LES ÉTATS-UNIS D’EUROPE

Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de

ses mouvements intérieurs, maintenant les limites fixées en 1815 et

défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue,

mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et

la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de

l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la

solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de

la civilisation. Non seulement cette solution mettrait fin à l’horrible

déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle

renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur

l’avenir l’action la plus bienfaisante.

Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour

de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible? Parce que

les diverses nations européennes sont trop indépendantes les unes des

autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni

congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique qui soient supérieurs aux

souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel,

puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en son nom

collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition; mais

ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres

terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix,

un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère;

personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la

paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres

une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité; toute nation

exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la

coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue

que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la

ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre

deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher; mais entre dix

parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui

offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de

maintenir contre le plus puissant des États une décision jugée utile au

salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir

d’intervention, de médiation, de coalition des divers États. Espérons

que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et

régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon

permanent, et sera le cœur d’États-Unis d’Europe liés entre eux par un

pacte fédéral. Aucune nation alors n’aura le droit de s’appeler «la

grande nation», mais il sera loisible à chacune d’être une grande

nation, à condition que ce titre elle l’attende des autres et ne

prétende pas se le décerner. C’est à l’histoire qu’il appartiendra plus

tard de spécifier ce que chaque peuple aura fait pour l’humanité et de

désigner les pays qui, à certaines époques, ont pu avoir sur les autres

certains genres de supériorité.

De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée

l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux

de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire? Attaquer

énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable

régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des

présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la

vanité blessée de diplomates inconsistants! Opposons à cela le régime

parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du

pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec

tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des

bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées

réfléchies. Le pays n’a pas voulu la guerre; il ne la voudra jamais; il

veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous

forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la

prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue, et la

France reprendra l’ascendant qu’elle a perdu par les imprudentes

manifestations de ses militaires et de ses diplomates. La France a des

principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards,

sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première

l’exemple du respect de ces principes; qu’elle présente chez elle le

modèle d’un État vraiment libéral, où les droits de chacun sont

garantis, d’un État bienveillant pour les autres États, renonçant

définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer,

s’efforceront de l’imiter.

_La Guerre entre la France et l’Allemagne_. (La Réforme intellectuelle

et morale.)

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