NOUVELLE LETTRE A M. STRAUSS

Monsieur et savant maître,

A la fin de la lettre que vous m’avez adressée par la _Gazette

d’Augsbourg_, le 18 août 1870, vous m’invitiez à exposer mes vues sur la

situation terrible créée par les derniers événements. Je le fis; ma

réponse à votre lettre parut dans le _Journal des Débats_, le 16

septembre; la veille, avait été insérée dans le même journal la

traduction de votre lettre, telle que nous l’avait envoyée votre

excellent interprète français, M. Charles Ritter. Si vous voulez bien

réfléchir à l’état de Paris à cette époque, vous reconnaîtrez peut-être

que ce journal faisait en cela preuve d’un certain courage. Le siège

commença le lendemain, et toute communication entre l’intérieur de Paris

et le reste du monde se trouva interrompue pendant cinq mois.

Plusieurs jours après la conclusion de l’armistice, au mois de février

1871, j’appris une nouvelle qui me surprit, c’est que, le 2 octobre

1870, vous aviez fait dans la _Gazette d’Augsbourg_ une réponse à ma

lettre du 16 septembre. Vous ne pensiez pas sans doute que le blocus

prussien fût aussi rigoureux qu’il l’était; car, si vous l’aviez su, il

est peu probable que vous m’eussiez adressé une lettre publique que je

ne pouvais lire et à laquelle je ne pouvais répondre. Le malentendu en

ces matières délicates est facile; il faut que la personne qu’on a

interpellée puisse donner des explications et rectifier, s’il y a lieu,

les opinions qu’on lui prête. Dans le cas dont il s’agit, la crainte

d’un malentendu n’était pas chimérique. Entre bien des rectifications,

en effet, que j’aurais à faire à votre réponse du 2 octobre, il en est

une qui a de l’importance. Trompé par l’expression de «traités de 1814»

que nous employons souvent en France pour désigner l’ensemble des

conventions qui fixèrent les limites de la France à la chute du premier

empire, vous avez cru que je demandais après Sedan qu’on revînt sur les

cessions de 1815, qu’on nous rendît Saarlouis et Landau. Je suis fâché

d’avoir été présenté par vous au public allemand comme capable d’une

telle absurdité. Il me semble que, s’il y a une pensée qui résulte

clairement de ce que j’ai écrit sur cette funeste guerre, c’est qu’il

fallait s’en tenir aux frontières nationales telles que l’histoire les

avait fixées, que toute annexion de pays sans le vœu des populations

était une faute et même un crime.

Une circonstance augmenta encore mon chagrin. Peu de jours après que

j’eus connu l’existence de votre lettre du 2 octobre, j’appris que la

_Gazette d’Augsbourg_ n’avait pas inséré la traduction de ma lettre du

16 septembre, si bien que ce journal, après m’avoir invité par votre

organe à entrer dans la discussion, après avoir vu le _Journal des

Débats_, dont la position était autrement délicate que la sienne,

insérer vos pages hautaines sous le coup de l’émeute populaire, refusait

de porter au public allemand victorieux les humbles pages où je

réclamais pour ma patrie vaincue un peu de générosité et de pitié. Je

sais que vous avez regretté ce procédé; mais c’est ici que j’admire de

quoi est capable votre patriotisme exalté; car, au lieu de vous retirer

d’un débat où la parole était refusée à votre adversaire, vous avez

inséré quelques jours après dans cette même _Gazette d’Augsbourg_ une

réplique à la lettre que vous m’aviez fait écrire et que vous n’aviez

pas eu le crédit de faire publier. Voilà, monsieur, où je vois bien la

différence entre nos manières de comprendre la vie. La passion qui vous

remplit et qui vous semble sainte est capable de vous arracher un acte

pénible. Une de nos faiblesses, au contraire, à nous autres Français de

la vieille école, est de croire que les délicatesses du galant homme

passent avant tout devoir, avant toute passion, avant toute croyance,

avant la patrie, avant la religion. Cela nous fait du tort; car on ne

nous rend pas toujours la pareille, et, comme tous les délicats, nous

jouons le rôle de dupes au milieu d’un monde qui ne nous comprend plus.

