LETTRE A M. STRAUSS[11]

[11] David Strauss (1808-1874), célèbre écrivain allemand, auteur de

la _Vie de Jésus_ (1835) et de nombreux écrits théologiques.

Le 18 août 1870, parut dans la _Gazette d’Augsbourg_, une lettre que M.

Strauss me faisait l’honneur de m’adresser sur les événements du temps.

Elle se terminait ainsi:

«Vous trouverez peut-être étrange aussi que ces lignes ne vous

parviennent que par l’intermédiaire d’un journal. Certes, dans des temps

moins agités, je me serais assuré tout d’abord de votre agrément; mais,

dans les circonstances actuelles, avant que ma demande fût parvenue dans

vos mains, et votre réponse dans les miennes, le vrai moment aurait

passé. Et j’estime d’ailleurs qu’il peut y avoir quelque utilité à ce

que, dans cette crise, deux hommes appartenant aux deux nations rivales,

indépendants l’un de l’autre et étrangers à tout esprit de parti,

échangent leurs vues sans passion, mais en toute franchise, sur les

causes et sur la portée de la lutte actuelle; car les pages que je viens

d’écrire n’auront complètement atteint leur but que si elles vous

déterminent à un semblable exposé de sentiments, fait à votre point de

vue.»

Je me rendis à cette invitation; le 16 septembre 1870, parut dans le

_Journal des Débats_ la réponse que je vais reproduire. La veille avait

paru dans le même journal la traduction de la lettre de M. Strauss.

Monsieur et savant maître,

Vos hautes et philosophiques paroles nous sont arrivées à travers ce

déchaînement de l’enfer, comme un message de paix; elles nous ont été

d’une grande consolation, à moi surtout qui dois à l’Allemagne ce à quoi

je tiens le plus, ma philosophie, je dirai presque ma religion. J’étais

au séminaire Saint-Sulpice vers 1843, quand je commençai à connaître

l’Allemagne par Gœthe et Herder. Je crus entrer dans un temple, et, à

partir de ce moment, tout ce que j’avais tenu jusque-là pour une pompe

digne de la Divinité me fit l’effet de fleurs de papier jaunies et

fanées. Aussi, comme je vous l’ai écrit au premier moment des

hostilités, cette guerre m’a rempli de douleur, d’abord à cause des

épouvantables calamités qu’elle ne pouvait manquer d’entraîner, ensuite

à cause des haines, des jugements erronés qu’elle répandra et du tort

qu’elle fera aux progrès de la vérité. Le grand malheur du monde est que

la France ne comprend pas l’Allemagne et que l’Allemagne ne comprend pas

la France: ce malentendu ne fera que s’aggraver. On ne combat le

fanatisme que par le fanatisme opposé; après la guerre, nous nous

trouverons en présence d’esprits rétrécis par la passion, qui admettront

difficilement notre libre et large sérénité.

Vos idées sur l’histoire du développement de l’unité allemande sont

d’une parfaite justesse. Au moment où j’ai reçu le numéro de la _Gazette

d’Augsbourg_ qui contenait votre belle lettre, j’étais justement occupé

à écrire pour la _Revue des Deux Mondes_ un article qui paraîtra ces

jours-ci, et où j’exposais des vues identiques aux vôtres. Il est clair

que, dès que l’on a rejeté le principe de la légitimité dynastique, il

n’y a plus, pour donner une base aux délimitations territoriales des

États, que le droit des nationalités, c’est-à-dire des groupes naturels

déterminés par la race, l’histoire et la volonté des populations. Or,

s’il y a une nationalité qui ait un droit évident d’exister en toute son

indépendance, c’est assurément la nationalité allemande. L’Allemagne a

le meilleur titre national, je veux dire un rôle historique de première

importance, une âme, une littérature, des hommes de génie, une

conception particulière des choses divines et humaines. L’Allemagne a

fait la plus importante révolution des temps modernes, la Réforme; en

outre, depuis un siècle, l’Allemagne a produit un des plus beaux

développements intellectuels qu’il y ait jamais eu, un développement qui

a, si j’ose le dire, ajouté un degré de plus à l’esprit humain en

profondeur et en étendue, si bien que ceux qui n’ont pas participé à

cette culture nouvelle sont à ceux qui l’ont traversée comme celui qui

ne connaît que les mathématiques élémentaires est à celui qui connaît le

calcul différentiel.

