Partout les jeunes filles, les femmes aux nez épatés, aux lè

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par

le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été

conservée et n'a pas été harmonisée.

La Mission Marchand

(CONGO-NIL)

[Illustration: LE COMMANDANT MARCHAND]

_Les Grands Explorateurs_

PAUL D'IVOI

La Mission

Marchand

(CONGO--NIL)143

[Illustration: logo]

PARIS

FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS

78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78

A M. LE COLONEL BINGER

_Dédier à un héros de l'exploration africaine, ce livre qui relate

l'histoire d'un autre héros du Continent noir, c'est, me semble-t-il,

réunir deux frères d'armes dans une même pensée._

_Et c'est ce que je fais avec le respect profond, avec l'immense

tendresse que je ressens pour tous ceux qui sont allés là-bas,

faucheurs de France, faire la moisson d'honneur._

PAUL D'IVOI.

_28 mai 1899_

AVANT-PROPOS

Dans ces vingt dernières années, les Européens se sont partagé

l'Afrique.

Deux peuples surtout ont réussi à se faire la part large: l'Anglais et

le Français.

Le premier occupa le Sud de l'Afrique, du Cap de Bonne-Espérance aux

grands Lacs; puis il s'implanta au Nord-Est du Continent noir,

occupant _effectivement_ l'Egypte et _nominalement_ la Nubie.

La France, elle, appuyée au Nord sur sa vieille colonie algérienne; à

l'Ouest, sur ses établissements du Sénégal et du golfe de Guinée,

étendit son influence sur la plus grande partie du bassin du Niger,

conquit la côte d'Ivoire, le Dahomey, le Congo, tandis qu'à

l'extrémité opposée de la terre africaine, elle plantait son drapeau à

Obock, Djibouti et Tadjourah.

Tout naturellement la Grande-Bretagne devait être tentée de réunir

l'Egypte au Cap, et la France de joindre le Soudan et le Gabon au

territoire d'Obock.

De là, deux mouvements d'expansion, _perpendiculaires l'un à l'autre_

et appelés fatalement à se contrecarrer.

Si les soldats et fonctionnaires de la République soudaient l'Ouest

africain à l'Hinterland d'Obock, les Saxons se trouvaient coupés du

Cap; si, au contraire, les sujets de S. M. la Reine Victoria pouvaient

faire leur trouée, l'importance de nos établissements de Tadjourah

était considérablement diminuée, et la liberté de l'Abyssinie, _notre

alliée naturelle_, était compromise.

Voilà pourquoi l'on organisa la mission Congo-Nil. La route de

pénétration des Anglais vers le Sud ne pouvait être, de par la

configuration du pays, que le lit du fleuve autrefois rougi par Moïse.

Donc une mission, partie du Congo et venant occuper une agglomération

quelconque sur les berges nilotiques, assurait le succès de la France

dans cette course aux territoires.

Par malheur, la chose une fois décidée en principe, on hésita

beaucoup.

Le commandement fut d'abord donné, puis retiré au lieutenant-colonel

Monteil, lequel, pour se venger--se venger ainsi qu'il convient à un

officier de grand mérite et de grand cœur--exécuta cette marche de

4.000 kilomètres, admirée par tous, qui le conduisit, de l'Atlantique

au lac Tchad et du lac Tchad à la Méditerranée.

Enfin, au début de l'année 1896, le commandant Marchand[1] fut désigné

pour former et diriger la mission.

[1] Marchand était seulement capitaine à cette époque; il

n'obtint le quatrième galon qu'à son arrivée à Fachoda.

Toutefois, dans le récit, nous l'appellerons commandant, parce que

tel est le _titre_ donné aux chefs de mission, quel que soit leur

_grade_.

Nous n'avons point l'intention de suivre pas à pas l'héroïque

explorateur. Nous voulons seulement utiliser nos correspondances

particulières, pour relater, d'après les acteurs mêmes du drame, les

principales étapes d'une expédition qu'en des temps moins prosaïques,

les poètes eussent chantée.

28 mai 1899.

PAUL D'IVOI.

La Mission Marchand

(CONGO-NIL)

_AVERTISSEMENT_

_Un mot de préambule s'impose. La traversée de l'Afrique par la

colonne Marchand a duré trois années._

_Elle a eu ses péripéties romanesques que nous raconterons sans rien

exagérer, sans rien atténuer. Les épisodes qui vont suivre sont, nous

le garantissons, strictement conformes à la vérité._

_C'est du reste dans des rapports anglais que nous avons puisé. Les

termes des conversations ne sont pas textuels, cela est certain, mais

les idées ont réellement été exprimées dans les circonstances que nous

rapportons._

CHAPITRE PREMIER

A LÉOPOLDVILLE

--Ainsi, Jane, vous êtes certaine que ces Français veulent atteindre

le Nil.

--Oui, mon cher père, _ils veulent ainsi_.

--Vous tenez vos renseignements de source certaine?

--Absolument certaine.

--Puis-je vous _demander votre source_?

--Non, mon père; il n'est pas convenable qu'une jeune personne confie

certaines choses à ses parents. Tout ce qu'il est juste et décent de

vous dire, c'est que vous pouvez tenir pour absolument véridiques mes

affirmations.

Ces répliques s'échangeaient, le 8 novembre 1896, entre mister Bright,

_agent libre_ anglais et sa fille, miss Jane, gracieuse personne qui,

lorsque la bizarrerie de son caractère le permettait, résidait auprès

de ce personnage à Léopoldville, _alias_ Stanleypool, capitale de

l'immense territoire connu sous les noms de Congo belge ou d'Etat

indépendant du Congo.

Un mot d'explication est ici nécessaire.

L'Angleterre, indépendamment de ses agents consulaires officiels,

entretient à l'étranger des _agents libres_.

Ceux-ci, n'ayant aucune attache gouvernementale, peuvent être

désavoués quand les circonstances l'exigent.

De là, pour eux, une liberté de mouvements absolue.

Ils peuvent tout dire, tout faire, tout oser, sans engager la

responsabilité métropolitaine, et ils usent de cette faculté, avec un

sans-gêne, avantageux pour Albion, mais extrêmement préjudiciable aux

intérêts des nations _amies_, que leur mauvaise étoile place sur le

chemin du peuple mercantile par excellence.

Mister Bright et la jolie Jane étaient debout sur le débarcadère en

pilotis, établi sur la rive gauche du Congo.

En cet endroit le fleuve s'élargit en un lac circulaire.

Au loin, en face d'eux, ils apercevaient les quelques maisons et

cabanes dont l'ensemble forme la station française de Brazzaville.