Il est vrai que vous m’avez fait ensuite un honneur auquel je suis

sensible comme je le dois. Vous avez traduit vous-même ma réponse et

l’avez réunie dans une brochure à vos deux lettres[13]. Vous avez voulu

que cette brochure se vendît au profit d’un établissement d’invalides

allemands. Dieu me garde de vous faire une chicane au point de vue de la

propriété littéraire! L’œuvre à laquelle vous m’avez fait contribuer est

d’ailleurs une œuvre d’humanité, et, si ma chétive prose a pu procurer

quelques cigares à ceux qui ont pillé ma petite maison de Sèvres, je

vous remercie de m’avoir fourni l’occasion de conformer ma conduite à

quelques-uns des préceptes de Jésus que je crois les plus authentiques.

Mais remarquez encore ces nuances légères. Certainement, si vous m’aviez

permis de publier un écrit de vous, jamais, au grand jamais, je n’aurais

eu l’idée d’en faire une édition au profit de notre hôtel des Invalides.

Le but vous entraîne; la passion vous empêche de voir ces mièvreries de

gens blasés que nous appelons le goût et le tact.

[13] Leipzig, Hirzel, 1870. (Note d’E. R.)

Il m’est arrivé depuis un an ce qui arrive toujours à ceux qui prêchent

la modération en temps de crise. Les événements ainsi que l’immense

majorité de l’opinion m’ont donné tort. Je ne puis vous dire cependant

que je sois converti. Attendons dix ou quinze années; ma conviction est

que la partie éclairée de l’Allemagne reconnaîtra alors qu’en lui

conseillant d’user doucement de sa victoire, je fus son meilleur ami. Je

ne crois pas à la durée des choses menées à l’extrême, et je serais bien

surpris si une foi aussi absolue en la vertu d’une race que celle que

professent M. de Bismarck et M. de Moltke n’aboutissait pas à une

déconvenue. L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’État et aux hommes

de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant, qui la mènera où

elle ne veut pas. Vous jouez trop gros jeu. A quoi ressemble votre

conduite? exactement à celle de la France à l’époque qu’on lui reproche

le plus. En 1792, les puissances européennes provoquent la France; la

France bat les puissances, ce qui était bien son droit; puis elle pousse

ses victoires à outrance, en quoi elle avait tort. L’outrance est

mauvaise; l’orgueil est le seul vice qui soit puni en ce monde.

Triompher est toujours une faute et en tout cas quelque chose de bien

peu philosophique. _Debemur morti nos nostraque._

Ne vous imaginez pas être plus que d’autres à l’abri de l’erreur. Depuis

un an, vos journaux se sont montrés moins ignorants sans doute que les

nôtres, mais tout aussi passionnés, tout aussi immoraux, tout aussi

aveugles. Ils ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux,

l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience

germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. Ils ne

voient pas qu’en détruisant le pôle nord d’une pile on détruit le pôle

sud, que la solidarité française faisait la solidarité allemande, qu’en

mourant la France se vengera et rendra le plus mauvais service à

l’Allemagne. L’Allemagne, en d’autres termes, a fait la faute d’écraser

son adversaire. Qui n’a pas d’antithèse n’a pas de raison d’être. S’il

n’y avait plus d’orthodoxes, ni vous ni moi n’existerions; nous serions

en face d’un stupide matérialisme vulgaire, qui nous tuerait bien mieux

que les théologiens. L’Allemagne s’est comportée avec la France comme si

elle ne devait jamais avoir d’autre ennemi. Or le précepte du vieux sage

_Ama tanquam osurus_ doit aujourd’hui être retourné; il faut haïr comme

si l’on devait un jour être l’allié de celui qu’on hait; on ne sait pas

de qui on devra quelque jour rechercher l’amitié.