Qu’une si grande force intellectuelle, jointe à tant de moralité et de

sérieux, dût produire un mouvement politique correspondant, que la

nation allemande fût appelée à prendre dans l’ordre extérieur, matériel

et pratique, une importance proportionnée à celle qu’elle avait dans

l’ordre de l’esprit, c’est ce qui était évident pour toute personne

instruite, non aveuglée par la routine et les partis pris superficiels.

Ce qui ajoutait à la légitimité des vœux de l’Allemagne, c’est que le

besoin d’unité était chez elle une mesure de précaution justifiée par

les déplorables folies du premier empire, folies que les Français

éclairés réprouvent autant que les Allemands, mais contre le retour

desquelles il était bon de se prémunir, certaines personnes relevant

encore ces souvenirs avec beaucoup d’étourderie.

C’est vous dire qu’en 1866 (je parle ici au nom d’un petit groupe de

vrais libéraux) nous accueillîmes avec une grande joie l’augure de la

constitution d’une Allemagne à l’état de puissance de premier ordre. Ce

n’est pas qu’il nous agréât plus qu’à vous de voir ce grand et heureux

événement réalisé par l’armée prussienne. Vous avez montré mieux que

personne combien il s’en faut que la Prusse soit l’Allemagne. Mais

n’importe; nous avions à cet égard une pensée que, je pense, vous

partagez: c’est que l’unité allemande, après avoir été faite par la

Prusse, absorberait la Prusse, conformément à cette loi générale que le

levain disparaît dans la pâte qu’il a fait lever. A ce pédantisme rogue

et jaloux qui nous déplaît parfois dans la Prusse, nous voyions ainsi se

substituer peu à peu et succéder en définitive l’esprit allemand, avec

sa merveilleuse largeur, ses poétiques et philosophiques aspirations. Ce

qu’il y avait de peu sympathique à nos instincts libéraux dans un pays

féodal, très médiocrement parlementaire, dominé par une petite noblesse

entichée d’une orthodoxie étroite et pleine de préjugés, nous

l’oubliions comme vous l’oubliiez vous-même, pour ne voir dans un avenir

ultérieur que l’Allemagne, c’est-à-dire une grande nation libérale,

destinée à faire faire un pas décisif aux questions politiques,

religieuses et sociales, et peut-être à réaliser ce que nous avons

essayé en France, jusqu’ici sans y réussir: une organisation

scientifique et rationnelle de l’État.

Comment ces rêves ont-ils été déçus? comment ont-ils fait place à la

plus amère réalité? J’ai expliqué mes idées sur ce point dans la

_Revue_; les voici en deux mots: on peut faire aussi grande que l’on

voudra la part des fautes du gouvernement français, mais il serait

injuste d’oublier ce qu’a eu de répréhensible à beaucoup d’égards la

conduite du gouvernement prussien. Vous savez que les plans de M. de

Bismarck furent communiqués en 1865 à l’empereur Napoléon III, lequel,

en somme, y adhéra. Si cette adhésion vint de la conviction que l’unité

de l’Allemagne était une nécessité historique, et qu’il était désirable

que cette unité se fît avec la pleine amitié de la France, l’empereur

Napoléon III eut mille fois raison. Il est à ma connaissance personnelle

qu’un mois à peu près avant le commencement des hostilités de 1866,

l’empereur Napoléon III croyait au succès de la Prusse, et même qu’il le

désirait. Malheureusement, l’hésitation, le goût des actes

successivement contradictoires perdirent l’empereur en cette occasion

comme en plusieurs autres. La victoire de Sadowa éclata sans que rien

fût convenu. Versatilité inconcevable! Égaré par les rodomontades du

parti militaire, troublé par les reproches de l’opposition, l’empereur

se laissa entraîner à regarder comme une défaite le résultat qui aurait

dû être pour lui une victoire, et qu’en tout cas il avait voulu et

amené.

