II

A entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout

une dynastie, représentant une ancienne conquête, acceptée d’abord, puis

oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le

groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par

ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l’a formé. Il

est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une

famille d’origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a

été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la

France en 1789 n’avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone

que la maison capétienne avait ajoutée à l’étroite lisière du traité de

Verdun fut bien l’acquisition personnelle de cette maison. A l’époque où

furent faites les annexions, on n’avait l’idée ni des limites

naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La

réunion de l’Angleterre, de l’Irlande et de l’Écosse fut de même un fait

dynastique. L’Italie n’a tardé si longtemps à être une nation que parce

que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle,

ne se fit le centre de l’unité. Chose étrange, c’est à l’obscure île de

Sardaigne, terre à peine italienne, qu’elle a pris un titre royal[6]. La

Hollande, qui s’est créée elle-même, par un acte d’héroïque résolution,

a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d’Orange, et elle

courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

[6] La maison de Savoie ne doit son titre royal qu’à la possession de

la Sardaigne (1720). (Note d’E. R.)

Une telle loi, cependant, est-elle absolue? Non, sans doute. La Suisse

et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d’additions

successives, n’ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la

question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de

l’avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été

si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu

tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose.

L’homme était revenu, après des siècles d’abaissement, à l’esprit

antique, au respect de lui-même, à l’idée de ses droits. Les mots de

patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s’accomplir

l’opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l’histoire,

opération que l’on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la

tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l’on

aurait enlevé le cerveau et le cœur.

Il faut donc admettre qu’une nation peut exister sans principe

dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des

dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser

d’exister. Le vieux principe, qui ne tient compte que du droit des

princes, ne saurait plus être maintenu; outre le droit dynastique, il y

a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder? à

quel signe le reconnaître? de quel fait tangible le faire dériver?

I.--De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions

artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des

congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c’est

la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une

légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que

j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même

quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du

germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants

de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit

primordial analogue à celui des rois de droit divin; au principe des

nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande

erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation

européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant

celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour

le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le

reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité

antiques n’étaient qu’une extension de la famille. A Sparte, à Athènes,

tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés.

Il en était de même chez les Beni-Israël; il en est encore ainsi dans

les tribus arabes. D’Athènes, de Sparte, de la tribu israélite,

transportons-nous dans l’empire romain. La situation est tout autre.

Formée d’abord par la violence, puis maintenue par l’intérêt, cette

grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes,

porte à l’idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son

caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans

le même sens. Il contracte avec l’empire romain une alliance intime, et,

par l’effet de ces deux incomparables agents d’unification, la raison

ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des

siècles.

L’invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans

cette voie. Les découpures de royaumes barbares n’ont rien

d’ethnographique; elles sont réglées par la force ou le caprice des

envahisseurs. La race des populations qu’ils subordonnaient était pour

eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que

Rome avait déjà fait: un empire unique composé des races les plus

diverses; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement

leurs deux grandes lignes du nord au sud, n’eurent pas le moindre souci

de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les

mouvements de frontière qui s’opérèrent dans la suite du moyen âge

furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique

suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le

nom de France, les territoires de l’ancienne Gaule, ce n’est pas là un

effet de la tendance qu’auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs

congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se

souvenaient plus d’une origine commune. Toute conscience gauloise avait

péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n’est que par une vue

d’érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement

l’individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n’a donc été pour rien dans la

constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique,

germanique. L’Allemagne est germanique, celtique et slave. L’Italie est

le pays où l’ethnographie est le plus embarrassée. Gaulois, Étrusques,

Pélasges, Grecs, sans parler de bien d’autres éléments, s’y croisent

dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur

ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les

proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu’il n’y a pas de race pure et que faire reposer la

politique sur l’analyse ethnographique, c’est la faire porter sur une

chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont

ceux où le sang est plus mêlé. L’Allemagne fait-elle à cet égard une

exception? Est-elle un pays germanique pur? Quelle illusion! Tout le Sud

a été gaulois. Tout l’Est, à partir de l’Elbe, est slave. Et les parties

que l’on prétend réellement pures le sont-elles en effet? Nous touchons

ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des

idées claires et de prévenir les malentendus.

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race

est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes

physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les

anthropologistes, la race a le même sens qu’en zoologie, elle indique

une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l’étude des langues

et de l’histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie.

