Si la France n’est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera jamais.
L’éducation politique ne se fait point par le despotisme; un peuple qui
a longtemps subi le système administratif s’y enfonce toujours de plus
en plus. Je ne me fais pas d’illusion sur les inconvénients
qu’entraînerait d’abord un régime qui, pour être bienfaisant, a besoin
qu’on en sache longtemps attendre les conséquences; mais je crois
pouvoir dire sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut
mieux en un sens que le bien qui résulte du régime administratif. Le
bien n’est le bien que quand il sort de la conscience des individus; le
bien imposé du dehors aboutit à la longue au mal suprême, qui est pour
une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté comme la solution
par excellence et comme le remède à presque tous les maux de notre
temps. Bien des personnes se sont habituées, sur la foi de quelques
sectaires, à croire que la liberté ne convient qu’aux époques où,
personne n’étant sûr de posséder la vérité, aucune opinion n’a le droit
de repousser les autres d’une manière absolue. C’est là une grave
erreur. La liberté est en tout temps la base d’une société durable.
D’une part, en effet, la vérité ne se démontre qu’à des auditeurs
libres; d’une autre, la possibilité de mal faire est la condition
essentielle du bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort des
civilisations antiques qu’en laissant à chacun le droit entier de faire
valoir à sa guise le talent qu’il a reçu du maître. La dignité de
l’homme est en raison de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa
destinée entre ses mains; que la société prenne garde, en prévenant le
mal, de rendre du même coup le bien impossible. Quand même il faudrait
acheter de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plusieurs pensent
qu’elle ne serait pas trop chèrement achetée; car seule la liberté donne
aux individus un motif de vivre, et seule elle empêche les nations de
mourir.
(Questions contemporaines.)