Si le succès justifie tout, le gouvernement prussien est complètement

absous; mais nous sommes philosophes, monsieur; nous avons la naïveté de

croire que celui qui a réussi peut avoir eu des torts. Le gouvernement

prussien avait sollicité, accepté l’alliance secrète de l’empereur

Napoléon III et de la France. Quoique rien n’eût été stipulé, il devait

à l’empereur et à la France des marques de gratitude et de sympathie. Un

de vos compatriotes, qui montre en ce moment contre la France plus de

passion que je n’aime à en voir chez un galant homme, me disait, à

l’époque dont il s’agit, que l’Allemagne devait à la France une grande

reconnaissance pour la part réelle, quoique négative, que cette dernière

avait prise à sa fondation. Conduit par un principe d’orgueil qui aura

dans l’avenir de fâcheuses conséquences, le cabinet de Berlin ne

l’entendit pas ainsi. Certes les agrandissements territoriaux, quand il

s’agit d’une nation forte déjà de trente ou quarante millions d’hommes,

ont peu d’importance; l’acquisition de la Savoie et de Nice a été pour

la France plus fâcheuse qu’utile. On peut regretter cependant que le

gouvernement prussien n’ait pas fait céder la rigueur de ses prétentions

dans l’affaire du Luxembourg. Le Luxembourg cédé à la France, la France

n’eût pas été plus grande ni l’Allemagne plus petite; mais cette

concession insignifiante eût suffi pour satisfaire l’opinion

superficielle, qui en un pays de suffrage universel doit être ménagée,

et eût permis au gouvernement français de masquer sa retraite. Dans le

plus grand château des croisés qui existe encore en Syrie, le

_Kalaat-el-hosn_, se voit, en beaux caractères du XIIe siècle, sur une

pierre au milieu des ruines, l’inscription suivante que la maison des

Hohenzollern devrait faire graver sur l’écusson de tous ses châteaux:

Sit tibi copia,

Sit sapientia,

Formaque detur;

Inquinat omnia

Sola superbia

Si comitetur.

Dans les causes éloignées de la guerre, un esprit impartial peut donc

faire presque égale la part de reproches que méritent d’un côté le

gouvernement de la France et d’un autre côté celui de la Prusse. Quant à

la cause prochaine, à ce pitoyable incident diplomatique ou plutôt ce

jeu cruel de vanités blessées qui, pour venger de chétives querelles de

diplomates, a déchaîné tous les fléaux sur l’espèce humaine, vous savez

ce que j’en pense[12]. J’étais à Tromsoë, où le plus splendide paysage

de neige des mers polaires me faisait rêver aux îles des Morts de nos

ancêtres celtes et germains, quand j’appris cette horrible nouvelle; je

n’ai jamais maudit comme ce jour-là le sort fatal qui semble condamner

notre malheureux pays à n’être jamais conduit que par l’ignorance, la

présomption et l’ineptie.

[12] Renan ignorait à ce moment la falsification de la dépêche d’Ems,

qui ne fut connue que par un récit de Bismarck en 1892, puis par la

publication de ses _Souvenirs_ (1898).

Cette guerre, quoi qu’on en dise, n’était nullement inévitable. La

France ne voulait en aucune façon la guerre. Il ne faut pas juger de ces

choses par des déclamations de journaux et des criailleries de

boulevard. La France est profondément pacifique; ses préoccupations sont

tournées vers l’exploitation des énormes sources de richesses qu’elle

possède et vers les questions démocratiques et sociales. Le roi

Louis-Philippe avait vu le vrai sur ce point avec beaucoup de bon sens.

Il sentait que la France, avec son éternelle blessure toujours près de

se rouvrir (le manque d’une dynastie ou d’une constitution

universellement acceptée), ne pouvait pas faire la grande guerre. Une

nation qui a rempli son programme et atteint l’égalité ne saurait lutter

avec des peuples jeunes, pleins d’illusions et dans tout le feu de leur

développement. Croyez-moi, les uniques causes de la guerre sont la

faiblesse de nos institutions constitutionnelles et les funestes

conseils que des militaires présomptueux et bornés, des diplomates

vaniteux ou ignorants ont donnés à l’empereur. Le plébiscite n’y est

pour rien; au contraire, cette étrange manifestation, qui montra que la

dynastie napoléonienne avait poussé ses racines jusqu’aux entrailles

mêmes du pays, devait faire croire que l’empereur s’éloignerait ensuite

de plus en plus des allures d’un joueur désespéré. Un homme qui possède

de grands biens territoriaux nous paraît devoir être moins porté à

tenter le sort sur un coup de dé que celui dont la richesse est

douteuse. En réalité, pour écarter les dangers de conflagration, il

suffisait d’attendre. Que de questions, dans les affaires de cette

pauvre espèce humaine, il faut résoudre en ne les résolvant pas! Au bout

de quelques années, on est tout surpris que la question n’existe plus. Y

eut-il jamais une haine nationale comme celle qui pendant six siècles a

divisé la France et l’Angleterre? Il y a vingt-cinq ans, sous

Louis-Philippe, cette haine était encore assez forte; presque tout le

monde déclarait qu’elle ne pouvait finir que par la guerre; elle a

disparu comme par enchantement.