Les mots de brachycéphales, de dolichocéphales n’ont pas de place en

histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et

la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des

dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les

langues et l’institution dites sémitiques. En d’autres termes, les

origines zoologiques de l’humanité sont énormément antérieures aux

origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes

aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n’avaient aucune

unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont

eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans,

tandis que l’origine zoologique de l’humanité se perd dans des ténèbres

incalculables. Ce qu’on appelle philologiquement et historiquement la

race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l’espèce

humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique? Non,

assurément. L’apparition de l’individualité germanique dans l’histoire

ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les

Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus

avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils

n’avaient pas leur individualité à part. Un Anglais est bien un type

dans l’ensemble de l’humanité. Or le type de ce qu’on appelle très

improprement la race anglo-saxonne[7], n’est ni le Breton du temps de

César, ni l’Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand

de Guillaume le Conquérant; c’est la résultante de tout cela. Le

Français n’est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgunde. Il est ce qui

est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de

France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant

de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la

population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l’œil le plus

pénétrant n’eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère

différence. D’insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne

prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des

autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues

non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait

dissemblables. La race, comme nous l’entendons, nous autres historiens,

est donc quelque chose qui se fait et se défait. L’étude de la race est

capitale pour le savant qui s’occupe de l’histoire de l’humanité. Elle

n’a pas d’application en politique. La conscience instinctive qui a

présidé à la confection de la carte d’Europe n’a tenu aucun compte de la

race, et les premières nations de l’Europe sont des nations de sang

essentiellement mélangé.

[7] Les éléments germaniques ne sont pas beaucoup plus considérables

dans le Royaume-Uni qu’ils ne l’étaient dans la France, à l’époque

où elle possédait l’Alsace et Metz. La langue germanique a dominé

dans les îles Britanniques, uniquement parce que le latin n’y avait

pas entièrement remplacé les idiomes celtiques, ainsi que cela eut

lieu dans les Gaules. (Note d’E. R.)

Le fait de la race, capital à l’origine, va donc toujours perdant de son

importance. L’histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie.

La race n’y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on

n’a pas le droit d’aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les

prendre à la gorge en leur disant: «Tu es de notre sang; tu nous

appartiens!» En dehors des caractères anthropologiques, il y a la

raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous.

Tenez, cette politique ethnographique n’est pas sûre. Vous l’exploitez

aujourd’hui contre les autres; puis vous la voyez se tourner contre

vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le

drapeau de l’ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à

leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher

les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des

massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux?

Pour tous il est bon de savoir oublier.

J’aime beaucoup l’ethnographie; c’est une science d’un rare intérêt;

mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En

ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent; c’est

la condition du progrès. Les nations changeraient donc aussi avec les

systèmes? Les limites des États suivraient les fluctuations de la

science. Le patriotisme dépendrait d’une dissertation plus ou moins

paradoxale. On viendrait dire au patriote: «Vous vous trompiez; vous

versiez votre sang pour telle ou telle cause; vous croyiez être Celte;

non, vous êtes Germain.» Puis, dix ans après, on viendra vous dire que

vous êtes Slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner

un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d’intérêts. Soyez sûrs

que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la

surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux

à faire: demandons-lui tout simplement la vérité.

II.--Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la

langue. La langue invite à se réunir; elle n’y force pas. Les États-Unis

et l’Angleterre, l’Amérique espagnole et l’Espagne parlent la même

langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si

bien faite, puisqu’elle a été faite par l’assentiment de ses différentes

parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l’homme quelque

chose de supérieur à la langue: c’est la volonté. La volonté de la

Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien

plus important qu’une similitude de langage souvent obtenue par des

vexations.

