Je me propose d’analyser une idée, claire en apparence, mais qui prête
aux plus graves malentendus. Les formes de la société humaine sont des
plus variées. Les grandes agglomérations d’hommes à la façon de la
Chine, de l’Égypte, de la plus ancienne Babylonie;--la tribu à la façon
des Hébreux, des Arabes;--la cité à la façon d’Athènes et de
Sparte;--les réunions de pays divers à la manière de l’empire
achéménide, de l’empire romain, de l’empire carlovingien;--les
communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont
celles des Israélites, des Parsis;--les nations comme la France,
l’Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes;--les
confédérations à la façon de la Suisse, de l’Amérique;--des parentés
comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les
Germains, les Slaves;--voilà des modes de groupements qui tous existent,
ou bien ont existé, et qu’on ne saurait confondre les uns avec les
autres sans les plus graves inconvénients. A l’époque de la Révolution
française, on croyait que les institutions de petites villes
indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s’appliquer à nos
grandes nations de trente à quarante millions d’âmes. De nos jours, on
commet une erreur plus grave: on confond la race avec la nation, et l’on
attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques, une
souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons
d’arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre
confusion sur le sens des mots, à l’origine du raisonnement, peut
produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire
est délicat: c’est presque de la vivisection; nous allons traiter les
vivants comme d’ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la
froideur et l’impartialité les plus absolues.
I
Depuis la fin de l’empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de
l’empire de Charlemagne, l’Europe occidentale nous apparaît divisée en
nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer
une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d’une manière
durable. Ce que n’ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier,
personne probablement ne le pourra dans l’avenir. L’établissement d’un
nouvel empire romain ou d’un nouvel empire de Charlemagne est devenu une
impossibilité. La division de l’Europe est trop grande pour qu’une
tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une
coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes
naturelles. Une sorte d’équilibre est établi pour longtemps. La France,
l’Angleterre, l’Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines
d’années, et malgré les aventures qu’elles auront courues, des
individualités historiques, les pièces essentielles d’un damier, dont
les cases varient sans cesse, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d’assez
nouveau dans l’histoire. L’antiquité ne les connut pas. L’Égypte, la
Chine, l’antique Chaldée, ne furent à aucun degré des nations. C’était
des troupeaux menés par un fils du Soleil ou un fils du Ciel. Il n’y eut
pas de citoyens égyptiens, pas plus qu’il n’y a de citoyens chinois.
L’antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales,
des confédérations de républiques locales, des empires; elle n’eut guère
la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr
sont de petits centres d’admirable patriotisme; mais ce sont des cités
avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l’Espagne,
l’Italie, avant leur absorption dans l’empire romain, étaient des
ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans
institutions centrales, sans dynasties. L’empire assyrien, l’empire
persan, l’empire d’Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n’y
eut jamais de patriotes assyriens; l’empire persan fut une vaste
féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale
aventure d’Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour
l’histoire générale de la civilisation.
L’empire romain fut bien plus près d’être une patrie. En retour de
l’immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine,
d’abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association,
synonyme d’ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de
l’Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés,
chez les lettrés, un vrai sentiment de «la paix romaine», opposée au
chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la
France actuelle, ne saurait former un État dans l’acception moderne. La
scission de l’Orient et de l’Occident était inévitable. Les essais d’un
empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C’est l’invasion
germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a
servi de base à l’existence des nationalités.
Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes
invasions du Ve siècle jusqu’aux dernières conquêtes normandes au Xe?
Ils changèrent peu le fond des races; mais ils imposèrent des dynasties
et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables
de l’ancien empire d’Occident, lesquelles prirent le nom de leurs
envahisseurs. De là une France, une Burgundie, une Lombardie; plus tard,
une Normandie. La rapide prépondérance que prit l’empire franc refait un
moment l’unité de l’Occident; mais cet empire se brise irrémédiablement
vers le milieu du IXe siècle; le traité de Verdun trace des divisions
immuables en principe, et dès lors la France, l’Allemagne, l’Angleterre,
l’Italie, l’Espagne s’acheminent par des voies, souvent détournées et à
travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que
nous la voyons s’épanouir aujourd’hui.
Qu’est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États? C’est la
fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons
d’énumérer, rien d’analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le
Turc, le Slave, le Grec, l’Arménien, l’Arabe, le Syrien, le Kurde sont
aussi distincts aujourd’hui qu’au jour de la conquête. Deux
circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D’abord le fait
que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu’ils
eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins.
Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou, plutôt,
quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la
distinction absolue des hommes d’après la religion, ne peut plus se
produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants,
l’oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d’Alaric, de
Gondebaud, d’Alboin, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était
lui-même la conséquence d’une autre particularité importante: c’est que
les Francs, les Burgundes, les Goths, les Lombards, les Normands,
avaient avec eux très peu de femmes de leur race. Pendant plusieurs
générations, les chefs ne se marient qu’avec des femmes germaines; mais
leurs concubines sont latines, les nourrices des errants sont latines;
toute la tribu épouse des femmes latines; ce qui fit que la _lingua
francie_, la _lingua gothica_ n’eurent, depuis l’établissement des
Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées.
Il n’en fut pas ainsi en Angleterre; car l’invasion anglo-saxonne avait
sans doute des femmes avec elle; la population bretonne s’enfuit, et,
d’ailleurs, le latin n’était plus ou, même, ne fut jamais dominant dans
la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve
siècle, Clovis et les siens n’eussent pas abandonné le germanique pour
le gaulois.
De là ce fait capital que, malgré l’extrême violence des mœurs des
envahisseurs germains, le moule qu’ils imposèrent devint, avec les
siècles, le moule même de la nation. _France_ devint très légitimement
le nom d’un pays où il n’était entré qu’une imperceptible minorité de
Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un
miroir si parfait de l’esprit du temps, tous les habitants de la France
sont des Français. L’idée d’une différence de races dans la population
de la France, si évidente dans Grégoire de Tours, ne se présente à aucun
degré dans les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues
Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que
possible; mais la différence de l’un à l’autre n’est en rien une
différence de race; c’est une différence de courage, d’habitude et
d’éducation transmise héréditairement; l’idée que l’origine de tout cela
soit une conquête ne vient à personne. Le faux système d’après lequel la
noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de
grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un
anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La
même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes
normandes. Au bout d’une ou deux générations, les envahisseurs normands
ne se distinguaient plus du reste de la population; leur influence n’en
avait pas moins été profonde; ils avaient donné au pays conquis une
noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu’il n’avait pas
auparavant.
L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel
de la formation d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études
historiques est souvent pour la nationalité un danger. L’investigation
historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont
passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles
dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L’unité se fait
toujours brutalement; la réunion de la France du Nord et de la France du
Midi a été le résultat d’une extermination et d’une terreur continuée
pendant près d’un siècle. Le roi de France, qui est, si j’ose le dire,
le type idéal d’un cristallisateur séculaire; le roi de France, qui a
fait la plus parfaite unité nationale qu’il y ait; le roi de France, vu
de trop près, a perdu son prestige; la nation qu’il avait formée l’a
maudit, et, aujourd’hui, il n’y a que les esprits cultivés qui sachent
ce qu’il valait et ce qu’il a fait.
C’est par le contraste que ces grandes lois de l’histoire de l’Europe
occidentale deviennent sensibles. Dans l’entreprise que le roi de
France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si
admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la
couronne de Saint-Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi
distincts qu’ils l’étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les
éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus
distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l’élément
tchèque et l’élément allemand sont superposés comme l’huile et l’eau
dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités
d’après la religion a eu de bien plus graves conséquences: elle a causé
la ruine de l’Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y
trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui
n’ont entre elles presque rien en commun. Or l’essence d’une nation est
que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que
tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s’il
est Burgunde, Alain, Taïfale, Visigoth; tout citoyen français doit avoir
oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. Il
n’y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d’une
origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement
défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent
déranger tous les systèmes des généalogistes.
La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de
faits convergeant dans le même sens. Tantôt l’unité a été réalisée par
une dynastie, comme c’est le cas pour la France; tantôt elle l’a été par
la volonté directe des provinces, comme c’est le cas pour la Hollande,
la Suisse, la Belgique; tantôt par un esprit général, tardivement
vainqueur des caprices de la féodalité, comme c’est le cas pour l’Italie
et l’Allemagne. Toujours une profonde raison d’être a présidé à ces
formations. Les principes, en pareil cas, se font jour par les surprises
les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l’Italie unifiée par
ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite
avançait les affaires de l’Italie; chaque victoire perdait la Turquie;
car l’Italie est une nation, et la Turquie, hors de l’Asie-Mineure, n’en
est pas une. C’est la gloire de la France d’avoir, par la Révolution
française, proclamé qu’une nation existe par elle-même. Nous ne devons
pas trouver mauvais qu’on nous imite. Le principe des nations est le
nôtre. Mais qu’est-ce donc qu’une nation? Pourquoi la Hollande est-elle
une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n’en sont
pas une? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le
principe qui l’a créée a disparu? Comment la Suisse, qui a trois
langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation,
quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n’en est pas une?
Pourquoi l’Autriche est-elle un État et non pas une nation? En quoi le
principe des nationalités diffère-t-il du principe des races? Voilà des
points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre
d’accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par
ces sortes de raisonnement; mais les hommes appliqués veulent porter en
ces matières quelque raison et démêler les confusions où s’embrouillent
les esprits superficiels.