Nous aimons trop cette vieille mère, dont nous avons sucé tous les
instincts, si l’on veut toutes les erreurs, pour oser prendre avec elle
le ton rogue de l’homme sûr d’avoir raison. L’amour nous rend
inconséquents. Nous voyons les imprudences, et nous suivons tout de
même. Il est si triste d’être plus sage que son pays. Par moments, on
prend la résolution d’être ferme: on se promet, quand viendront les
jours sombres, de se laver les mains des fautes qu’on a déconseillées.
Eh bien, non! quand viennent les jours sombres, on est aussi triste que
ceux qui n’avaient rien prévu, et le fait d’avoir eu raison quand
presque tout le monde avait tort devient une faible consolation. On ne
tient pas rancune à sa patrie. Mieux vaut se tromper avec elle que
d’avoir trop raison avec ceux qui lui disent de dures vérités.
La nation qui sait aimer et admirer n’est pas près de mourir. A ceux qui
disent que, sous la poitrine de ce peuple, rien ne bat plus, qu’il ne
sait plus adorer, que le spectacle de tant d’avortements et de
déceptions a éteint en lui toute confiance dans le bien, toute foi en la
grandeur, nous vous citons, chers et glorieux confrères; nous rappelons
le culte dont vous êtes l’objet, ces couronnes, ces fêtes qui n’ont
coutume d’être décernées qu’à la mort, ces tressaillements de cœur,
enfin, que nos foules éprouvent au nom de Victor Hugo, de Ferdinand de
Lesseps. Voilà ce qui nous console, ce qui nous soutient, ce qui nous
fait dire avec assurance: Pauvre et chère France, non, tu ne périras
pas; car tu aimes encore, et tu es encore aimée.
_Réponse au discours de M. de Lesseps à l’Académie française_. (Discours
et Conférences.)