Les comptoirs de la maison Daumos, entourés de plantations de

goyaviers, d'avocatiers ou arbres à beurre, dont les fruits violets

contiennent une pulpe grasse assez semblable au beurre d'Isigny,

s'alignaient avec leur wharf de bois, au bord même du fleuve.

Les Anglais braquaient leurs lorgnettes sur ce point, au voisinage

duquel des noirs de la race Obamba, les plus beaux de formes et de

visage de tout le Congo français, travaillaient à l'édification d'un

vaste hangar.

--Voilà bien les trois vapeurs, grommelait Bright avec des grimaces

mécontentes: _le Faidherbe_, _le Duc-d'Uzès_, _la Ville-de-Bruges_....

--Et les trois chalands en aluminium, continua sa fille,

--Ainsi que les deux chalands en acier et la flottille de pirogues. Il

n'y a pas à en douter. L'expédition qui a motivé de tels préparatifs

doit être longue et lointaine.

--Le Nil, mon cher père, je vous l'ai affirmé.

--Je vous crois, Jane, je vous crois. Je sais par expérience combien

votre tête est solide. Et ces gens doivent remonter le Congo,

l'Oubanghi?

--Oui.

--Et après?

--J'ai cru comprendre qu'une fois arrivés à la limite des eaux

navigables ils se dirigeraient vers le Nord jusqu'à Dem-Ziber, puis

infléchiraient leur marche vers l'Est en contournant les marécages du

Bahr-el-Ghazal par les provinces méridionales du Kordofau, en vue

d'atteindre le Nil à hauteur de la bourgade de Fachoda.

Bright leva les bras au ciel.

--C'est une tentative insensée. Il y a quatre-vingt-dix-neuf chances

sur cent pour échouer.....

--C'est aussi mon avis, dit tranquillement la blonde miss.

--Alors, il vous semble, comme à moi, que ces Français sont fous.

Jane secoua la tête:

--Permettez. Ici, mon avis diffère du vôtre.

--Quoi! vraiment?... avec quatre-vingt-dix-neuf chances d'insuccès...

--De votre aveu même, mon père, il en reste une de réussite. Ils la

tentent, audacieux sans doute, mais non fous.

--Vous les défendez à présent?

--Pas le moins du monde.

Et avec un sourire ironique:

--Je vous apporte les renseignements les plus précis; je vous donne le

moyen de contrarier tous leurs projets, et vous appelez cela les

défendre... Vraiment, mon père, vous êtes plus royaliste que la reine

et plus anglais qu'il ne convient... même à un agent libre de

l'Angleterre.

Mister Bright ne répondit pas.

Tandis qu'il discutait avec sa fille, plusieurs personnes étaient

arrivées sur le quai.

Elles regardaient aussi.

C'étaient des colons, des soldats belges, en vestons et d'jaloué

(longs jupons qui remplacent le pantalon) blancs, n'ayant d'attribut

militaire que le solaco (casque de toile) orné d'un liseré noir, jaune

et rouge, couleurs nationales belges.

Puis quelques Pahouins Sotos de la rive gauche, au torse nu, les

hanches serrées par le caleçon large descendant à mi-cuisse.

Tous ces gens avaient des oreilles auxquelles il était inutile de

confier ses sentiments secrets.

Aussi, M. Bright appliqua ses jumelles sur ses yeux et se remit à

observer ce qui se passait de l'autre côté du fleuve.

Son attention d'ailleurs était justifiée.

Depuis la veille, la mission Marchand était concentrée à Brazzaville.

Ce n'avait pas été sans peine, et l'odyssée de la petite troupe avait

été marquée par les pires tribulations.

Ayant quitté la France au mois de juin 1896, le commandant avait

débarqué, le 23 juillet, à Loango.

Bientôt ses compagnons l'y avaient rejoint.

C'étaient les capitaines Baratier, Germain, Mangin; les lieutenants

Largeau et Gouly, le lieutenant de vaisseau Morin, l'enseigne Dyé,

l'interprète Landeroin, le médecin de marine Emily et douze

sous-officiers, parmi lesquels l'adjudant de Prat et le sergent Dal.

Une compagnie de tirailleurs sénégalais-soudanais, recrutée à Dakar,

formait le gros de la mission.

A peine débarqué, le commandant se trouva aux prises avec de terribles

difficultés.

Toute la région comprise entre Loango et Brazzaville (500 kilomètres)

était en pleine insurrection.

Les tribus Boubous, Orougous, Inengas et Ivilis s'étaient soulevées, à

la voix d'un chef, du nom de Mabiala Niganga.

Sans tarder cependant, on recruta des porteurs, le véhicule humain

étant encore le seul moyen de transport dans cette région, dite

civilisée, par comparaison avec les territoires que devaient traverser

les explorateurs.

Mais les noirs infidèles abandonnèrent les cinq cents premières

charges dans la forêt de Mayolabé.

Cette expérience démontrait l'impossibilité de gagner Brazzaville,

_point origine_ de la mission.

Marchand alors s'adressa au gouverneur, M. de Brazza Avant de

s'engager dans les solitudes africaines, il fallait déblayer la route.

Le pionnier de la civilisation était contraint de commencer son voyage

par une expédition militaire.

Il n'hésita pas.

M. de Brazza proclama l'état de siège, remit à l'officier le

commandement des troupes du Congo, et la guerre commença contre les

rebelles.

Guerre terrible dans la brousse, inconnue à quelques kilomètres de la

route suivie par les caravanes.

Guerre où chaque touffe d'arbres, chaque ravin cachent une embûche.

Guerre où l'intelligence, avec une poignée d'hommes, doit avoir raison

de tout un peuple auquel appartient l'avantage énorme de la

connaissance du terrain.

Et comme si ces obstacles, capables de décourager les plus vaillants

ne suffisaient pas, la terrible fièvre des bois, la fièvre hématurique

bilieuse s'abat sur le chef aimé, en qui tous ont mis leur confiance.

Ecrasé par la douleur, pâli, les yeux caves, trop faible pour marcher,

le commandant conserve toute son énergie morale.

Dans un palanquin grossier, des noirs le portent; et, dominant la

maladie, il se montre partout, il prévoit tout, entraînant ses

soldats, repoussant l'ennemi.

Mais ses forces s'épuisent.

Le 30 septembre, il arrive mourant à Loudima.

Est-ce que l'expédition, qui sera une gloire pour la France, va

échouer?

