Le patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas
facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens
rêvent encore le _primato_; un très grand nombre d’Allemands rattachent
leurs aspirations au souvenir du saint-empire, exerçant sur tout le
monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un
esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le
rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le
patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce
théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit
reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune
raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que
le grand-duché de Posen[10]. Le vrai, c’est que le principe des
nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités.
L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est
pas toujours la plus naturelle; chaque nation a du trop, du trop peu; il
faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour
éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.
[10] La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière
être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace
est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que
Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est
la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment
germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété
à la Prusse. (Note d’E. R.)
_La Guerre entre la France et l’Allemagne_. (La Réforme intellectuelle
et morale.)