trois reprises, alors que l'on franchissait des canaux

resserrés entre des îles boisées, quelques flèches, quelques coups de

feu partirent de la rive belge, à l'adresse des voyageurs.

Le tirailleur Houza fut légèrement blessé au bras.

Deux ou trois pirogues furent trouées par les projectiles,

heureusement au-dessus de la ligne de flottaison.

Ce fut tout.

La mauvaise humeur des ennemis de la France se trahissait par ces

procédés peu courtois, mais, en somme, la mission n'en souffrait

guère.

On atteignit Mayaka.

Là, le commandant congédia ses porteurs et pagayeurs, qui, d'après les

conventions de leur engagement, ne devaient pas dépasser cette

localité.

Il les remplaça par des équipes fraîches que l'administrateur Bobichon

avait recrutées pour lui dans les régions du Kazango et de Bourma.

L'entrevue du commandant et de l'administrateur fut des plus

cordiales.

La mission allait gagner le confluent de l'Oubanghi et de la rivière

M'Bomou.

Elle remonterait ce dernier cours d'eau jusqu'au village de Rafaï.

De là elle se dirigerait vers Dem-Ziber, en traversant la vaste plaine

qui s'étend entre les rivières Chinke et Dinda.

Puis, poussant droit vers le Nord, elle contournerait les marécages du

Bahr-el-Ghazal, réputés infranchissables, longerait la frontière

méridionale du Kordofan, les rives vaseuses du lac No et atteindrait

le Nil.

Pour ces hardis pionniers de France, il semblait que la partie fût

gagnée.

Déjà, ils avaient parcouru près de la moitié du chemin.

La réussite qui avait accompagné jusque-là leur entreprise leur

donnait confiance en l'avenir.

Bref, l'expédition quitta Mayaka dans les plus heureuses dispositions.

La flottille abandonna son mouillage.

Sur la rive, l'administrateur et ses compagnons agitaient leur

mouchoir.

A bord des embarcations, les voyageurs répondaient à cet adieu amical.

Et sur une case du village, dressé au haut d'un mât, un pavillon

tricolore flottant au vent semblait, lui aussi, saluer ceux qui

partaient.

Dans les pirogues, les pagayeurs, à la peau luisante, chantaient une

chanson lente, qui rythmait leurs mouvements.

Les bateaux glissaient rapidement sur les eaux. Ils s'éloignaient, se

rapetissaient. Bientôt M. Bobichon les perdit de vue.

Maintenant, les explorateurs allaient entrer en plein inconnu.

CHAPITRE IV

LES ŒUFS DE PAQUES DU COMMANDANT MARCHAND

Ce n'était pas sans raison que le commandant avait attribué aux

intrigues anglaises, et les abatis jetés devant sa colonne

expéditionnaire le long des rapides de l'Oubanghi, et les diverses

attaques dont la mission avait été l'objet.

Et ces intrigues étaient menées précisément par ceux, qu'à

Brazzaville, il avait épargnés.

Il s'était contenté d'une simple plaisanterie, alors que les

circonstances l'eussent autorisé à traduire mister Bright et sa fille

devant un tribunal.

L'Anglais eût été condamné, au minimum, à cinq ans de prison.

Il en avait été quitte pour six semaines de repos forcé.

Aussi ne pardonnait-il pas au commandant.

Plus irritée que lui encore était miss Jane.

La jolie fille avait la prétention, bien excusable chez une aussi

charmante personne, de faire marcher tout le monde à sa guise.

Elle avait cru se moquer impunément des Français, les faire manœuvrer

à sa satisfaction.

Et tout à coup, à l'instant même où son cœur se gonflait de la joie

du triomphe, le docteur Emily était survenu.

[Illustration: ADJUDANT DE PRAT]

Gentiment, gracieusement, _à la Française enfin_, il avait réduit à

néant tous les projets de la jeune fille.

Il s'était véritablement bien moqué d'elle, et Jane devait s'avouer

qu'en tout pays, même dans le sien propre, les rieurs seraient du côté

de l'ironique médecin.

Ce lui était une blessure que la vengeance seule était capable de

cicatriser.

Car les fils d'Albion, de même que tous les partisans des coups de

force, pardonnent plus volontiers une bourrade qu'une pichenette.

[Illustration: OUVERTURE D'UNE ROUTE]

La plaisanterie légère, gauloise ou athénienne, leur fait horreur.

Du drame tant que l'on voudra, mais pas de vaudeville.

Que voulez-vous? l'esprit est un produit français.

Nos voisins d'outre-Manche, jaloux de cette supériorité, l'ont

attribuée aux fumées de nos vins incomparables du Médoc, de la

Bourgogne, de la Loire, des côtes du Rhône.

Pour l'acquérir, ils consomment un nombre incalculable de flacons de

provenance française, mais leur espoir est déçu.

L'esprit liquide ou moral est absorbé par eux sans s'assimiler.

Et ils sont bien obligés de reconnaître, de par leur consommation

même, qu'ils sont seulement les clients et que nous restons les grands

producteurs.

Quoi qu'il en soit, une fois rentrés à Léopoldville, mister Bright et

sa fille tinrent conseil.

Qu'allaient-ils faire?

Pas un instant, ils n'eurent l'idée de se plaindre aux représentants

de leur gouvernement.

Les traditions anglaises sont connues: l'agent qui est battu est

blâmé; celui qui réclame est cassé.

Dès lors à quoi se résoudre?

A cette heure, la mission Marchand remontait le Congo, l'Oubanghi.

Impossible de l'arrêter.

Et comme Bright se promenait avec agitation, Jane, pelotonnée dans un

fauteuil et qui, depuis un moment, avait caché son charmant visage

dans ses mains mignonnes, releva tout à coup la tête.

Une joie cruelle se lisait dans ses yeux.

Bright vit cela et s'arrêtant tout net:

--Jane, mon enfant, auriez-vous trouvé le moyen de punir ces

misérables des inquiétudes qu'ils nous ont causées.

On le voit, le digne agent était bien dans la tradition anglaise qui

veut que les Saxons hurlent à un coup d'épingle donné par un

malheureux qu'ils empalent.

--Oui, mon père, murmura la jeune fille.

Puis se levant, elle vint à lui, baissa la voix:

--Votre avis est qu'il ne faut pas qu'ils atteignent les rives du Nil?

--_By god!_ non, ils ne doivent pas.

--Et si l'on pouvait les engager dans le plus mauvais chemin...

Jane fit une pause et, plus bas encore:

--... Le chemin au bout duquel on n'arrive jamais?

On eût dit qu'elle faisait effort pour prononcer ces paroles de sens

si lugubre.

--De quel chemin parlez-vous? questionna avidement Bright, sans

remarquer l'indécision de son interlocutrice?

Elle baissa la tête sans répondre. Evidemment un combat se livrait en

elle.

--Quel chemin, répéta l'agent libre?

Alors elle sembla se décider:

--Celui qui traverse les marais du Bahr-el-Ghazal.

A cette réplique, Bright eut l'air absolument déconfit.

Il haussa les épaules et, avec une sécheresse inaccoutumée, il

prononça:

--Vous parlez _en dehors du bon sens_, Jane.

--Pourquoi cela, je vous prie, riposta la jeune fille d'un ton piqué?

--Parce que vous oubliez les renseignements que vous-même m'avez

apportés.

--Vous vous trompez, je n'oublie rien.

Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil) · 第 2 / 9 段