Est-ce qu'à Loudima, on dressera, sous les grands arbres, la petite

croix de bois qui, dans les solitudes du Continent-noir, dit au

passant:

--Salue, un Français est mort ici!

Non, l'ange du dévouement est à Loudima.

C'est une sœur de charité, une de ces humbles et courageuses femmes

qui vont là-bas, insoucieuses du climat torride, des dangers sans

nombre, pour combattre la mort, pour la vaincre souvent, et, si cela

est impossible, pour dire au moribond la suprême parole d'espoir.

Elle s'installe au chevet du malade, exécutant les prescriptions du

médecin comme un soldat exécute sa consigne.

[Illustration: CARTE ITINÉRAIRE DE LA MISSION MARCHAND]

Seulement elle prend son mot d'ordre au ciel, et quand le fiévreux a

bu la potion calmante, elle prie.

Et l'officier sent ses forces renaître.

La fièvre s'enfuit.

En avant!

Que l'on ne perde pas une heure, pas une minute.

La France attend que ses fils marchent, qu'ils marchent sans trêve,

pour aller là-bas, sur la rive du Nil où retentit naguère le tumulte

des armées des Pharaons, planter un rectangle d'étoffe tricolore qui

représente son honneur.

Les rebelles ont profité de l'inaction forcée des troupes françaises

pour se reformer.

Dans les fourrés qui avoisinent les rivières Nigré et Zefou, où les

caoutchoucs sauvages, les bananiers, les dikas, les manguiers

entrelacent leurs branches, entre lesquelles serpentent la vigne

sauvage, le raphia ou liane à vin, l'owalo, ronce produisant de

l'huile, l'ézigo, le m'pano, plantes tinctoriales, et l'acoumé, lierre

dont la sève desséchée est utilisée comme cire; dans ces fourrés, les

rebelles se sont fortifiés.

Retranchements inutiles!

Marchand les presse, les harcèle et finit par obliger leur chef,

Mabiala Niganga, à se réfugier dans la caverne d'Oulouma avec quelques

centaines de fidèles.

La position est formidable. L'entrée étroite du souterrain est

obstruée par des quartiers de rocs.

Il y a sans doute d'autres ouvertures, puisque les assiégés

réussissent à se ravitailler, mais elles sont inconnues des Européens.

Après la lutte en rase campagne, est-ce la guerre de siège qui va se

dérouler?

Ah! que non pas. Le commandant a hâte d'atteindre Brazzaville, hâte de

plonger dans l'inconnu au fond duquel se dessine, en lettres de feu,

ce mot: Fachoda.

Coûte que coûte, il faut forcer l'entrée des cavernes.

Un sergent se dévoue. La nuit il se glisse près de l'orifice et place

des boudins de dynamite dont il enflamme la fusée.

Par un hasard providentiel, ce brave échappe aux flèches, projectiles

de l'ennemi.

Une explosion se produit, transformant le passage en cratère.

C'est une gerbe de flammes, une mitraille de roches pulvérisées.

Mais à peine la fumée bleuâtre de l'explosif s'est-elle dissipée que

nos soldats, européens et noirs, bondissent en avant.

Ils s'engouffrent dans les cavernes comme un tourbillon.

Rien ne leur résiste.

L'ennemi, surpris par cette attaque soudaine, est décimé.

Des prisonniers nombreux restent entre les mains des vainqueurs, et

parmi eux, le chef Mabiala Niganga est mortellement blessé.

Désormais la révolte est décapitée.

Des colonnes volantes sont lancées dans toutes les directions. Les

villages se soumettent ou sont détruits.

Terrifiés, comprenant enfin que ni forêts, ni rivières, ni fièvres, ne

peuvent arrêter les Français, les indigènes se soumettent.

Et, réaction comique, ces nègres qui, la veille, combattaient pour la

liberté, sollicitent la domesticité. Ils demandent à être engagés

comme porteurs.

C'est le salut.

Le premier acte du drame tire à sa fin[2].

[2] La campagne avait duré trois mois. En marches et

contremarches, les troupes avaient parcouru près de 1.500

kilomètres, et cela était un simple petit supplément à

l'effrayant voyage qu'allait entreprendre la mission. Car

l'itinéraire Congo-Nil, commençait seulement à Brazzaville.

_Quinze cents kilomètres par-dessus le marché_, dans des forêts

épaisses, des vallées fortifiées par un ennemi cent fois en

nombre..., après cela, on pouvait tout espérer du chef et des

soldats.

Grâce à la bonne volonté des populations, toutes les charges sont

amenées à Brazzaville, où, le 8 novembre, quatre mois après l'arrivée

de Marchand à Loango, la mission se trouve enfin réunie.

L'énergie, déployée par le commandant Marchand dans cette passe

difficile, était bien pour inquiéter les agents anglais qui, du quai

de Léopoldville, observaient avec une rage continue.

--Que dois-je faire à votre avis, Jane, demanda enfin Mister Bright,

qui sollicitait volontiers les conseils de sa capricieuse fille?

--La question est mal posée, mon père.

--Vous trouvez?

--Sans doute. Apprenez-moi tout d'abord vers quel but vous tendez?

--Oh! c'est clair. Des Français veulent arriver au Nil, cela est

contraire aux intérêts britanniques...

--Donc un Anglais a le devoir...

--Naturellement.

Il y eut un silence; les causeurs réfléchissaient.

Puis la charmante blonde se rapprocha de son interlocuteur:

--Il faut d'abord télégraphier à l'Amirauté.

--Bien, je _ferai ainsi_.

--Elle pourra ainsi agir de son côté.

--Votre remarque est _droite_.

--Pour nous, mon cher père...

--Pour nous, dites-vous?

--Nous demanderons un fort crédit sur la Banque de Léopoldville, car,

avec de l'argent, on fait tout ce que l'on veut.

Et tous deux, avec cette allure automatique, particulière à leur race,

se rendirent au bureau du télégraphe.

Ils expédièrent une longue dépêche, incompréhensible pour les

profanes, car les mots avaient une signification particulière,

convenue à l'avance avec leurs correspondants.

Le soir même, un petit noir, télégraphiste de ce pays de bois d'ébène,

(Uniforme: tout nu, avec une casquette blanche sans visière et à

liseré bleu) leur apportait en réponse le télégramme que voici:

«Compris. Crédit illimité. Ordres nécessaires expédiés. Suivre, si

possible opération. Envoyer nouvelles fréquentes. Gros intérêts en

jeu.»

La signature était:

«Clarence de Ladbroke--Grove--Road--London.»