Il ne sert de rien de dire qu’il y a soixante et soixante-dix ans, nous

avons agi exactement de la même manière, qu’alors nous avons fait en

Europe la guerre de pillage, de massacre et de conquête que nous

reprochons aux Allemands de 1870. Ces méfaits du premier empire, nous

les avons toujours blâmés; ils sont l’œuvre d’une génération avec

laquelle nous avons peu de chose de commun et dont la gloire n’est plus

la nôtre. A tort évidemment, nous nous étions habitués à croire que le

XIXe siècle avait inauguré une ère de civilisation, de paix,

d’industrie, de souveraineté des populations. «Comment, dit-on,

traitez-vous de crimes et de hontes des cessions d’âmes auxquelles ont

autrefois consenti des races aussi nobles que la vôtre et dont

vous-mêmes avez profité.»--Distinguons les dates. Le droit d’autrefois

n’est pas le droit d’aujourd’hui. Le sentiment des nationalités n’a pas

cent ans. Frédéric II n’était pas plus mauvais Allemand dans son dédain

pour la langue et la littérature allemandes que Voltaire n’était mauvais

Français en se réjouissant de l’issue de la bataille de Rosbach. Une

cession de province n’était alors qu’une translation de biens immeubles

d’un prince à un prince; les peuples y restaient le plus souvent

indifférents. Cette conscience des peuples, nous l’avons créée dans le

monde par notre Révolution; nous l’avons donnée à ceux que nous avons

combattus et souvent injustement combattus; elle est notre dogme. Voilà

pourquoi nous autres libéraux français étions pour les Vénitiens, pour

les Milanais contre l’Autriche; pour la Bohême, pour la Hongrie contre

la centralisation viennoise; pour la Pologne contre la Russie; pour les

Grecs et les Slaves de Turquie contre les Turcs. Il y avait protestation

de la part de Milan, de Venise, de la Bohême, de la Hongrie, de la

Pologne, des Grecs et des Slaves de Turquie, cela nous suffisait. Nous

étions également pour les Romagnols contre le pape ou plutôt contre la

contrainte étrangère qui les maintenait malgré eux sujets du pape; car

nous ne pouvions admettre qu’une population soit confisquée contre son

gré au profit d’une idée religieuse qui prétend qu’elle a besoin d’un

territoire pour vivre. Dans la guerre de la sécession d’Amérique,

beaucoup de bons esprits, tout en étant peu sympathiques aux États du

Sud, ne purent se décider à leur dénier le droit de se retirer d’une

association dont ils ne voulaient plus faire partie, du moment qu’ils

eurent prouvé par de rudes sacrifices que leur volonté à cet égard était

sérieuse.

Cette règle de politique n’a rien de profond ni de transcendant; mais il

faut se garder, à force d’érudition et de métaphysique, de n’être plus

ni juste ni humain. La guerre sera sans fin, si l’on n’admet des

prescriptions pour les violences du passé. La Lorraine a fait partie de

l’empire germanique, sans aucun doute; mais la Hollande, la Suisse,

l’Italie même, jusqu’à Bénévent, et en remontant au delà du traité de

Verdun, la France entière, en y comprenant même la Catalogne, en ont

aussi fait partie. L’Alsace est maintenant un pays germanique de langue

et de race; mais, avant d’être envahie par la race germanique, l’Alsace

était un pays celtique, ainsi qu’une partie de l’Allemagne du Sud. Nous

ne concluons pas de là que l’Allemagne du Sud doive être française; mais

qu’on ne vienne pas non plus soutenir que, par droit ancien, Metz et

Luxembourg doivent être allemands. Nul ne peut dire où cette archéologie

s’arrêterait. Presque partout où les patriotes fougueux de l’Allemagne

réclament un droit germanique, nous pourrions réclamer un droit celtique

antérieur, et avant la période celtique, il y avait, dit-on, les

allophyles, les Finnois, les Lapons; et avant les Lapons, il y eut les

hommes des cavernes; et avant les hommes des cavernes, il y eut les

orangs-outangs. Avec cette philosophie de l’histoire, il n’y aura de

légitime dans le monde que le droit des orangs-outangs, injustement

dépossédés par la perfidie des civilisés.

