Le directeur du Dépôt, ce fonctionnaire à qui vingt ans de pratique
des prisons et des détenus donnaient une autorité d'oracle,
cet observateur si difficile à surprendre, avait écrit au juge
d'instruction:
«Entourez-vous de précautions, avant d'interroger le prévenu Mai.»
Pas du tout! au lieu du dangereux malfaiteur dont l'annonce seule
avait fait pâlir le greffier, on trouvait une manière de philosophe
pratique, inoffensif et jovial, vaniteux et beau parleur, un homme à
boniments, un pitre, enfin!
La déconvenue était étrange.
Cependant, loin de souffler à M. Segmuller la tentation de renoncer
au point de départ de Lecoq, elle enfonça plus profondément dans son
esprit le système du jeune policier.
S'il restait silencieux, les coudes sur la tablette de son bureau,
les mains croisées sur les yeux, c'est que, dans cette position, rien
qu'en écartant les doigts, il pouvait, à loisir, étudier son homme.
L'attitude de ce meurtrier était inconcevable.
Son «compliment» anglais terminé, il restait au milieu du cabinet,
la physionomie étonnée, moitié content, moitié inquiet, mais aussi à
l'aise que s'il eût été sur les tréteaux où il disait avoir passé la
moitié de sa vie.
Et, réunissant tout ce qu'il avait d'intelligence et de pénétration,
le juge s'efforçait de saisir quelque chose, un indice, un
tressaillement d'espoir, une contraction d'angoisse, sur ce masque
plus énigmatique en sa mobilité que la face de bronze des sphynx.
Jusqu'alors, M. Segmuller avait le dessous.
Il est vrai qu'il n'avait point encore attaqué sérieusement. Il
n'avait utilisé aucune des armes que lui avait forgées Lecoq.
Mais le dépit le gagnait, il fut aisé de le voir, à la façon brusque
dont il releva la tête au bout d'un moment.
--Je le reconnais, dit-il au prévenu, vous parlez couramment les trois
grandes langues de l'Europe. C'est un rare talent.
Le meurtrier s'inclina, un sourire orgueilleux aux lèvres.
--Mais cela n'établit pas votre identité, continua le juge. Avez-vous
des répondants à Paris?... Pouvez-vous indiquer une personne honorable
qui garantisse votre individualité?
--Eh!... monsieur, il y a seize ans que j'ai quitté la France et que
je vis sur les grands chemins et dans les foires...
--N'insistez pas, la prévention ne saurait se contenter de ces
raisons. Il serait trop aisé d'échapper aux conséquences de ses
antécédents. Parlez-moi de votre dernier patron, M. Simpson... Quel
est ce personnage?
--M. Simpson est un homme riche, répondit le prévenu d'un ton froissé,
riche à plus de deux cent mille francs, et honnête. En Allemagne, il
travaille avec un théâtre de marionnettes; en Angleterre, il fait voir
des phénomènes, selon le goût des pays...
--Eh bien!... ce millionnaire peut témoigner en votre faveur; il doit
être facile de le retrouver.
En ce moment, Lecoq n'avait plus un brin de fil sec sur lui; il l'a
avoué depuis. En dix paroles, le prévenu allait confirmer ou réduire
en poudre les affirmations de l'enquête...
--Certes, répondit-il avec emphase, M. Simpson ne peut dire que du
bien de moi. Il est assez connu pour qu'on le retrouve, seulement cela
demandera du temps.
--Pourquoi?...
--Parce que, à l'heure qu'il est, il doit être en route pour
l'Amérique. C'est même ce voyage qui m'a fait le quitter... je crains
la mer.
Les angoisses dont les griffes aiguës déchiraient le cœur de Lecoq
s'envolèrent. Il respira.
--Ah!...fit le juge sur trois tons différents, ah!... ah!....
--Quand je dis qu'il est en route, reprit vivement le prévenu, il se
peut que je me trompe, et qu'il ne soit pas encore parti. Ce qui est
sûr, c'est qu'il avait arrangé toutes ses affaires pour s'embarquer
quand nous nous sommes séparés.
--Sur quel navire devait-il prendre passage?
--Il ne me l'a pas dit.
--Où vous êtes vous quittés?
--À Leipzig, en Saxe...
--Quand?
--Vendredi dernier.