Ces détails, rigoureusement authentiques[3] étaient indispensables

pour montrer les dessous politico-diplomatiques, par suite desquels

les obstacles se multiplièrent sur la route; la mission, rendant son

succès si improbable, qu'à la nouvelle de son arrivée à Fashoda, un

homme d'Etat anglais s'écria:

[3] De même que dans le cours de ce récit, le dialogue n'est pas

strictement textuel, mais les idées exprimées et les faits sont

d'une absolue exactitude.

--Ce Marchand est un Titan; il escaladerait le ciel s'il lui en

prenait fantaisie.

CHAPITRE II

COMME QUOI IL N'EST PAS TOUJOURS COMMODE DE MONTER UNE CHALOUPE

La presse, la photographie, la gravure ont popularisé les traits du

chef de la mission Congo-Nil.

De taille moyenne, le visage doux, l'air timide presque, cet air de

ceux que la nature a créés pour le mépris de l'argent, et qui

n'aspirent qu'à un luxe, le plus coûteux de tous, car le milliard n'en

permet pas l'achat, le luxe de l'honneur.

Au repos, il tient volontiers les paupières baissées, laissant à

d'autres le souci de briller par d'abondantes paroles.

Mais qu'il se présente une chose utile à dire, les volets de ses yeux

francs glissent, laissant passer un éclair, un potentiel intense

d'énergie. Alors les bavards se taisent avec une sorte de confusion.

Ils ont reconnu le chef, comme on dit dans l'armée; le chef qui enlève

ses subordonnés, par les seules forces de l'attraction et de

l'exemple, vers les cimes du dévouement.

Or, le 12 décembre, le commandant, retenu depuis trente-quatre jours à

Brazzaville, était assis sur un siège grossièrement façonné avec des

tiges de rotang.

Ses yeux se fixaient sur le fleuve, et au delà, sur l'agglomération de

Léopoldville, entourée d'immenses champs de manioc, dont la fécule est

connue chez nous sous le nom de _tapioca_.

Il était soucieux et grave.

En face de lui se tenait le capitaine Mangin, dont le visage,

exprimait également l'ennui.

--Alors capitaine, fit tout à coup Marchand après un silence prolongé,

nos derniers convois ne peuvent arriver?

--Non, mon commandant.

--Les porteurs, engagés un jour, se dérobent le lendemain?

--Exactement. On croirait qu'une influence néfaste s'amuse à défaire

tout ce que nous faisons.

Les traits du commandant se contractèrent légèrement.

--Je me doute de la nature de cette influence, murmura-t-il.

Et regardant son interlocuteur bien en face:

--Mangin, mon ami, avez-vous fait fouiller les villages des environs?

--Non, commandant.

--Eh bien, il faut charger de ce soin et sans retard quelques-unes de

nos escouades.

Il se tut un moment encore, puis avec un sourire:

--C'est une bonne précaution, nous la prendrons constamment désormais.

Le capitaine parut surpris.

--Je m'explique, mon ami. Les indigènes n'attachent pas une valeur

monnayée aux pièces d'or.

--En effet. Ils en usent surtout comme parure.

--Justement. Eh bien, je pense qu'autour de nous en ce moment, et plus

tard le long de notre route, la grande mode pour les coquettes

africaines est, ou sera, de porter en colliers, gorgerins, bracelets,

pendants de nez ou d'oreilles, des disques d'or à l'effigie de

Saint-Georges, du roi des Belges ou de l'Etat Indépendant.

Mangin fit un brusque mouvement.

--Vous comprenez, capitaine?

--Parfaitement, répondit le jeune officier.

--Il importe donc de constater la chose. Le nombre des parures dorées

nous fera connaître l'étiage exact des inquiétudes anglaises au sujet

de notre mission. Il y aura également d'autres signes: je vous les

indique sommairement. Vous rencontrerez des cotonnades suspectes, des

spiritueux qui nous avertiront que nos chances de réussite augmentent.

Enfin, quand vous serez abordé par des chefs noirs armés d'excellents

fusils; réjouissez-vous. Ils s'en serviront contre nous,

naturellement; mais cela voudra dire que décidément on nous juge

capables de toucher le but[4].

[4] _Sic._

Le commandant expliquait cela paisiblement, sans colère apparente

contre les procédés employés par l'Angleterre.

Il est vrai que l'irritation n'eût servi de rien.

Les subsides britanniques ne sont pas distribués par les agents

officiels, ce sont les _agents libres_ et aussi, hélas! les

missionnaires anglicans qui se chargent de ces libéralités.

De telle façon que le gouvernement peut toujours répondre:

--Je n'y suis pour rien, ce sont là manœuvres de particuliers. Je les

réprouve sans pouvoir les empêcher, car nous sommes un peuple libre,

et chez les peuples libres, l'individu a tous les droits.

Il est bon d'ajouter que, si un citoyen de ce libre royaume s'avisait

d'un acte profitable à la France, il serait pendu haut et court; ce

qui démontre bien que la liberté, en dépit des dires des philosophes,

ne saurait être absolue, sous peine de dégénérer en licence.

--Je pars de suite, reprit le capitaine Mangin. Je conduirai l'une des

reconnaissances.

--C'est cela. Avertissez les «cadres».

--Parfaitement.

--Pas de brutalités. Aucune mesure vexatoire. Il s'agit simplement de

nous renseigner.

--C'est entendu, mon commandant.

--Surtout pas d'imprudence, regardez sans en avoir l'air. Evitez que

les indigènes devinent le but réel de nos mouvements.

Le capitaine inclina la tête, salua militairement et s'éloigna.

Ses collègues Baratier et Germain étaient occupés à surveiller: l'un,

le chantier où gisaient les embarcations démontées; l'autre, le hangar

où s'amoncelaient vivres et munitions à mesure qu'arrivait un convoi.

Il appela donc de Prat, Dat, trois autres sous-officiers et leur

communiqua les instructions du commandant.

Peu après, six petites fractions de la compagnie de tirailleurs

prirent les armes, et chacune, suivant le gradé qui l'avait

rassemblée, traversa l'étroite zone cultivée, ceinture verdoyante de

Brazzaville, puis s'enfonça dans la brousse.

Toutes les reconnaissances rentraient le soir même.

Nulle part, elles n'avaient rencontré de résistance.

Par contre, elles avaient pu constater la justesse des prévisions du

chef de la mission.

Partout les jeunes filles, les femmes aux nez épatés, aux lèvres

épaisses, aux cheveux crépus, étaient parées des «grigris jaunes»

(selon leur propre expression) que les Anglais pratiques appellent:

livres sterling ou guinées.