Soyons moins absolus; à côté du droit des morts, admettons pour une

petite part le droit des vivants. Le traité de 843, pacte conclu entre

trois chefs barbares qui assurément ne se préoccupèrent dans le partage

que de leurs convenances personnelles, ne saurait être une base

éternelle de droit national. Le mariage de Marie de Bourgogne avec

Maximilien ne saurait s’imposer à jamais à la volonté des peuples. Il

est impossible d’admettre que l’humanité soit liée pour des siècles

indéfinis par les mariages, les batailles, les traités des créatures

bornées, ignorantes, égoïstes, qui au moyen âge tenaient la tête des

affaires de ce bas monde. Ceux de vos historiens, comme Ranke, Sybel,

qui ne voient dans l’histoire que le tableau des ambitions princières et

des intrigues diplomatiques, pour lesquels une province se résume en la

dynastie, souvent étrangère, qui l’a possédée, sont aussi peu

philosophes que la naïve école qui veut que la Révolution française ait

marqué une ère absolument nouvelle dans l’histoire. Un moyen terme entre

ces extrêmes nous paraît seul pratique. Certes nous repoussons comme une

erreur de fait fondamentale l’égalité des individus humains et l’égalité

des races; les parties élevées de l’humanité doivent dominer les parties

basses; la société humaine est un édifice à plusieurs étages, où doit

régner la douceur, la bonté (l’homme y est tenu même envers les

animaux), non l’égalité. Mais les nations européennes telles que les a

faites l’histoire sont les pairs d’un grand sénat où chaque membre est

inviolable. L’Europe est une confédération d’États réunis par l’idée

commune de la civilisation. L’individualité de chaque nation est

constituée sans doute par la race, la langue, l’histoire, la religion,

mais aussi par quelque chose de beaucoup plus tangible, par le

consentement actuel, par la volonté qu’ont les différentes provinces

d’un État de vivre ensemble. Avant la malheureuse annexion de Nice, pas

un canton de la France ne voulait se séparer de la France; cela

suffisait pour qu’il y eût crime européen à démembrer la France, quoique

la France ne soit une ni de langue ni de race. Au contraire, des parties

de la Belgique et de la Suisse, et jusqu’à un certain point les îles de

la Manche, quoique parlant français, ne désirent nullement appartenir à

la France; cela suffit pour qu’il fût criminel de chercher à les y

annexer par la force. L’Alsace est allemande de langue et de race; mais

elle ne désire pas faire partie de l’État allemand; cela tranche la

question. On parle du droit de la France, du droit de l’Allemagne. Ces

abstractions nous touchent beaucoup moins que le droit qu’ont les

Alsaciens, êtres vivants en chair et en os, de n’obéir qu’à un pouvoir

consenti par eux.

Ne blâmez donc pas notre école libérale française de regarder comme une

sorte de droit divin le droit qu’ont les populations de n’être pas

transférées sans leur consentement. Pour ceux qui, comme nous,

n’admettent plus le principe dynastique qui fait consister l’unité d’un

État dans les droits personnels du souverain, il n’y a plus d’autre

droit des gens que celui-là. De même qu’une nation légitimiste se fait

hacher pour sa dynastie, de même nous sommes obligés de faire les

derniers sacrifices pour que ceux qui étaient liés à nous par un pacte

de vie et de mort ne souffrent pas violence. Nous n’admettons pas les

cessions d’âmes; si les territoires à céder étaient déserts, rien de

mieux; mais les hommes qui les habitent sont des créatures libres, et

notre devoir est de les faire respecter.

Notre politique, c’est la politique du droit des nations; la vôtre,

c’est la politique des races: nous croyons que la nôtre vaut mieux. La

division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur

une erreur scientifique, très peu de pays possédant une race vraiment

pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres

«zoologiques», permettez-moi de le dire, analogues à celles que les

diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie.

