NOTRE IDÉAL

Notre amabilité seule suffit pour faire de nous de mauvais républicains.

Les charmantes exagérations de la vieille politesse française, la

courtoisie qui nous met aux pieds de ceux avec qui nous sommes en

rapport, sont le contraire de cette raideur, de cette âpreté, de cette

sécheresse que donne au démocrate le sentiment perpétuel de son droit.

La France n’excelle que dans l’exquis, elle n’aime que le distingué,

elle ne sait faire que de l’aristocratique. Nous sommes une race de

gentilshommes; notre idéal a été créé par des gentilshommes, non, comme

celui de l’Amérique, par d’honnêtes bourgeois, de sérieux hommes

d’affaires. De telles habitudes ne sont satisfaites qu’avec une haute

société, une cour et des princes du sang. Espérer que les grandes et

fines œuvres françaises continueraient de se produire dans un monde

bourgeois, n’admettant d’autre inégalité que celle de la fortune, c’est

une illusion. Les gens d’esprit et de cœur qui dépensent le plus de

chaleur pour l’utopie républicaine seraient justement ceux qui

pourraient le moins s’accommoder d’une pareille société. Les personnes

qui poursuivent si avidement l’idéal américain oublient que cette race

n’a pas notre passé brillant, qu’elle n’a pas fait une découverte de

science pure ni créé un chef-d’œuvre, qu’elle n’a jamais eu de noblesse,

que le négoce et la fortune l’occupent tout entière. Notre idéal à nous

ne peut se réaliser qu’avec un gouvernement donnant de l’éclat à ce qui

approche de lui, et créant des distinctions en dehors de la richesse.

Une société où le mérite d’un homme et sa supériorité sur un autre ne

peuvent se révéler que sous forme d’industrie et de commerce nous est

antipathique; non que le commerce et l’industrie ne nous paraissent

honnêtes, mais parce que nous voyons bien que les meilleures choses (par

exemple, les fonctions du prêtre, du magistrat, du savant, de l’artiste

et de l’homme de lettres sérieux) sont l’inverse de l’esprit industriel

et commercial, le premier devoir de ceux qui s’y adonnent étant de ne

pas chercher à s’enrichir, et de ne jamais considérer la valeur vénale

de ce qu’ils font.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

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