III

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai

dire, n’en font qu’une constituent cette âme, ce principe spirituel.

L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la

possession en commun d’un riche legs de souvenirs; l’autre est le

consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer

à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, messieurs, ne

s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissant d’un

long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des

ancêtres est de tous le plus légitime; les ancêtres nous ont faits ce

que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire

(j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on

assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans le passé, une

volonté commune dans le présent; avoir fait de grandes choses ensemble,

vouloir en faire encore, voilà la condition essentielle pour être un

peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux

qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le

chant spartiate: «Nous sommes ce que vous fûtes; nous serons ce que vous

êtes» est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans

l’avenir un même programme à réaliser; avoir souffert, joui, espéré

ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des

frontières conformes aux idées stratégiques; voilà ce que l’on comprend

malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure:

«avoir souffert ensemble»; oui, la souffrance en commun unit plus que la

joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les

triomphes; car ils imposent des devoirs; ils commandent l’effort en

commun.

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment

des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire

encore. Elle suppose un passé; elle se résume pourtant dans le présent

par un fait tangible: le consentement, le désir clairement exprimé de

continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi

cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de

l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh! je le sais, cela

est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit

prétendu historique. Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une

nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province: «Tu

m’appartiens, je te prends.» Une province, pour nous, ce sont ses

habitants; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est

l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à

retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le

seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et

théologiques. Que reste-t-il, après cela? Il reste l’homme, ses désirs,

ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l’émiettement

des nations, sont la conséquence d’un système qui met ces vieux

organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair

qu’en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l’excès. Les

vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d’une

façon très générale. Les volontés humaines changent; mais qu’est-ce qui

ne change pas ici-bas? Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel.

Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne,

probablement, les remplacera. Mais telle n’est pas la loi du siècle où

nous vivons. A l’heure présente, l’existence des nations est bonne,

nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui

serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et qu’un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à

l’œuvre commune de la civilisation; toutes apportent une note à ce grand

concert de l’humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale

que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me

dis souvent qu’un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations

pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire, qui serait à ce

point jaloux, égoïste, querelleur, qui ne pourrait rien supporter sans

dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces

dissonances de détail disparaissent dans l’ensemble. Pauvre humanité!

que tu as souffert! que d’épreuves t’attendent encore! Puisse l’esprit

de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta

route est semée!

Je me résume, messieurs. L’homme n’est esclave ni de sa race, ni de sa

langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction

des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d’hommes, saine d’esprit

et chaude de cœur, crée une conscience morale qui s’appelle une nation.

Tandis que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices

qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est

légitime, elle a le droit d’exister. Si des doutes s’élèvent sur ses

frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit

d’avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les

transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à

se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en

pitié notre terre-à-terre. «Consulter les populations, fi donc! quelle

naïveté! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent

remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d’une simplicité

enfantine.»--Attendons, messieurs; laissons passer le règne des

transcendants; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien

des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions

empiriques. Le moyen d’avoir raison dans l’avenir, est, à certaines

heures, de savoir se résigner à être démodé.

_Conférence faite en Sorbonne_ le 11 mars 1882. (Discours et

Conférences.)

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