Cela parut amuser énormément le commandant Marchand.

Et ici se place un incident joyeux, qui prouve qu'en véritable héros

de France l'officier sait user à l'occasion des moyens[5] spirituels

que l'on croirait réservés au seul vaudeville.

[5] Cet épisode réjouissant est authentique.

Le lendemain, 13 décembre, un sergent de race ouolof, faisant partie

de la compagnie de tirailleurs, eut une longue conversation avec le

commandant.

Il le quitta, le visage convulsé par un rire joyeux, qui découvrait

ses dents blanches.

Puis il gagna la berge du fleuve.

Des piroguières okambas, qui avaient amené des volailles et des

légumes au camp, étaient étendues sur le sable près de leurs

embarcations.

Elles jacassaient, point désagréables à voir, avec leurs faces

rieuses, étalant en plein soleil leurs jambes et leurs corps nus. Leur

parure rudimentaire: des colliers, des bracelets de poignets et de

chevilles, et un jupon de cotonnade descendant de la taille aux

genoux, permettait d'admirer la vigueur sculpturale de ces commères

noires.

Le sergent, Mohamed-Abar de son nom, en découvrit une qui, au contact

des blancs, avait appris une sorte de «sabir» intelligible.

Et la conversation s'engagea.

Bientôt, le sous-officier parla beuverie et eau-de-vie, sujet de

dialogue qui intéresse prodigieusement les populations nègres, sans

distinction de sexe.

Il se plaignit de ses chefs, lesquels interdisaient les spiritueux aux

soldats attachés à l'expédition.

Bref, il termina en exprimant le regret de ne pouvoir franchir le

fleuve pour gagner Léopoldville, où il lui aurait été loisible de se

gargariser d'un verre de rhum.

La comédie interprétée par le brave Ouolof eut un plein succès.

La batelière lui offrit de passer sur la rive belge, avec l'espoir de

pouvoir, elle aussi, «si carré su verre d'eau-de-vie».

Mohamed-Abar se fit prier.

Il avait parlé inconsidérément. Que diraient ses chefs s'ils

apprenaient son escapade?

Pour finir, il se rendit aux raisons de la pirogayeuse, sauta dans

l'esquif et débarqua bientôt sur le quai de Léopoldville.

Dix minutes après, toute la ville savait la présence du tirailleur.

Point n'est besoin d'affirmer que mister Bright et miss Jane furent

avertis des premiers.

Tous deux se rendirent aussitôt sur le quai.

Mohamed-Abar y était toujours, apparemment fort ennuyé par la

curiosité indiscrète des habitants de la cité.

L'agent anglais s'approcha de lui, et, employant le français, non sans

certaines syllabes gutturales qui trahissaient sa nationalité.

--Bonjour, brave soldat, dit-il.

Le Ouolof le toisa et, dans son patois naïf:

--Bonjour, toi, pékin. Toi, bonne tête tout plein. Toi dire où Mohamed

trouver eau-de-vie?

A cette question, le visage de Bright s'épanouit; d'un buveur, on tire

toujours peu ou prou de renseignements.

--Tu veux de l'eau-de-vie?

--Oui, toi dire où?

--Chez moi.

--Toi mercanti alors?

--Non, mais ami des soldats français. Si tu veux m'accompagner, je

t'offrirai du cognac et remplirai ta gourde.

Le nègre le considéra un instant d'un air soupçonneux.

--Cognac, ça cher. Toi vouloir beaucoup d'argent.

--Rien du tout. Je te l'offrirai en présent.

--En présent. Toi dire moi pas payer rien.

--C'est cela même.

Du coup, Mohamed lui ouvrit les bras.

--Oh! toi, bon mercanti, viens faire embrasser avec moi.

Et, bon gré, mal gré, il frotta sa face noire sur les joues rosées de

l'agent britannique.

Après quoi, tous deux escortés par miss Jane, que cette accolade

imprévue avait beaucoup divertie, se dirigèrent vers la maison de

Bright.

L'Anglais tint parole.

Ce fut du véritable cognac qu'il versa à son hôte, dans la gourde

duquel, suprême libéralité, il vida le contenu de la bouteille jusqu'à

la dernière goutte.

Le sergent sénégalais sembla pénétré de reconnaissance.

Il baragouinait d'un ton attendri.

--Oh! toi, bon pékin, aussi bon que cognac. Moi soldat, moi pas si

riche. Si toi venir à Brazzaville, moi régaler toi aussi. Toi venir,

dis, avec la fille blonde, qui rire de tout ce que Mohamed parler.

La jolie miss fit un signe imperceptible à son père et se rapprochant:

--Est-ce qu'une dame pourrait visiter votre camp?

--Si, si, s'empressa de répliquer le noir, toi pouvoir si toi

accompagné avec moi.

Elle minauda:

--Si papa y consentait, nous pourrions peut-être... je n'ai jamais vu

un camp, cela m'amuserait.

--Oh! lui consentir tout suite.

En parlant ainsi le Sénégalais se retournait vers Bright.

--Est-ce pas? Toi, consentir... toi venir avec Mohamed.

L'agent, sans défiance, finit par répondre:

--Oui.

Ce qui provoqua chez Jane une véritable explosion de joie.

On discuta longtemps.

Enfin, il fut convenu que Mohamed-Abar déjeunerait avec ses nouveaux

amis et que, le repas achevé, tous traverseraient le fleuve et

parcourraient le campement de la mission.

Le _breakfast_ fut exquis.

Le sous-officier était l'objet des soins les plus attentifs.

Bright s'occupant de remplir son assiette, Jane d'éviter le vide à son

verre, il mangea et but comme savent le faire les noirs quand on leur

assure franche lippée.

Mais quelles que copieuses que fussent ses libations, il ne perdit pas

de vue le but de son voyage. Pas un mot, pas un geste, n'indiqua à ses

amphitryons qu'il avait une arrière-pensée.

En sortant de table, tout le monde était d'humeur joyeuse.

Les Anglais pensaient avoir capté la confiance du tirailleur, et

celui-ci était bien certain de les avoir amenés où il le désirait.

On descendit vers le Congo en échangeant des propos affectueux.

Le canot de l'agent libre était amarré à quai.

Le dais rayé de bleu et de blanc fut déroulé, afin de protéger le joli

minois de miss Jane contre les caresses brutales du soleil, et la

traversée commença.

Curieusement, les Anglais considéraient la petite agglomération de

Brazzaville avec ses quatre ou cinq maisons européennes, un peu à

l'écart des cases indigènes.

