La colonisation en grand est une nécessité politique tout à fait de
premier ordre. Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée
au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays
de race inférieure par une race supérieure, qui s’y établit pour le
gouverner, n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de
colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en
général, et à son propre avantage. La conquête germanique du Ve et du
VIe siècle est devenue en Europe la base de toute conservation et de
toute légitimité. Autant les conquêtes entre races égales doivent être
blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par
les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité.
L’homme du peuple est presque toujours chez nous un noble déclassé; sa
lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile.
Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il
revient à son premier état. _Regere imperio populos_, voilà notre
vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la
Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la
société européenne faites un _ver sacrum_, un essaim comme ceux des
Francs, des Lombards, des Normands; chacun sera dans son rôle. La nature
a fait une race d’ouvriers: c’est la race chinoise, d’une dextérité de
main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur: gouvernez-la
avec justice, en prélevant d’elle pour le bienfait d’un tel gouvernement
un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera
satisfaite;--une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre; soyez
pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre;--une race de maîtres
et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à
travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se
révolte. Tout révolté est chez nous, plus ou moins, un soldat qui a
manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous
appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon
soldat. Or la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un
Chinois, un _fellah_, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun
fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. Les économistes se
trompent en considérant le travail comme l’origine de la propriété.
L’origine de la propriété, c’est la conquête et la garantie donnée par
le conquérant aux fruits du travail autour de lui. Les Normands ont été
en Europe les créateurs de la propriété; car, le lendemain du jour où
ces bandits eurent des terres, ils établirent pour eux et pour tous les
gens de leur domaine un ordre social et une sécurité qu’on n’avait pas
vus jusque-là.
(La Réforme intellectuelle et morale.)