Un fait honorable pour la France, c’est qu’elle n’a jamais cherché à

obtenir l’unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on

pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes

choses en des langages différents? Nous parlions tout à l’heure de

l’inconvénient qu’il y aurait à faire dépendre la politique

internationale de l’ethnographie. Il n’y en aurait pas moins à la faire

dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études

l’entière liberté de leurs discussions; ne les mêlons pas à ce qui en

altérerait la sérénité. L’importance politique qu’on attache aux langues

vient de ce qu’on les regarde comme des signes de race. Rien de plus

faux. La Prusse, où l’on ne parle plus qu’allemand, parlait slave il y a

quelques siècles; le pays de Galles parle anglais; la Gaule et l’Espagne

parlent l’idiome primitif d’Albe la Longue; l’Égypte parle arabe; les

exemples sont innombrables. Même aux origines, la similitude de langage

n’entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne

ou proto-sémite; il s’y trouvait des esclaves qui parlaient la même

langue que leurs maîtres; or l’esclave était alors bien souvent d’une

race différente de celle de son maître. Répétons-le: ces divisions de

langues indo-européennes, de sémitiques et autres, créées avec une si

admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec

les divisions de l’anthropologie. Les langues sont des formations

historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les

parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine,

quand il s’agit de déterminer la famille avec laquelle on s’unit pour la

vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l’attention trop

forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met

de l’exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour

nationale; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu’on

respire dans le vaste champ de l’humanité pour s’enfermer dans des

conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l’esprit; rien

de plus fâcheux pour la civilisation. N’abandonnons pas ce principe

fondamental, que l’homme est un être raisonnable et moral, avant d’être

parqué dans telle ou telle langue, avant d’être un membre de telle ou

telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture

française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture

humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance; ils n’étaient ni

Français, ni Italiens, ni Allemands. Ils avaient retrouvé, par leur

commerce avec l’antiquité, le secret de l’éducation véritable de

l’esprit humain, et ils s’y dévouaient corps et âme. Comme ils firent

bien!

III.--La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à

l’établissement d’une nationalité moderne. A l’origine, la religion

tenait à l’existence même du groupe social. Le groupe social était une

extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de

famille. La religion d’Athènes, c’était le culte d’Athènes même, de ses

fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n’impliquait

aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force

du terme, une religion d’État. On n’était pas Athénien si on refusait de

la pratiquer. C’était au fond le culte de l’Acropole personnifiée. Jurer

sur l’autel d’Aglaure[8], c’était prêter le serment de mourir pour la

patrie. Cette religion était l’équivalent de ce qu’est chez nous l’acte

de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel

culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service

militaire. C’était déclarer qu’on n’était pas Athénien. D’un autre côté,

il est clair qu’un tel culte n’avait pas de sens pour celui qui n’était

pas d’Athènes; aussi n’exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer ces

étrangers à l’accepter; les esclaves d’Athènes ne le pratiquaient pas.

Il en fut de même dans quelques petites républiques du moyen âge. On

n’était pas bon Vénitien si l’on ne jurait point par saint Marc; on

n’était pas bon Amalfitain si l’on ne mettait pas saint André au-dessus

de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui

a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime, et tirait aussi

peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de

famille et de lui adresser des vœux au premier jour de l’an.

[8] Aglaure, c’est l’Acropole elle-même, qui s’est dévouée pour sauver

la patrie. (Note d’E. R.)

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l’était déjà plus dans les

royaumes sortis de la conquête d’Alexandre, ne l’était surtout plus dans

l’empire romain. Les persécutions d’Antiochus Épiphane pour amener

l’Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l’empire romain pour

maintenir une prétendue religion d’État furent une faute, un crime, une

véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire.

Il n’y a plus de masses croyant d’une manière uniforme. Chacun croit et

pratique à sa guise, ce qu’il peut, comme il veut. Il n’y a plus de

religion d’État; on peut être Français, Anglais, Allemand, en étant

catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La

religion est devenue chose individuelle; elle regarde la conscience de

chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n’existe

plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si

considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son

importance dans le for intérieur de chacun; mais elle est sortie presque

entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV.--La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre

les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation?

Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de

commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment; elle est âme

et corps tout à la fois; un _Zollverein_ n’est pas une patrie.

V.--La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a

certainement une part considérable dans la division des nations. La

géographie est un des acteurs essentiels de l’histoire. Les rivières ont

conduit les races, les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont

favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on

dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d’une

nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de

s’adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour

atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte

de faculté limitante _a priori_. Je ne connais pas de doctrine plus

arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences.

Et, d’abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui

forment ces prétendues frontières naturelles? Il est incontestable que

les montagnes séparent; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis

toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont

celles qui séparent et celles qui ne séparent pas? De Biarritz à Tornea,

il n’y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu’une autre un

caractère bornal. Si l’histoire l’avait voulu, la Loire, la Seine, la

Meuse, l’Elbe, l’Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de

frontière naturelle qui a fait commettre tant d’infractions au droit

fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons

stratégiques. Rien n’est absolu; il est clair que bien des concessions

doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces

concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses

convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n’est pas

la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le

_substratum_, le champ de la lutte et du travail; l’homme fournit l’âme.

L’homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu’on appelle

un peuple. Rien de matériel n’y suffit. Une nation est un principe

spirituel, résultant des complications profondes de l’histoire, une

famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du

sol.

Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe

spirituel: la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la

géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus? Par

suite de ce qui a été dit antérieurement, je n’aurai pas désormais à

retenir bien longtemps votre attention.

Pages françaises · 第 19 / 71 题