Ils regardaient, en touristes, la construction de ces cases dont le

support central est un arbre ébauché, autour duquel se dressent les

murs et le toit conique. Bien simples ces habitations. Une seule

ouverture, la porte. Deux chambres séparées par une cloison de nattes:

la première commune, où l'on reçoit l'étranger, la seconde réservée à

la famille, sanctuaire du sommeil, des fétiches domestiques et des

coffres contenant la fortune de la maison.

L'embarcation atteignit ainsi la rive française et vint prendre place

au milieu des nombreuses pirogues des pourvoyeurs rangées en ligne, la

proue sur le sable.

Personne ne sembla faire attention aux nouveaux venus.

Ce qui amena Bright à communiquer à sa fille cette réflexion pleine

d'humour:

--Etonnants ces Français. Ils ne se gardent pas plus en pays étranger

que chez eux.

Et cette réponse malicieuse de la gentille blonde:

--Que voulez-vous, mon père. _Le mouton qui doit être mangé n'a jamais

eu de griffes._

Le proverbe anglais parvint aux longues oreilles de Mohamed-Abar.

Il se détourna pour cacher son large rire silencieux.

Et la promenade commença à travers les paillottes du campement.

Jane semble enchantée.

Tout lui est sujet à étonnement. Les armes en faisceaux, les

ustensiles de campement, l'arrêtent, l'intéressent.

Il faut que tout lui soit expliqué.

Avec une ingénuité feinte, elle affirme vouloir conserver le souvenir

de sa visite... aux braves soldats français.

Elle tire de son _réticule_, car elle a un réticule, tout comme si

elle se promenait à Londres, au lieu d'être en pleine Afrique; elle en

tire disons-nous, un mignon petit carnet. De son porte-mine d'or elle

trace des lignes d'une écriture un peu anguleuse. Elle dessine même

quelques silhouettes de tirailleurs.

[Illustration: CAPITAINE BARATIER.]

Tout doucement, sans en avoir l'air, elle entraîne le sous-officier

Mohamed vers le hangar qui abrite les charges.

Là, elle s'extasie.

--Que de rations, que de munitions; jamais la petite troupe du

commandant Marchand ne consommera tout.

[Illustration: LES RAPIDES DE L'OUBANGHI A L'ÉPOQUE DES HAUTES

EAUX]

Avec une complaisance qui ne se dément pas, le Soudanais répond à ses

questions, il pousse l'amabilité jusqu'à interroger ses camarades,

voire même les gradés du «cadre européen», quand il ne sait pas.

Et Jane note: tant de rations, tant de cartouches, tant de ceci, tant

de cela.

De temps à autre, elle adresse à son père un regard triomphant.

Elle semble lui dire:

--Admirez, voyez comme je comprends bien un service d'espionnage.

Lui, la considère d'un air tendre, ému.

Il se confesse que vraiment il possède une fille exceptionnelle.

Une fille qui fera sa gloire, lorsqu'il transmettra à l'Amirauté les

notes si précises, si complètes, que la folle confiance des Français

lui permet d'amasser.

L'inventaire du hangar est terminé.

Là, tout près, s'étend le chantier que remplissent les bateaux

démontables; on n'a pas encore eu le loisir de les assembler.

Jane a un cri de surprise, un joli cri de jeune fille, tel un

gazouillement d'oiseau.

--Qu'est-ce donc que tous ces morceaux de métal? On dirait de l'acier,

de l'aluminium. C'est sans doute pour faire des présents, pour vous

concilier les bonnes grâces des chefs dont vous traverserez les

territoires?

Et comme Mohamed-Abar fait entendre un gros rire sonore:

--J'ai dit une folie, j'imagine, continue-t-elle gentiment; je vois

que vous riez de moi. Ce n'est pas bien, mon ami noir; je ne suis pas

un militaire, moi, et je ne saurais être tenue de connaître tous vos

engins de guerre.

Mais l'Africain paraît confus de s'être laissé aller à l'hilarité.

Il s'excuse, et, de plus en plus complaisant, il explique encore:

--Ce sont là les bateaux démontables de la mission.

--Des bateaux, ces choses-là, se récrie l'Anglaise?

--Mais oui.

--Je ne croirai jamais cela.

Pour la persuader, Mohamed-Abar est obligé de la guider à travers le

chantier.

Il lui détaille les opérations de montage et d'ajustage, des

différentes pièces des coques, des machines, du pont, des

embarcations.

Cela intéresse bien vivement Jane, car elle ne se lasse pas

d'interroger.

Et comme le Soudanais ne se lasse pas de répondre, elle apprend le

tonnage, le gabarit de chaque bateau, son tirant d'eau, la force des

machines.

Et les pages du carnet se couvrent de notes; le porte-mine court

fiévreusement sur le papier.

La visite est terminée.

Les Anglais savent tout; ils ont tout vu, tout sans exception.

Maintenant ils vont regagner leur canot.

Ils peuvent retourner à Léopoldville, leur moisson est complète. Le

gouvernement britannique connaîtra les forces dont dispose la mission,

tout aussi bien que le commandant qui l'a organisée.

Pas de danger qu'ils se trompent, que les chiffres se brouillent dans

leur tête, qu'ils omettent un détail essentiel.

Le carnet est là pour assurer leur mémoire.

Malgré eux, leurs traits expriment le triomphe, et c'est avec une

ironie transparente qu'ils disent à leur guide combien ils regrettent

de le quitter.

Ils espèrent bien le revoir.

Et Mohamed, qui est un grand «blagueur», comme tous les Ouolofs, leur

répond en clignant des yeux le plus comiquement du monde.

--Moi voir toi tous les jours, fille blonde. Toi jolie; moi triste si

pas voir et rire avec toi.

Ce dont Jane s'amuse, s'amuse comme une enfant.

Comme les hommes sont bêtes... tous, tous sans exception... la couleur

n'y fait rien. Blancs, rouges, jaunes ou noirs, ils sont hypnotisés

par deux yeux de femme et ne soupçonnent pas les complications du

cerveau qu'abritent le front poli et la chevelure soyeuse.

Avant la séparation, Mohamed veut absolument conduire les Anglais à la

cantine.

Car la mission a une cantine, une grande tente de toile, au milieu de

laquelle trône Bouba, la vieille Congolaise, qui rit toujours en

montrant ses gencives dont les dents sont absentes; Bouba qui dit à

chaque consommateur:

--Bouba, plus dents. Li dents parties, grand voyage. Li dents à ti

partir bien plus tôt avant mi miennes reveni.