Naturellement, cher monsieur, les libéraux éclairés n’ont eu ici qu’un

seul vœu depuis l’heure fatale, voir finir ce qui n’aurait pas dû

commencer. La France a eu mille fois tort de paraître vouloir s’opposer

aux évolutions intérieures de l’Allemagne; mais l’Allemagne commettrait

une faute non moins grave en voulant porter atteinte à l’intégrité de la

France. Si l’on a pour but de détruire la France, rien de mieux conçu

qu’un tel plan; mutilée, la France rentrerait en convulsions, et

périrait. Ceux qui pensent, comme quelques-uns de vos compatriotes, que

la France doit être supprimée du nombre des peuples, sont conséquents en

demandant son amoindrissement; ils voient très bien que cet

amoindrissement serait sa fin; mais ceux qui croient comme vous que la

France est nécessaire à l’harmonie du monde doivent peser les

conséquences qu’entraînerait un démembrement. Je puis parler ici avec

une sorte d’impartialité. Je me suis étudié toute ma vie à être bon

patriote, ainsi qu’un honnête homme doit l’être, mais en même temps à me

garder du patriotisme exagéré comme d’une cause d’erreur. Ma

philosophie, d’ailleurs, est l’idéalisme; où je vois le bien, le beau,

le vrai, là est ma patrie. C’est au nom des vrais intérêts éternels de

l’idéal que je serais désolé que la France n’existât plus. La France est

nécessaire comme protestation contre le pédantisme, le dogmatisme, le

rigorisme étroit. Vous qui avez si bien compris Voltaire devez

comprendre cela. Cette légèreté qu’on nous reproche est au fond sérieuse

et honnête. Prenez garde que, si notre tour d’esprit, avec ses qualités

et ses défauts, disparaissait, la conscience humaine serait sûrement

amoindrie. La variété est nécessaire, et le premier devoir de l’homme

qui cherche d’un cœur vraiment pieux à entrer dans les desseins de la

Divinité est de supporter, de respecter même les organes providentiels

de la vie spirituelle de l’humanité qui lui sont le moins congénères et

le moins sympathiques. Votre illustre Mommsen, dans une lettre qui nous

a un peu attristés, comparait il y a quelques jours notre littérature

aux eaux bourbeuses de la Seine, et cherchait à en préserver le monde

comme d’un poison. Quoi! cet austère savant connaît donc nos journaux

burlesques et notre niais petit théâtre bouffon! Soyez assuré qu’il y a

encore, derrière la littérature charlatanesque et misérable qui a chez

nous comme partout les succès de la foule, une France fort distinguée,

différente de la France du XVIIe et du XVIIIe siècle, de même race

cependant: d’abord un groupe d’hommes de la plus haute valeur et du

sérieux le plus accompli, puis une société exquise, charmante et

sérieuse à la fois, fine, tolérante, aimable, sachant tout sans avoir

rien appris, devinant d’instinct le dernier résultat de toute

philosophie. Prenez garde de froisser cela. La France, pays très mixte,

offre cette particularité que certaines plantes germaniques y poussent

souvent mieux que dans leur sol natal; on pourrait le démontrer par des

exemples de notre histoire littéraire du XIIe siècle, par les chansons

de geste, la philosophie scolastique, l’architecture gothique. Vous

semblez croire que la diffusion des saines idées germaniques serait

facilitée par certaines mesures radicales, détrompez-vous; cette

propagande serait alors arrêtée net; le pays s’enfoncerait avec rage

dans ses routines nationales et ses défauts particuliers.--«Tant pis

pour lui!» diront vos exaltés.--«Tant pis pour l’humanité!»

ajouterai-je. La suppression ou l’atrophie d’un membre fait pâtir tout

le corps.

