Ce qu’on appelle indulgence n’est, le plus souvent, que justice. On
reproche à l’opinion sa mobilité; hélas! jeunes élèves[5], ce sont les
choses humaines qui sont mobiles. La largeur d’esprit n’exclut pas de
fortes règles de conduite. Tenez toujours invinciblement pour la
légalité. Défendez jalousement votre liberté, et respectez celle des
autres. Gardez l’indépendance de votre jugement; mais n’émigrez jamais
de votre patrie, ni de fait, ni de cœur. Consolez-vous en tenant ferme à
quelque chose d’éternel. Tout se transformera autour de vous. Vous serez
peut-être les témoins des changements les plus considérables qu’ait
présentés jusqu’ici l’histoire de l’humanité. Mais il y a une chose
sûre, c’est que, dans tous les états sociaux que vous pourrez traverser,
il y aura du bien à faire, du vrai à chercher, une patrie à servir et à
aimer.
[5] Du lycée Louis-le-Grand.
N’oubliez jamais que par votre éducation exceptionnelle, vous avez des
devoirs plus stricts que les autres envers la société dont vous faites
partie. Pauvre France!... Vous la verrez, j’en suis sûr, vengée,
florissante, apaisée. Ayez une règle absolue: c’est de suivre la France,
c’est-à-dire la légalité, malgré toutes les objections, toutes les
répugnances, toutes les antipathies. Que ce soit là le panache blanc qui
vous guide. Ne vous brouillez jamais avec la France. Donnez-lui toujours
de bons conseils; ne vous fâchez pas si elle ne les suit pas. Elle a
peut-être eu ses raisons pour cela. Quelque chose de mystérieux agite ce
peuple; suivez-le, même quand il refuse de vous écouter, quand il
s’abandonne aux plus indignes. Ne vous croyez pas obligés de prendre des
airs consternés, parce que les choses ne vont pas de la façon que vous
croyez la meilleure. Que de fois on arrive à se féliciter que l’avis
qu’on avait émis n’ait pas été suivi et que les événements vous ait
donné tort!
_Discours à la distribution des prix du lycée Louis-le-Grand_, 1883.
(Discours et Conférences.)