Elle est coquette néanmoins, la vieille Bouba. Elle a une chemise de

soie, jadis verte, qui décollète ses épaules noires, un jupon

écossais, et de larges babouches rouges cachent ses pieds nus.

A force de patience, elle a réussi à donner à sa toison crépue,

l'apparence d'un chignon, dont l'extrême pointe est cachée sous son

chapeau rose.

Bouba s'empresse autour de Jane.

--Quoi ti boi, petit cœur, dit-elle. Soif, bé sur, li souleil routit.

Et ne recevant pas de réponse, elle continue:

--Ti boi _Itoutou_, ti vouloi...

Mais l'itoutou, boisson fermentée extraite des fruits de l'arbre

Djoriga (_Aubrya Gobonensis_) ne paraît pas tenter Jane.

La jeune fille hésite; alors Bouba lui montre un petit fût sur lequel

est écrit: Porto.

Cela fait partie des provisions de la mission.

--Porto, bonno eau di raisin... li fara la joue rose, ti joulie tout

plein.

Alors Jane se décide.

Le porto jouit d'une estime particulière en Angleterre.

Et puis c'est si drôle de se faire offrir du porto, dans une cantine,

par un soldat noir.

Quelle aventure, pleine de couleur (sans calembour) à consigner dans

sa prochaine lettre à ses amies d'Angleterre, à ses anciennes

condisciples de l'institution Phileabog, de Chatham.

Bright, très égayé aussi, s'absorbe dans la confection d'un cognac

coktail.

Certainement pour le coktail, le whiskey est préférable à l'eau-de-vie

française, mais quand on n'a sous la main que cette dernière, il faut

savoir s'en contenter.

A la guerre comme à la guerre. _In the war as in the war._

Soudain, un sergent entre sous la tente.

Celui-ci est un blanc.

Il s'approche des Anglais, et avec politesse:

--Pardon de vous troubler, Monsieur, Mademoiselle, mais monsieur le

médecin-major Emily a entendu dire que vous habitiez Léopoldville.

--C'est exact, répond Bright.

--Alors, seriez-vous assez aimables pour me suivre auprès de lui. Il

désirerait vivement converser avec vous.

--Converser de quoi, grommelle l'Anglais?

Mais Jane l'interrompt vivement:

--Nous ferons avec grand plaisir la connaissance du docteur. Nous

comprenons parfaitement son désir. Après quelques mois de brousse, on

est heureux de trouver des personnes avec lesquelles on puisse causer.

Bright opine de la tête.

Et le père et la fille se séparent de Mohamed-Abar en l'invitant à

revenir goûter leur cognac à Léopoldville.

Précédés par le sergent qui est venu les chercher, ils se dirigent

vers le village de Brazzaville.

A la porte de l'une des maisons, le sous-officier s'arrête.

Il heurte.

Presque aussitôt on ouvre.

--Les personnes que le major a demandées.

C'est un caporal infirmier qui reçoit les visiteurs.

Il les fait entrer, les conduit dans une petite pièce, sombre parce

que toutes les ouvertures sont fermées par des contrevents de bois.

Evidemment le docteur craint la chaleur; il se barricade contre elle.

Deux minutes se passent. Un homme au visage souriant pénètre dans la

salle.

Il salue avec la plus parfaite aisance:

--Mademoiselle, Monsieur, excusez l'indiscrétion d'un homme privé

depuis plusieurs semaines de la vue de personnages avec lesquels il

lui soit loisible d'échanger quelques idées.

Cela est dit si naturellement que les Anglais répondent par un sourire

agréable.

Le docteur leur tend les mains, ils y placent les leurs.

Mais alors la scène change.

Les traits du médecin se rembrunissent soudain:

Il murmure entre ses dents:

--Oh! oh! qu'est cela?

Il a saisi les poignets de l'agent, de sa fille.

Il leur tâte le pouls.

--Ah ça! que signifie cette plaisanterie, gronde Bright.

M. Emily secoue la tête.

--Vous riez, malheureux, alors que le cas est aussi grave.

--De quoi parlez-vous?

--De votre santé.

--De ma santé, jamais elle n'a été aussi bonne.

--Erreur profonde.

--Erreur?

--Complète. Vous êtes malade à ce point, cher monsieur, et vous aussi,

ma gracieuse demoiselle, que, si vous ne vous conformiez pas

absolument à mes prescriptions, je ne donnerais pas un penny de votre

vie.

Le père et la fille se regardent.

La même pensée est dans leurs yeux.

--Cet homme est fou, positivement fou.

Mais M. Emily reprend:

--Avant tout, il faut vous persuader. Vous êtes atteints de la fièvre

jaune.

--Nous!

C'est un cri de terreur qui s'échappe de leurs lèvres au nom de la

terrible maladie.

Le docteur les rassure bien vite:

--Ne vous effrayez pas, je vous assure que vous ne courrez aucun

danger si vous restez dans cette chambre. Un mois, six semaines

suffiront pour vous tirer d'affaire.

--Un mois, six semaines, s'exclament les Anglais.

--Au moins, reprend d'un ton paterne, le docteur redevenu souriant.

Et très sérieusement:

--Mais ne perdons pas notre temps en vaines récriminations.

--Pourtant.

--Il faut avant tout vous séparer des objets qui vous ont communiqué

cette vilaine fièvre.

--Des objets qui...?

Bright, Jane regardent autour d'eux avec épouvante.

Ils tiennent leurs mains en l'air, loin de leurs vêtements, comme

s'ils craignaient de toucher l'étoffe.

Ils ont peur, une peur atroce.

La jolie blonde a laissé tomber son réticule.

M. Emily s'en saisit, l'ouvre, en tire le carnet de l'Anglaise.

Et le tenant du bout des doigts.

--Voici le coupable, dit-il.

Alors Jane comprend.

Elle se précipite en avant, veut reprendre le carnet.

Doucement le docteur la repousse.

--Ne jouez pas avec la mort, malheureuse enfant, reprend-il d'un ton

moitié grave, moitié badin. Ce calepin contient des notes qui vous

convaincraient d'espionnage, vous et monsieur votre père, si elles

n'étaient l'œuvre du délire qui précède toujours la fièvre jaune.

Et avec une nuance de sévérité:

--Restez ici; vous ne manquerez de rien. Dans un mois, vous en

sortirez complètement guérie, je l'espère.

Jane est atterrée.

Sans voix, sans un geste, elle a courbé la tête.

Son triomphe s'est transformé en défaite.

Ce sont les Français qui l'ont jouée.

Ils ont, dans son carnet, des preuves suffisantes pour l'emprisonner,

la condamner comme espionne, sans que le gouvernement anglais soit en

droit d'intervenir.

