Or, à cette époque[9], la France avait bien réellement une religion,
c’était le libéralisme, le goût du développement noble de l’humanité,
l’estime et la sympathie pour tout ce qui porte les traits de l’homme,
la sympathie pour tout ce qui est faible, persécuté, pour tout ce qui
essaie de se monter ou de s’affranchir. Naïfs que nous étions! Nous ne
pensions pas que ceux que notre pays aidait le plus à sortir des limbes
lui diraient bientôt, comme les rieurs du Calvaire: «Il a délivré les
autres et il ne peut se sauver lui-même. Qu’il s’en tire maintenant s’il
peut!» Madame Cornu, indifférente pour l’ingratitude qui ne concernait
qu’elle, mais moins indulgente pour l’ingratitude envers les autres, ne
pouvait se rappeler sans amertume combien elle avait vu de récents
parvenus autrefois suppliants et heureux d’être obligés. Les expériences
nous corrigeront-elles et nous feront-elles renoncer à de vieilles
vertus dont on réussira bien, à la longue, à déshabituer le monde? C’est
peu probable. Nous sommes trop vieux pour suivre les maximes que
semblent vouloir inaugurer les nouveaux maîtres de la mode. Si vraiment
le dernier mot de la sagesse et du progrès, c’est de faire fi des droits
de l’homme et des droits des peuples, de traiter de chimère toute
chevalerie, toute générosité, toute reconnaissance entre les nations, de
substituer à notre simple et claire notion de la liberté je ne sais
quelles subtilités au moyen desquelles on prouve que la liberté consiste
à être aussi gouverné que possible pour son bien, oui, nous aimons mieux
être des arriérés que de servir ce progrès-là. Sachons attendre, un jour
on nous regrettera. A une maîtresse capricieuse, qui parfois l’agaçait,
toujours l’amusait, le monde a préféré un maître. Qu’il fasse
l’expérience. Pour nous, restons obstinément libéraux, même envers ceux
qui ne le sont pas; disons comme la Pauline de Corneille:
... Mon devoir ne dépend pas du sien,
Qu’il y manque s’il veut, je dois faire le mien.
[9] Vers 1860. Madame Hortense Cornu, sur qui Renan écrivit cet
article nécrologique, amie d’enfance de l’empereur Napoléon III,
avait, à cette époque, une influence très grande dans le monde
politique et intellectuel. Née à Paris le 8 avril 1809, Hortense
Albine Lacroix, qui épousa le peintre Sébastien Cornu, mourut à
Longpont le 10 juin 1875.
_Article sur madame Hortense Cornu_. (Feuilles détachées, 1892.)