Ce serait la fin de ce mélange fécond, composé d’éléments nombreux et

tous nécessaires, qui s’appelle l’humanité. Vous avez levé dans le monde

le drapeau de la politique ethnographique et archéologique en place de

la politique libérale; cette politique vous sera fatale. La philologie

comparée, que vous avez créée et que vous avez transportée à tort sur le

terrain de la politique, vous jouera de mauvais tours. Les Slaves s’y

passionnent; chaque maître d’école slave est pour vous un ennemi, un

termite qui ruine votre maison. Comment pouvez-vous croire que les

Slaves ne vous feront pas ce que vous faites aux autres, eux qui en

toute chose marchent après vous, suivent vos traces pas pour pas? Chaque

affirmation du germanisme est une affirmation du slavisme; chaque

mouvement de concentration de votre part est un mouvement qui

«précipite» le Slave, le dégage, le fait être séparément. Un coup d’œil

sur les affaires d’Autriche montre cela avec évidence. Le Slave, dans

cinquante ans, saura que c’est vous qui avez fait son nom synonyme

d’«esclave»; il verra cette longue exploitation historique de sa race

par la vôtre, et le nombre des Slaves est double du vôtre, et le Slave,

comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième

partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie

centrale, l’ancienne clientèle des Gengiskhan et des Tamerlan. Combien

il eût mieux valu vous réserver pour ce jour-là l’appel à la raison, à

la moralité, à des amitiés de principes! Songez quel poids pèsera dans

la balance du monde le jour où la Bohême, la Moravie, la Croatie, la

Servie, toutes les populations slaves de l’empire ottoman, sûrement

destinées à l’affranchissement, races héroïques encore, toutes

militaires et qui n’ont besoin que d’être commandées, se grouperont

autour de ce grand conglomérat moscovite, qui englobe déjà dans une

gangue slave tant d’éléments divers, et qui paraît bien le noyau désigné

de la future unité slave, de même que la Macédoine, à peine grecque, le

Piémont, à peine italien, la Prusse, à peine allemande, ont été le

centre de formation de l’unité grecque, de l’unité italienne, de l’unité

allemande. Et vous êtes trop sages pour compter sur la reconnaissance

que vous doit la Russie. Une des causes secrètes de la mauvaise humeur

de la Prusse contre nous est de nous devoir une partie de sa culture.

Une des blessures des Russes sera un jour d’avoir été civilisés par les

Allemands. Ils le nieront, mais se l’avoueront tout en le niant, et ce

souvenir les exaspérera. L’académie de Saint-Pétersbourg en voudra un

jour autant à celle de Berlin, pour avoir été tout allemande, que celle

de Berlin nous en veut, pour avoir été autrefois à moitié française.

Notre siècle est le siècle du triomphe du serf sur son maître; le Slave

a été et à quelques égards est encore votre serf.

Or, le jour de la conquête slave, nous vaudrons plus que vous, de même

qu’Athènes sous l’empire romain eut un rôle brillant encore, tandis que

Sparte n’en eut plus.

Défiez-vous donc de l’ethnographie, ou plutôt ne l’appliquez pas trop à

la politique. Sous prétexte d’une étymologie germanique, vous prenez

pour la Prusse tel village de Lorraine. Les noms de Vienne

(_Vindobona_), de Worms (_Borbitomagus_), de Mayence (_Mogontiacum_)

sont gaulois; nous ne vous réclamerons jamais ces villes; mais, si un

jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la

Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont

slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la

Moselle, s’ils pointent sur la carte les villages obotrites ou

vélatabes, qu’aurez-vous à dire? Nation n’est pas synonyme de race. La

petite Suisse, si solidement bâtie, compte trois langues, trois ou

quatre races, deux religions. Une nation est une grande association

séculaire (non pas éternelle) entre des provinces en partie congénères

formant noyau, et autour desquelles se groupent d’autres provinces liées

les unes aux autres par des intérêts communs ou par d’anciens faits

acceptés et devenus des intérêts. L’Angleterre, qui est la plus parfaite

des nations, est la plus mêlée, au point de vue de l’ethnographie et de

l’histoire. Bretons purs, Bretons romanisés, Irlandais, Calédoniens,

Anglo-Saxons, Danois, Normands purs, Normands francisés, tout s’y est

confondu.