L’heure est solennelle. Il y a en France deux courants d’opinion. Les

uns raisonnent ainsi: «Finissons cette odieuse partie au plus vite;

cédons tout, l’Alsace, la Lorraine; signons la paix; puis haine à mort,

préparatifs sans trêve, alliance avec n’importe qui, complaisances sans

bornes pour toutes les ambitions russes; un seul but, un seul mobile à

la vie, guerre d’extermination contre la race germanique.» D’autres

disent: «Sauvons l’intégrité de la France, développons les institutions

constitutionnelles, réparons nos fautes, non en rêvant de prendre notre

revanche d’une guerre où nous avons été injustes agresseurs, mais en

contractant avec l’Allemagne et l’Angleterre une alliance dont l’effet

sera de conduire le monde dans les voies de la civilisation libérale.»

L’Allemagne décidera laquelle des deux politiques suivra la France, et

du même coup elle décidera de l’avenir de la civilisation.

Vos germanistes fougueux allèguent que l’Alsace est une terre

germanique, injustement détachée de l’empire allemand. Remarquez que les

nationalités sont toutes des «cotes mal taillées»; si l’on se met à

raisonner ainsi sur l’ethnographie de chaque canton, on ouvre la porte à

des guerres sans fin. De belles provinces de langue française ne font

pas partie de la France, et cela est très avantageux, même pour la

France. Des pays slaves appartiennent à la Prusse. Ces anomalies servent

beaucoup à la civilisation. La réunion de l’Alsace à la France, par

exemple, est un des faits qui ont le plus contribué à la propagande du

germanisme; c’est par l’Alsace que les idées, les méthodes, les livres

de l’Allemagne passent d’ordinaire pour arriver jusqu’à nous. Il est

incontestable que, si on soumettait la question au peuple alsacien, une

immense majorité se prononcerait pour rester unie à la France. Est-il

digne de l’Allemagne de s’attacher de force une province rebelle,

irritée, devenue irréconciliable, surtout depuis la destruction de

Strasbourg? L’esprit est vraiment parfois confondu de l’audace de vos

hommes d’État. Le roi de Prusse paraît en train de s’imposer la lourde

tâche de résoudre la question française, de donner et par conséquent de

garantir un gouvernement à la France. Peut-on, de gaieté de cœur,

rechercher un pareil fardeau? Comment ne voit-on pas que la conséquence

de cette politique serait d’occuper la France à perpétuité avec 3 ou

400.000 hommes? L’Allemagne veut donc rivaliser avec l’Espagne du XVIe

siècle? Et sa grande et haute culture intellectuelle, que

deviendrait-elle à ce jeu-là? Qu’elle prenne garde qu’un jour, quand on

voudra désigner les années les plus glorieuses de la race germanique, on

ne préfère à la période de sa domination militaire, marquée peut-être

par un abaissement intellectuel et moral, les premières années de notre

siècle, où, vaincue, humiliée extérieurement, elle créait pour le monde

la plus haute révélation de la raison que l’humanité eût connue

jusque-là!

On s’étonne que quelques-uns de vos meilleurs esprits ne voient pas

cela, et surtout qu’ils se montrent contraires à une intervention de

l’Europe en ces questions. La paix ne peut, à ce qu’il semble, être

conclue directement entre la France et l’Allemagne; elle ne peut être

l’ouvrage que de l’Europe, qui a blâmé la guerre et qui doit vouloir

qu’aucun des membres de la famille européenne ne soit trop affaibli.

Vous parlez à bon droit de garanties contre le retour de rêves malsains;

mais quelle garantie vaudrait celle de l’Europe, consacrant de nouveau

les frontières actuelles et interdisant à qui que ce soit de songer à

déplacer les bornes fixées par les anciens traités? Toute autre solution

laissera la porte ouverte à des vengeances sans fin. Que l’Europe fasse

cela, et elle aura posé pour l’avenir le germe de la plus féconde

institution, je veux dire d’une autorité centrale, sorte de congrès des

États-Unis d’Europe, jugeant les nations, s’imposant à elles, et

corrigeant le principe des nationalités par le principe de fédération.

Jusqu’à nos jours, cette force centrale de la communauté européenne ne

s’est guère montrée en exercice que dans des coalitions passagères

contre le peuple qui aspirait à une domination universelle; il serait

bon qu’une sorte de coalition permanente et préventive se formât pour le

maintien des grands intérêts communs, qui sont après tout ceux de la

raison et de la civilisation.

