LA TRADITION FRANÇAISE

Dans les voies nouvelles où est entré l’esprit européen depuis cent ans,

la France cesserait de garder son rang, si elle s’en tenait à ses

vieilles traditions de spirituelle légèreté. Admettons que la France

soit aujourd’hui aussi spirituelle qu’elle l’était autrefois; il est

bien sûr au moins que son genre d’esprit n’est pas aussi goûté. Ce n’est

plus cet esprit qui fait la loi en Europe. Le groupe nombreux d’hommes

intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l’Angleterre

de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de

l’Allemagne. L’Italie, la Grèce, qui s’éveillent, ne vont pas à l’école

de la France; elles vont à l’école de l’Allemagne. La Russie y est

depuis cent ans et y reste. Or, c’est justement le privilège de la

France de savoir se plier à tout et d’exceller même en ce qu’elle

emprunte. La France, à l’heure qu’il est, est assez ignorante: elle

croit qu’on lui dit des choses hardies quand on lui parle de choses

élémentaires; mais, qu’on ne s’y trompe pas, demain, elle sera passée

maîtresse. On dirait une femme qui d’abord vous écoute sans vous

comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond,

qu’elle a tout compris, et qu’en un moment elle a deviné ce qui vous a

coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer

toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui

inspirent les nouvelles études quelque chose de si spirituel, qu’un

pédant même en serait désarmé. Seulement, ne nous imaginons pas que,

pour soutenir notre réputation, nous soyons obligés d’être superficiels.

Nos pères ne l’étaient pas tant qu’on le dit; en tout cas, ils l’étaient

sans effort. La légèreté a un premier charme; mais il n’y faut pas trop

appuyer. Gardons-nous de ce que madame de Staël a quelque part appelé le

pédantisme de la légèreté.

Certes il serait fort puéril d’espérer que la France modifiera son

caractère; il serait même téméraire de le souhaiter. Elle est charmante

comme elle est. Aurait-on la baguette des fées, il faudrait trembler

avant de toucher à ces choses complexes où tout se tient, où les

qualités sortent des défauts, et où l’on ne peut rien changer sans faire

crouler l’ensemble. Mais le moyen d’être vraiment soi-même n’est pas de

cultiver ses défauts. La grandeur de la France est de renfermer les

pôles opposés. La France est la patrie de Casaubon, de Descartes, de

Saumaise, de Du Cange, de Fréret. La France a été une nation sérieuse

aux époques où elle était la plus spirituelle; on pourrait même soutenir

qu’elle était plus spirituelle quand elle était plus sérieuse, et que ce

qu’elle a perdu en solidité, elle ne l’a pas gagné en véritable

agrément. Gardons, je le veux bien, la tradition de l’esprit français,

mais gardons-la tout entière. N’espérons pas surtout que nous

exercerions désormais sur l’Europe l’action que nous avons exercée au

XVIIe et au XVIIIe siècle en nous renfermant dans nos vieilles

habitudes. La culture intellectuelle de l’Europe est un vaste échange où

chacun donne et reçoit à son tour, où l’écolier d’hier devient le maître

d’aujourd’hui. C’est un arbre où chaque branche participe à la vie des

autres, où les seuls rameaux inféconds sont ceux qui s’isolent et se

privent de la communion avec le tout.

(Questions contemporaines.)

Pages françaises · 第 48 / 71 题