Et j’ose dire qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse

manière de raisonner que l’Allemagne. Vous savez mieux que moi que ce

qui marqua le grand règne de la race germanique dans le monde, du Ve au

XIe siècle, ce fut moins d’occuper à l’état de population compacte de

vastes pays contigus que d’essaimer l’Europe et d’y introduire un

nouveau principe d’autorité. Pendant que le germanisme était maître de

tout l’Occident, la Germanie proprement dite avait peu de corps. Les

Slaves venaient jusqu’à l’Elbe, le vieux fond gaulois persistait; si

bien que l’empire germanique n’était en partie qu’une féodalité

germanique régnant sur un fond slave et gaulois. Prenez garde, en ce

siècle de la résurrection des morts, il pourrait se passer d’étranges

choses. Si l’Allemagne s’abandonne à un sentiment trop exclusivement

national, elle verra se rétrécir d’autant la zone de son rayonnement

moral. La Bohême, qui était à demi digérée par le germanisme, vous

échappe, comme une proie déjà avalée par un serpent boa, qui

ressusciterait dans l’œsophage du monstre et ferait des efforts

désespérés pour en sortir. Je veux croire que la conscience slave est

morte en Silésie; mais vous n’assimilerez pas Posen. Ces opérations

veulent être enlevées d’emblée, pendant que le patient dort; s’il vient

à se réveiller, on ne le reprend plus. Une suspicion universelle contre

votre puissance d’assimilation, contre vos écoles, va se répandre. Un

vaste effort pour écarter vos nationaux, que l’on envisagera comme les

avant-coureurs de vos armées, sera pour longtemps à l’ordre du jour.

L’infiltration silencieuse de vos émigrants dans les grandes villes, qui

était devenue un des faits sociaux les plus importants et les plus

bienfaisants de notre siècle, va être bien diminuée. L’Allemand, ayant

dévoilé ses appétits conquérants, ne s’avancera plus qu’en conquérant.

Sous l’extérieur le plus pacifique, on verra un ennemi cherchant à

s’impatroniser chez autrui. Croyez-moi, ce que vous avez perdu est

faiblement compensé par les cinq milliards que vous avez gagnés.

Chacun doit se défier de ce qu’il y a d’exclusif et d’absolu dans son

esprit. Ne nous imaginons jamais avoir tellement raison que nos

adversaires aient complètement tort. Le Père céleste fait lever son

soleil avec une bienveillance égale sur les spectacles les plus divers.

Ce que nous croyons mauvais est souvent utile et nécessaire. Pour moi,

je m’irriterais d’un monde où tous mèneraient le même genre de vie que

moi. Comme vous, je me suis imposé, en qualité d’ancien clerc,

d’observer strictement la règle des mœurs; mais je serais désolé qu’il

n’y eût pas des gens du monde pour représenter une vie plus libre. Je ne

suis pas riche; mais je ne pourrais guère vivre dans une société où il

n’y aurait pas de gens riches. Je ne suis pas catholique; mais je suis

bien aise qu’il y ait des catholiques, des sœurs de charité, des curés

de campagne, des carmélites, et il dépendrait de moi de supprimer tout

cela que je ne le ferais pas. De même, vous autres Allemands, supportez

ce qui ne vous ressemble pas; si tout le monde était fait à votre image,

le monde serait peut-être un peu morne et ennuyeux; vos femmes

elles-mêmes supportent avec peine cette austérité trop virile. Cet

univers est un spectacle qu’un dieu se donne à lui-même. Servons les

intentions du grand chorége en contribuant à rendre le spectacle aussi

brillant, aussi varié que possible.

