Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme
plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre;
au contraire, j’ai toujours craint que le principe des nationalités,
substitué au doux et paternel symbole de la légitimité, ne fît dégénérer
les luttes des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code
du droit des gens ces tempéraments, ces civilités qu’admettaient les
petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin
de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe
qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à
toutes les nationalités; ajoutons: quand les questions démocratiques,
contrepartie des questions de politique pure et de diplomatie,
reprendront leur importance. Qu’on se rappelle 1848; le mouvement
français se reproduisit en secousses simultanées dans toute l’Allemagne.
Partout les chefs militaires surent étouffer les naïves aspirations
d’alors; mais qui sait si les pauvres gens que ces mêmes chefs
militaires mènent aujourd’hui à l’égorgement n’arriveront pas à
éclaircir leur conscience? Des naturalistes allemands, qui ont la
prétention d’appliquer leur science à la politique, soutiennent, avec
une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la
destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans
l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus
faible, et que la race germanique, étant plus forte que la race latine
et la race slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner.
Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à
bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes
transcendants que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas
de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité; des esprits
si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un
sourire. Bornons-nous à une observation: les espèces animales ne se
liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en
danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun;
les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès.
Le principe fédératif, gardien de la justice, est la base de l’humanité.
Là est la garantie des droits de tous, il n’y a pas de peuple européen
qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Cette grande race
germanique, bien plus réellement grande que ne le veulent ses maladroits
apologistes, aura certes dans l’avenir un haut titre de plus, si l’on
peut dire que c’est sa puissante action qui aura introduit
définitivement dans le droit européen un principe aussi essentiel.
Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe
siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous
Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne
garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de
complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager; un œil
pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la
coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non
comme menace, mais comme avertissement: _Væ victoribus!_
_La Guerre entre la France et l’Allemagne_. (La Réforme intellectuelle
et morale.)