LE GÉNÉRAL VICTORIEUX

Le programme de notre compagnie[4] n’est pas une simple culture

littéraire, poursuivie pour elle-même, et n’aboutissant qu’à de frivoles

jeux à peine supérieurs à ces difficiles enfantillages où se sont

perdues les littératures de l’Orient. Ce sont les choses qui sont

belles; les mots n’ont pas de beauté en dehors de la cause noble ou

vraie qu’ils servent. Qu’importe que Tyrtée ait eu ou n’ait pas eu de

talent? Il a réussi; il valut une armée. La _Marseillaise_, quoi qu’en

disent les musiciens et les puristes, est le premier chant des temps

modernes puisque à son jour elle entraîna les hommes et les fit vaincre.

Le mérite personnel, à cette hauteur, est peu de chose; tout dépend de

la prédestination, ou, si l’on veut, du succès. Il ne sert de rien de

dire qu’un général aurait dû gagner une bataille, s’il la perd. Le grand

général (et on en peut dire presque autant du grand politique) est celui

qui réussit, et non celui qui aurait dû réussir.

[4] L’Académie française.

Les personnes qui, un moment, ont été surprises de votre élection

connaissent donc bien peu l’esprit de notre compagnie. Vous avez cultivé

le plus difficile des genres, un genre depuis longtemps abandonné parmi

nous, la grande action; vous avez été du petit nombre de ceux qui ont

gardé la vieille tradition française de la vie brillante, glorieuse,

utile à tous. La politique et la guerre sont de trop hautes applications

de l’esprit pour que nous les ayons jamais négligées. Le maréchal de

Villars, le maréchal de Belle-Isle, le maréchal de Richelieu, le

maréchal de Beauvau n’avaient pas plus de titres littéraires que vous.

Ils avaient remporté des victoires. A défaut de ce titre, devenu rare,

nous avons pris le maître par excellence en fait de difficulté vaincue,

le joueur hardi qui a toujours gagné son pari dans la poursuite du

probable, le virtuose qui a pratiqué avec un tel consommé le grand art

perdu de la vie. Si Christophe Colomb existait chez nous de nos jours,

nous le ferions membre de l’Académie. Quelqu’un qui est bien sûr d’en

être, c’est le général qui nous ramènera un jour la victoire. En voilà

un que nous ne chicanerons pas sur sa prose, et qui nous paraîtra tout

d’abord un sujet fort académique. Comme nous le nommerons par

acclamation, sans nous inquiéter de ses écrits! Oh! la belle séance que

celle où on le recevra! Comme les places y seront recherchées! Heureux

celui qui la présidera!...

_Réponse au discours de M. de Lesseps à l’Académie française_. (Discours

et Conférences.)

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