Le principe de la fédération européenne peut ainsi offrir une base de

médiation semblable à celle que l’Église offrait au moyen âge. On est

parfois tenté de prêter un rôle analogue aux tendances démocratiques et

à l’importance que prennent de nos jours les problèmes sociaux. Le

mouvement de l’histoire contemporaine est une sorte de balancement entre

les questions patriotiques, d’une part, les questions démocratiques et

sociales, de l’autre. Ces derniers problèmes ont un côté de légitimité,

et seront peut-être en un sens la grande pacification de l’avenir. Il

est certain que le parti démocratique, malgré ses aberrations, agite des

problèmes supérieurs à la patrie; les sectaires de ce parti se donnent

la main par-dessus toutes les divisions de nationalité, et professent

une grande indifférence pour les questions de point d’honneur, qui

touchent surtout la noblesse et les militaires. Les milliers de pauvres

gens qui en ce moment s’entretuent pour une cause qu’ils ne comprennent

qu’à demi ne se haïssent pas; ils ont des besoins, des intérêts communs.

Qu’un jour ils arrivent à s’entendre et à se donner la main malgré leurs

chefs, c’est là un rêve sans doute; on peut cependant entrevoir plus

d’un biais par où la politique à outrance de la Prusse pourra servir à

l’avènement d’idées qu’elle ne soupçonne pas. Il paraît difficile que

cette fureur d’une poignée d’hommes, reste des vieilles aristocraties,

mène longtemps à l’égorgement des masses de populations douces, arrivées

à une conscience démocratique assez avancée et plus ou moins imbues

d’idées économiques (pour eux saintes) dont le propre est justement de

ne pas tenir compte des rivalités nationales.

Ah! cher maître, que Jésus a bien fait de fonder le royaume de Dieu, un

monde supérieur à la haine, à la jalousie, à l’orgueil, où le plus

estimé est, non pas, comme dans les tristes temps que nous traversons,

celui qui fait le plus de mal, celui qui frappe, tue, insulte, celui qui

est le plus menteur, le plus déloyal, le plus mal élevé, le plus

défiant, le plus perfide, le plus fécond en mauvais procédés, en idées

diaboliques, le plus fermé à la pitié, au pardon, celui qui n’a nulle

politesse, qui surprend son adversaire, lui joue les plus mauvais tours;

mais celui qui est le plus doux, le plus modeste, le plus éloigné de

toute assurance, jactance et dureté, celui qui cède le pas à tout le

monde, celui qui se regarde comme le dernier! La guerre est un tissu de

péchés, un état contre nature où l’on recommande de faire comme belle

action ce qu’en tout autre temps on commande d’éviter comme vice ou

défaut, où c’est un devoir de se réjouir du malheur d’autrui, où celui

qui rendrait le bien pour le mal, qui pratiquerait les préceptes

évangéliques de pardon des injures, de goût pour l’humiliation, serait

absurde et même blâmable. Ce qui fait entrer dans la Walhalla est ce qui

exclut du royaume de Dieu. Avez-vous remarqué que ni dans les huit

béatitudes, ni dans le sermon sur la montagne, ni dans l’Évangile, ni

dans toute la littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui

mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le royaume du ciel?

Insistons sur ces grands enseignements de paix, qui échappent aux hommes

dupes de leur orgueil, entraînés par leur éternel et si peu

philosophique oubli de la mort. Personne n’a le droit de se

désintéresser des désastres de son pays; mais le philosophe comme le

chrétien a toujours des motifs de vivre. Le royaume de Dieu ne connaît

ni vainqueurs ni vaincus; il consiste dans les joies du cœur, de

l’esprit et de l’imagination, que le vaincu goûte plus que le vainqueur,

s’il est plus élevé moralement et s’il a plus d’esprit. Votre grand

Gœthe, votre admirable Fichte ne nous ont-ils pas appris comment on peut

mener une vie noble et par conséquent heureuse au milieu de

l’abaissement extérieur de sa patrie? Un motif, du reste, m’inspire un

grand repos d’esprit: l’an dernier, lors des élections pour le Corps

législatif, je m’offris aux suffrages des électeurs; je ne fus pas

choisi; mes affiches se voient encore sur les murs des villages de

Seine-et-Marne; on y peut lire: «Pas de révolution, pas de guerre. Une

guerre serait aussi funeste qu’une révolution.» Pour avoir la conscience

tranquille dans des temps comme les nôtres, il faut pouvoir se dire

qu’on n’a pas fui systématiquement la vie publique, pas plus qu’on ne

l’a recherchée.

Conservez-moi toujours votre amitié, et croyez à mes sentiments les plus

élevés.

Paris, 13 septembre 1870.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

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