L’ACTEUR D’ANTIOCHE

On raconte que quand la ville d’Antioche fut prise par les Perses sous

Valérien, toute la population était rassemblée au théâtre. Les gradins

de ce théâtre étaient taillés dans le pied de la montagne escarpée que

couronnaient les remparts. Tous les yeux, toutes les oreilles étaient

tendus vers l’acteur, quand tout à coup celui-ci se met à balbutier; ses

mains se crispent, ses bras se paralysent, ses yeux deviennent fixes. De

la scène où il était, il voyait les Perses, déjà maîtres du rempart,

descendre la montagne au pas de course. En même temps, les flèches

commencèrent à pleuvoir dans l’enceinte du théâtre et rappelèrent les

spectateurs à la réalité.

Notre situation est un peu celle de l’acteur d’Antioche, monsieur[3].

Nous voyons ce que la foule ne voit pas. Cette patrie française,

construite au prix de mille ans d’héroïsme et de patience, par la

bravoure des uns, par l’esprit des autres, par les souffrances de tous,

nous la voyons guidée par une conscience insuffisante, qui ne sait rien

d’hier et ne se doute pas de demain. Comme il arrive dans les passages

difficiles de montagnes, nous voyons ce que nous avons de plus cher

vaciller au bord du précipice, se balancer sur le vide, confié au pas

irresponsable d’un être instinctif! Ah! chère patrie française! Ceux qui

tremblent sont ceux qui l’aiment. Ses vrais ennemis sont les

présomptueux qui flattent ses défauts, renchérissent sur ses erreurs, et

qui, sûrs d’avance de l’amnistie des imprévoyants, se montreraient, le

lendemain des désastres, frais, légers, alertes, prêts à recommencer.

Une nation ne peut durer si elle ne tire de son sein la quantité de

raison suffisante pour prévenir les causes de ruine extérieure ou de

relâchement intérieur qui la menacent. Les anciens organismes y

pourvoyaient d’une manière qui ne suffisait pas toujours pour faire

éviter de grandes fautes, mais qui suffisait pour assurer la continuité

de l’existence. La question est de savoir si les formes nouvelles où on

a renfermé la vie nationale n’amèneront pas pour le cerveau de la France

de funestes moments d’étourdissement, de passagères anémies.

[3] M. Victor Cherbuliez.

Je dis passagères; car il n’est pas possible qu’un pays qui possède dans

son sein tant d’esprit, tant de cœur, tant de force de travail, une

telle somme de conscience et d’honnêteté, ne surmonte pas les germes de

maladie qu’il porte en lui. Les dix justes qui auraient pu sauver Sodome

eussent pesé d’un poids bien léger, les jours d’élection, dans les

scrutins de cette ville coupable, et pourtant, au jour solennel où

l’Éternel compte les siens, ils auraient suffi pour faire absoudre la

cité entière. Finissons donc par l’espérance, monsieur. Oui, nous la

reverrons encore avant de mourir (vous surtout qui êtes plus jeune que

moi), cette vieille France rétablie dans des conditions de vie

séculaire, avec ses haines pacifiées, ses horizons rouverts, les ombres

de ses victimes apaisées, ses gloires réconciliées. Nous la verrons

telle qu’elle fut en ses beaux jours, forte, modérée, raisonnable,

relevant le drapeau abandonné du progrès libéral, nullement corrigée de

son amour désintéressé pour le bien, instruite cependant par

l’expérience et attentive à éviter certaines erreurs où l’indulgence

trompeuse du monde, au moins autant que ses défauts, l’avaient engagée.

_Réponse au discours de M. Cherbuliez à l’Académie française_. (Discours

et Conférences.)

Pages françaises · 第 14 / 71 题