DEUX SOCIÉTÉS

Le monde marche vers une sorte d’américanisme qui blesse nos idées

raffinées, mais qui, une fois les crises de l’heure actuelle passées,

pourra bien n’être pas plus mauvais que l’ancien régime pour la seule

chose qui importe, c’est-à-dire l’affranchissement et le progrès de

l’esprit humain. Une société où la distinction personnelle a peu de

prix, où le talent et l’esprit n’ont aucune cote officielle, où la haute

fonction n’ennoblit pas, où la politique devient l’emploi des déclassés

et des gens de troisième ordre, où les récompenses de la vie vont de

préférence à l’intrigue, à la vulgarité, au charlatanisme qui cultive

l’art de la réclame, à la rouerie qui serre habilement les contours du

Code pénal, une telle société, dis-je, ne saurait nous plaire. Nous

avons été habitués à un système plus protecteur, à compter davantage sur

le gouvernement pour patronner ce qui est noble et bon. Mais par combien

de servitudes n’avons-nous pas payé ce patronage! Richelieu et Louis XIV

regardaient comme un devoir de pensionner les gens de mérite du monde

entier; combien ils eussent mieux fait, si le temps l’eût permis, de

laisser les gens de mérite tranquilles, sans les pensionner ni les

gêner! Le temps de la Restauration passe pour une époque libérale; or

certainement nous ne voudrions plus vivre sous un régime qui fit gauchir

un génie comme Cuvier, étouffa en de mesquins compromis l’esprit si vif

de M. Cousin, retarda la critique de cinquante ans. Les concessions

qu’il fallait faire à la cour, à la société, au clergé étaient pires que

les petits désagréments que peut nous infliger la démocratie.

(Souvenirs d’enfance et le jeunesse, 1883.)

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