Sur vingt prévenus qui arrivent à l'instruction, dix-huit au moins se
présentent armés d'un système complet de défense, conçu et discuté
dans le silence des «secrets.»
Coupables ou innocents, ils ont adopté un rôle qui commence à
l'instant où, le cœur battant et la gorge sèche, ils franchissent le
seuil du cabinet redoutable où les attend le magistrat instructeur.
Ce moment de l'entrée du prévenu est donc un de ceux où le juge met en
jeu toute la puissance de sa pénétration.
L'attitude de l'homme doit trahir le système, comme une table résume
les matières d'un volume.
Mais ici, M. Segmuller n'avait pas, croyait-il, à se défier de
trompeuses apparences. Il était évident pour lui que le prévenu
n'avait pu songer à feindre, que le désordre de son arrivée était
aussi réel que son anéantissement présent.
Du moins, tous les dangers dont avait parlé le directeur du Dépôt
étaient écartés. Le juge alla donc s'établir à son bureau. Il s'y
sentait plus à l'aise, et pour ainsi dire plus fort. Là, il tournait
le dos au jour, sa tête s'effaçait dans l'ombre, et au besoin il
pouvait, rien qu'en se baissant, dissimuler une surprise, une
impression trop vive.
Le prévenu, au contraire, restait en pleine lumière, et pas un des
tressaillements de sa face, pas un des battements de sa paupière ne
devait échapper à une attention sérieuse.
Il paraissait alors complètement remis, et ses traits avaient repris
l'insoucieuse immobilité de la résignation.
--Vous sentez-vous tout à fait mieux?... lui demanda M. Segmuller.
--Je vais très-bien.
--J'espère, poursuivit paternellement le juge, que vous saurez vous
modérer, maintenant. Hier, vous avez essayé de vous donner la mort.
C'eût été un grand crime ajouté aux autres, un crime qui...
D'un geste brusque, le prévenu l'interrompit.
--Je n'ai pas commis de crime, dit-il, d'une voix rude encore, mais
non plus menaçante. Attaqué, j'ai défendu ma peau, ce qui est le droit
de chacun. Ils étaient trois sur moi, des enragés... j'ai tué pour ne
pas être tué. C'est un grand malheur, et je donnerais ma main pour le
réparer, mais ma conscience ne me reproche pas ça.
Ça... c'était le claquement de l'ongle de son pouce sous ses dents.
--Cependant, continua-t-il, on m'a arrêté et traité comme un assassin.
Quand je me suis vu tout seul dans ce cercueil de pierre que vous
appelez «le secret,» j'ai eu peur, j'ai perdu la tête. Je me suis dit:
«Mais, mon garçon, on t'a enterré vivant, il s'agit de mourir,
et vite, si tu ne veux pas souffrir.» Là-dessus, j'ai cherché à
m'étrangler. Ma mort ne faisait de tort à personne, je n'ai ni femme
ni petits qui comptent sur le travail de mes bras, je m'appartiens. Ce
qui n'empêche qu'après la saignée, on m'a lié dans un sac de toile,
comme un fou... Fou! j'ai cru que je le deviendrais. Toute la nuit les
geôliers ont été après moi, comme des enfants qui tourmentent une
bête enchaînée. Ils me tâtaient, ils me regardaient, ils passaient la
chandelle devant mes yeux...
Tout cela était débité avec un sentiment d'amertume profonde, mais
sans colère, violemment, mais sans déclamation, comme toutes les
choses que l'on sent très-vivement.
Et la même réflexion venait en même temps au juge et au jeune
policier.
--Celui-là, pensaient-ils, est très-fort, on n'en aura pas raison
aisément.
Après une minute de méditation, M. Segmuller reprit:
--On s'explique, jusqu'à un certain point, un premier mouvement de
désespoir dans la prison. Mais plus tard, ce matin même, vous avez
refusé la nourriture qu'on vous offrait....
La sombre figure de l'homme s'éclaira soudain à cette question, ses
yeux eurent un clignotement comique, et enfin il éclata de rire, d'un
bon rire bien gai, bien franc, bien sonore.
--Ça, dit-il, c'est une autre affaire. Certainement, j'ai tout refusé,
mais vous allez voir pourquoi... J'avais les mains prises dans le sac,
et les gardiens prétendaient me faire manger comme un poupon à qui sa
nourrice donne la bouillie... Ah! mais non... j'ai serré les lèvres
de toutes mes forces. Alors il y en a un qui a essayé de m'ouvrir la
bouche de force pour y fourrer la cuillère, comme on ouvre la gueule
d'un chien malade pour l'obliger à gober une médecine... Dame!...
celui-là j'ai essayé de le mordre, c'est vrai, et si son doigt s'était
trouvé entre mes dents, il y restait. Et c'est pour cette raison
qu'ils se sont tous mis à lever les bras au ciel, et à dire en me
montrant: «Voilà un redoutable malfaiteur, un fier scélérat!!!»