Elle tremble, elle enrage.

Mais toute résistance est inutile. Il lui faut se soumettre.

La petite comédie bouffe, organisée par le commandant, était arrivée à

sa dernière scène.

A dater de ce jour, le campement français compta deux hôtes de plus.

Les attentions les plus délicates entourèrent les prisonniers.

Et comme un bienfait n'est jamais perdu, la mission trouva désormais

les porteurs, les ouvriers dont elle avait besoin.

Tous les obstacles disparurent.

Malgré les pluies diluviennes, les effroyables orages journaliers, la

température étouffante (moyenne 37° centigrades à l'ombre) qui,

pendant la saison des pluies (octobre à mai), causent à l'Européen une

transpiration constante, un ralentissement de la circulation sanguine,

un invincible alourdissement du cerveau; malgré tout, les bateaux se

montèrent, et, le 13 janvier 1897, le capitaine Mangin quitta

Brazzaville avec trois vapeurs qui emportaient ses tirailleurs, des

porteurs et onze mille charges.

Le 24 du même mois, le steamer _La Ville-de-Bruges_ suivait avec onze

cents charges et toutes les embarcations.

Enfin le 1er mars, le commandant partait à son tour.

Il avait pris passage sur un bateau à marche rapide, et il put ainsi

rejoindre ceux qu'il avait envoyés en avant, un peu au-dessus du

confluent de l'Oubanghi et du Congo.

Quelques jours avant son départ, le docteur Emily, qui venait, chaque

matin, visiter les prisonniers anglais, les avait déclarés guéris.

Lui-même les avait accompagnés jusqu'au bord du fleuve, les avait

installés dans une pirogue préparée pour les recevoir.

Mais, avant de donner aux rameurs l'ordre de se mettre en marche, il

s'était penché vers Jane et lui avait murmuré à l'oreille:

--Je suis heureux d'avoir sauvé une aussi ravissante personne. Mais ne

dédaignez pas de prendre beaucoup de précautions, car dans ces

terribles fièvres, ce qu'il faut craindre surtout ce sont les

rechutes.

Sur un geste de lui, les pagayeurs imprimèrent à l'esquif une

impulsion rapide.

M. Emily salua de la main, cria encore:

--Gare aux rechutes.

Et revint paisiblement rejoindre le commandant Marchand avec lequel il

devait s'embarquer.

Nous verrons bientôt si miss Jane et mister Bright tinrent compte de

sa recommandation.

CHAPITRE III

LES RAPIDES DE l'OUBANGHI.

L'Oubanghi, principal affluent de la rive droite du Congo, indique,

sur une distance d'environ 1.000 kilomètres, la ligne séparative des

possessions françaises et belges.

Sa direction générale, en le prenant à partir de son confluent, est

d'abord franchement du Sud au Nord, jusqu'à la station de Bangui. En

ce point, la rivière s'infléchit brusquement à l'Est.

Jusque-là, la mission ne rencontra pas de difficultés.

La rivière était large, les eaux hautes et la flottille filait

rapidement.

Elle franchit ainsi les postes ou les villages de Youmbé, Libembé,

Gobé et Béki.

On remarquera que la consonnance _bé_ se retrouve dans tous ces noms.

Et l'on ne s'en étonnera pas en apprenant que cette syllabe signifie

dans la langue du pays: agglomération ou endroit habité. Bangui, qui

semble faire exception à la règle, n'est qu'une contraction des deux

mots Bé Angui.

A Bangui, une halte s'imposait.

En amont de cette localité, en effet, commencent les rapides de la

rivière.

C'est une série de passages resserrés, entrecoupés de chutes, qui

dressent un obstacle insurmontable entre les biefs inférieur et

supérieur du cours d'eau.

Obstacle qui ne surprit pas le commandant Marchand, car il était

connu, prévu et étudié depuis longtemps.

Il savait qu'à Bangui, il faudrait transporter les embarcations par

terre jusqu'au delà des rapides.

C'était une perte de temps considérable, il est vrai, car les vapeurs

et chalands devaient être démontés, tirés à terre, et plus tard

remontés; mais, en somme, ce travail s'exécuterait dans de bonnes

conditions et à proximité d'un centre populeux, qui fournirait, en

hommes et en matériaux, tout ce qui serait nécessaire pour le

transport de la flottille.

Enfin on était dans la saison sèche, presque aussi chaude que celle de

l'hivernage, mais qui paraît beaucoup plus fraîche, parce que

l'humidité a disparu et que par suite la tension électrique est

moindre.

Il est à remarquer, en effet, que les Européens supportent

parfaitement la chaleur sèche.

L'anémie et la fièvre ne les atteignent réellement que durant la

saison humide et orageuse appelée hivernage.

Tout se passa d'abord comme l'avait prévu le commandant.

Tandis que le gros de l'expédition procédait au démontage des

embarcations, une section reconnaissait la route de terre.

La route.... un sentier à peine indiqué, côtoyant la rivière à travers

la forêt tropicale, inextricable, que désormais les explorateurs

devaient rencontrer partout jusqu'aux environs de Tambourah.

Ces éclaireurs se firent pionniers.

Ils abattaient les buissons, les arbres même qui eussent pu arrêter la

marche des porteurs.

Bref, après huit journées d'attente, ils rejoignirent leurs compagnons

campés autour de Bangui et annoncèrent que le passage était libre.

Le commandant décida que l'on se mettrait en route dès le lendemain.

Il veilla lui-même à ce que tout fût prêt et, le soir, il s'assura que

les tirailleurs et les porteurs s'endormaient de bonne heure.

Les noirs sont, en effet, de grands enfants; il faut les surveiller

sans cesse, sous peine de les voir se livrer aux danses et aux

libations exagérées, la veille d'une marche fatigante.

On devine le résultat d'une pareille préparation.

Les hommes sont sans vigueur à l'heure précise où ils en auraient le

plus grand besoin.

La nuit s'écoula sans incident.

Au jour, le clairon réveilla les dormeurs.

Ce fut aussitôt, dans le campement, une agitation de fourmilière.

Rien n'était pittoresque comme le départ de la colonne formée comme

celle de la mission.

Les porteurs Beduyrios se rassemblaient autour de leurs charges et

chantaient une mélopée barbare où ils célébraient le soleil.

Auprès d'eux, les Fayoudas soufflent dans des cornes de buffle dont

ils tirent des sons lamentables.

Les grands explorateurs: La Mission Marchand (Congo-Nil) · 第 1 / 9 段