Votre race germanique a toujours l’air de croire à la Walhalla; mais la

Walhalla ne sera jamais le royaume de Dieu. Avec cet éclat militaire,

l’Allemagne risque de manquer sa vraie vocation. Reprenons tous ensemble

les grands et vrais problèmes, les problèmes sociaux, qui se résument

ainsi: trouver une organisation rationnelle et aussi juste que possible

de l’humanité. Ces problèmes ont été posés par la France en 1789 et en

1848; mais en général, celui qui pose les problèmes n’est pas celui qui

les résout. La France les attaqua d’une façon trop simple; elle crut

avoir trouvé une issue par la démocratie pure, par le suffrage universel

et par des rêves d’organisation communiste du travail. Les deux

tentatives ont échoué, et ce double échec a été la cause de réactions

fâcheuses, pour lesquelles il convient d’être indulgent, si l’on songe

que l’initiative en pareille matière a bien quelque mérite. Attaquez à

votre tour ces problèmes. Créez à l’homme en dehors de l’État et par

delà la famille une association qui l’élève, le soutienne, le corrige,

l’assiste, le rende heureux, ce que fut l’Église et ce qu’elle n’est

plus. Réformez l’Église, ou substituez-y quelque chose. L’excès du

patriotisme nuit à ces œuvres universelles dont la base est le mot de

saint Paul: _Non est Judæus neque Græcus._ C’est justement parce que vos

grands hommes d’il y a quatre-vingts ans n’étaient pas trop patriotes

qu’ils ouvrirent cette large voie, où nous sommes leurs disciples. Je

crains que votre génération ultra-patriotique, en repoussant tout ce qui

n’est pas germanique pur, ne se prépare un auditoire beaucoup plus

restreint. Jésus et les fondateurs du christianisme n’étaient pas des

Allemands. Saint Boniface, les Irlandais qui vous ont appris à écrire du

temps des Carlovingiens, les Italiens, qui ont été deux ou trois fois

nos maîtres à tous, n’étaient pas des Allemands. Votre Gœthe

reconnaissait devoir quelque chose à cette France «corrompue» de

Voltaire, de Diderot. Laissons ces fanatismes étroits aux régions

inférieures de l’opinion. Permettez-moi de vous le dire: vous avez

déchu. Vous avez été plus étroitement patriotes que nous. Chez nous,

quelques hommes supérieurs ont trouvé dans leur philosophie le calme et

l’impartialité; chez vous, je ne connais personne, en dehors du parti

démocratique, qui n’ait été ébranlé dans la froideur de ses jugements,

qui n’ait été une fois injuste, qui n’ait recommandé de faire dans

l’ordre des relations nationales ce qui eût été une honte selon les

principes de la morale privée.

Mais je m’arrête; on est aujourd’hui trop naïf à parler de modération,

de justice, de fraternité, de la reconnaissance et des égards que les

peuples se doivent entre eux. La conduite que vous allez être forcés de

tenir dans les provinces annexées malgré elles achèvera de vous

démoraliser. Vous allez être obligés de donner un démenti à tous vos

principes, de traiter en criminels des hommes que vous devrez estimer,

des hommes qui n’auront fait autre chose que ce que vous fîtes si

noblement après Iéna; toutes les idées morales vont être perverties.

Notre système d’équilibre et d’amphictyonie européenne va être renvoyé

au pays des chimères; nos thèses libérales vont devenir un jargon

vieilli. Par le fait des hommes d’État prussiens, la France d’ici

longtemps n’aura plus qu’un objectif: reconquérir les provinces perdues.

Attiser la haine toujours croissante des Slaves contre les Allemands,

favoriser le panslavisme, servir sans réserve toutes les ambitions

russes, faire miroiter aux yeux du parti catholique répandu partout le

rétablissement du pape à Rome; à l’intérieur, s’abandonner au parti

légitimiste et clérical de l’Ouest, qui seul possède un fanatisme

intense, voilà la politique que commande une telle situation. C’est

justement l’inverse de ce que nous avions rêvé. On ne sert pas tour à

tour deux causes opposées: ce n’est pas nous qui conseillerons la

destruction de ce que nous avons aimé, qui donnerons un plan pour

trafiquer habilement de la question romaine, qui deviendrons russes et

papistes, qui recommanderons la défiance et la malveillance envers les

étrangers; mais que voulez-vous! nous serions coupables, d’un autre

côté, si nous cherchions, en conseillant encore des poursuites

généreuses et désintéressées, à empêcher le pays d’écouter la voix de

deux millions de Français qui réclament l’aide de leur ancienne patrie.

La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme

cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette

expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse;

la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tous

cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et

d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble

sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant

«le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire.

Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me

tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit,

comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle

«philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter,

malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant,

puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de

son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout

cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute

horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre très

difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la foudre,

un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par son

expérience combien il est différent de régner ou de servir.»

Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.

Paris, 15 septembre 1871.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

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