Ce souvenir lui semblait bien réjouissant, car il se reprit à rire de
plus belle, à la grande stupéfaction de Lecoq, au grand scandale du
bon Goguet, le greffier.
De son côté, M. Segmuller avait grand peine à dissimuler complètement
sa surprise.
--Vous êtes trop raisonnable, je l'espère, dit-il enfin, pour garder
rancune à des hommes, qui, en vous attachant, obéissaient à leurs
supérieurs, et qui, du reste, ne cherchaient qu'à vous sauver de vos
propres fureurs.
--Hum!... fit le prévenu, redevenant sérieux, je leur en veux encore
un petit peu, et si j'en tenais un dans un coin... Mais ça passera, je
me connais, je n'ai pas plus de fiel qu'un poulet.
--Il dépend d'ailleurs de vous d'être bien traité; soyez calme, et on
ne vous remettra pas la camisole de force. Mais il faut être calme...
Le meurtrier branla tristement la tête.
--Je serai donc sage, dit-il, quoique ce soit terriblement dur d'être
en prison quand on n'a rien fait de mal. Si encore j'étais avec des
camarades, on causerait, et le temps passerait... Mais rester
seul, tout seul, dans ce trou froid, où on n'entend rien... c'est
épouvantable. C'est si humide que l'eau coule le long du mur, et on
jurerait que c'est des vraies larmes, des larmes d'homme qui sortent
de la pierre....
Le juge d'instruction s'était penché sur son bureau pour prendre une
note. Ce mot: «des camarades», l'avait frappé, et il se proposait de
le faire expliquer plus tard.
--Si vous êtes innocent, continua-t-il, vous serez bientôt relâché,
mais il faut établir votre innocence.
--Que dois-je faire pour cela?
--Dire la vérité, toute la vérité, répondre en toute sincérité, sans
restrictions, sans arrière-pensée aux questions que je vous poserai.
--Pour ça, on peut compter sur moi.
Il levait déjà la main comme pour prendre Dieu et les hommes à témoin
de sa bonne foi, M. Segmuller lui ordonna de l'abaisser, en ajoutant:
--Les prévenus ne prêtent pas serment.
--Tiens!... fit l'homme d'un air étonné, c'est drôle!
Tout en semblant laisser s'égarer le prévenu, le juge ne le perdait
pas de vue. Il avait surtout voulu, par ces préliminaires, le
rassurer, le mettre à l'aise, écarter autant que possible ses
défiances, et il estimait le but qu'il se proposait atteint.
--Encore une fois, reprit-il, prêtez-moi toute votre attention, et
n'oubliez pas que votre liberté dépend de votre franchise. Comment
vous nommez-vous?
--Mai.
--Quels sont vos prénoms?
--Je n'en ai pas.
--C'est impossible.
Un mouvement du prévenu trahit une impatience aussitôt maîtrisée.
--Voici, répondit-il, la troisième fois qu'on me dit cela depuis hier.
C'est ainsi, cependant. Si j'étais menteur, rien ne serait si simple
que de vous dire que je m'appelle Pierre, Jean ou Jacques... Mais
mentir n'est pas mon genre. Vrai, je n'ai pas de prénoms. S'il
s'agissait de surnoms, ce serait autre chose, j'en ai eu beaucoup.
--Lesquels?...
--Voyons... pour commencer, quand j'étais chez le père Fougasse, on
m'appelait l'Affiloir, parce que, voyez-vous...
--Qui était ce père Fougasse?
--Le roi des hommes pour les bêtes sauvages, monsieur le juge. Ah!...
il pouvait se vanter de posséder une ménagerie, celui-là. Tigres,
lions, perroquets de toutes les couleurs, serpents gros comme la
cuisse, il avait tout. Malheureusement il avait aussi une connaissance
qui a tout mangé.
Se moquait-il, parlait-il sérieusement? Il était si malaisé de le
discerner, que M. Segmuller et Lecoq étaient également indécis.
Goguet, lui, tout en minutant l'interrogatoire, riait.
--Assez!... interrompit le juge, quel âge avez-vous?
--Quarante-quatre ou cinq ans.
--Où êtes-vous né?...
--En Bretagne, probablement.
Pour le coup, M. Segmuller crut découvrir une intention ironique qu'il
importait de réprimer.
--Je vous préviens, dit-il durement, que si vous continuez ainsi,
votre liberté est fort compromise. Chacune de vos réponses est une
inconvenance.
La plus sincère désolation, mêlée d'inquiétude, se peignit sur les
traits du meurtrier.
--Ah!... il n'y a pas d'offense, monsieur le juge, gémit-il. Vous me
questionnez, je réponds... Vous verriez bien que je dis vrai, si vous
me laissiez vous conter ma petite affaire.