Du moment qu’on a rejeté le principe du droit divin des dynasties, il
n’y a plus de solide que le principe du droit des peuples; or, les
peuples n’ont d’existence qu’en tant qu’ils sont des groupes naturels
formés par la communauté des intérêts. Au lieu de se haïr et de se
contrarier, que les nations s’étudient les unes les autres, profitent
tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du
salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma
ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de
disparaître, comme les civilisations de l’antiquité, après un éclat
passager, sont, d’une part, la division de l’Europe en plusieurs États,
garantie de sa liberté, et, d’autre part, cette profonde fraternité qui
fait que les esprits des races les plus diverses s’entendent dans la
grande unité de la science, de l’art, de la poésie, de la religion.
C’est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si
divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire
romain qui fit périr la civilisation antique sous l’étreinte de son
effrayante unité.
(Questions contemporaines.)