On est riche, on a voiture, chevaux, cocher..., et quand on passe
étalé sur les coussins, on recueille plus d'un regard d'envie.
Mais voilà que le cocher qui a bu un coup de trop verse l'équipage,
ou bien les chevaux s'emportent et brisent tout, ou encore l'heureux
maître, en un moment de préoccupation, manque le marche-pied et se
fracasse la jambe à l'angle du trottoir.
Tous les jours de pareils accidents arrivent, et même, leur longue
liste doit être, pour les humbles piétons, une raison de bénir leur
modeste fortune, qui les met à l'abri de telles aventures.
Néanmoins, en apprenant le malheur de M. d'Escorval, Lecoq eut l'air
si parfaitement déconfit que l'huissier ne put s'empêcher d'éclater de
rire.
--Que voyez-vous donc là de si extraordinaire? demanda-t-il.
--Moi?... rien.
Le jeune policier mentait. Il venait d'être frappé de la bizarre
coïncidence de ces deux événements: la tentative de suicide du
meurtrier et la chute du juge d'instruction.
Mais il ne laissa pas au vague pressentiment qui tressaillit dans son
esprit le temps de prendre consistance. Quel rapport entre ces deux
faits?...
D'ailleurs, il n'entrevoyait pour lui aucun préjudice, bien au
contraire, et il n'avait pas encore enrichi son formulaire d'un axiome
qu'il professa plus tard:
«Se défier extraordinairement de toutes les circonstances qui
paraissent favoriser nos secrets désirs.»
Il est sûr que Lecoq était bien loin de se réjouir de l'accident de
M. d'Escorval, il eût donné bonne chose de grand cœur pour que la
blessure n'eût pas de suites... Seulement, il ne pouvait s'empêcher de
se dire qu'il se trouvait, de par le hasard de ce malheur, quitte de
relations qui lui semblaient affreusement pénibles, avec un homme dont
les hauteurs dédaigneuses l'avaient comme écrasé.
Tous ces motifs divers réunis furent cause d'une légèreté dont il
devait porter la peine.
--De la sorte, dit-il à l'huissier, je n'ai que faire ici, ce matin.
--Plaisantez-vous?... Depuis quand le couvent chôme-t-il faute d'un
moine!... Il y a plus d'une heure déjà, que toutes les affaires
urgentes dont était chargé monsieur d'Escorval ont été réparties entre
messieurs les juges d'instruction.
--Moi je viens pour cette grosse affaire d'avant-hier...
--Eh!... que ne le disiez-vous! On vous attend, et même on a déjà
envoyé un garçon vous demander à la Préfecture. C'est M. Segmuller qui
instruit...
Le front du jeune policier se plissa. Il cherchait à se rappeler celui
des juges qui portait ce nom, et s'il ne s'était pas déjà trouvé en
rapport avec lui.
--Oui, reprit l'huissier, qui était d'humeur causeuse, M. Segmuller...
Ne le connaissez-vous donc pas?... Voilà un brave homme, et qui n'a
pas la mine toujours renfrognée comme presque tous nos messieurs.
C'est de lui qu'un prévenu disait en sortant d'être interrogé: «Ce
diable-là m'a si bien tiré les vers du nez que j'aurai certainement le
cou coupé; mais c'est égal, c'est un bon enfant!»
C'est le cœur ragaillardi par ces détails de bon augure, que le jeune
policier alla frapper à la porte qui lui avait été indiquée, et qui
portait le n° 22.
--Ouvrez!... cria une voix bien timbrée.
Il entra, et se trouva en face d'un homme d'une quarantaine d'années,
assez grand, un peu replet, et qui lui dit tout d'abord:
--Vous êtes l'agent Lecoq?... Parfait!... Asseyez-vous, je m'occupe de
l'affaire, je serai à vous dans cinq minutes.
Lecoq obéit, et sournoisement, avec la perspicacité de l'intérêt
en éveil, il se mit à étudier le juge dont il allait devenir le
collaborateur... à peu près comme le limier est le collaborateur du
chasseur.
Son extérieur s'accordait parfaitement avec les dires de l'huissier.
La franchise et la bienveillance éclataient sur sa large face, bien
éclairée par des yeux bleus très-doux.
Cependant le jeune policier s'imagina qu'il serait imprudent de se
fier absolument à ces apparences bénignes.
Il n'avait pas tort.
Né aux environs de Strasbourg, M. Segmuller utilisait dans l'exercice
de ses délicates fonctions cette physionomie candide départie à
presque tous les enfants de la blonde Alsace, masque trompeur qui
fréquemment dissimule une finesse gasconne doublée de la redoutable
prudence cauchoise.
L'esprit de M. Segmuller était des plus pénétrants et des plus
alertes, mais son système--chaque juge a le sien--était la bonhomie.
Pendant que certains de ses confrères demeuraient roides et tranchants
autant que le glaive qu'on place dans la main de la statue de la
Justice, il affectait la simplicité et la rondeur, sans que pourtant,
jamais l'austérité de son caractère de magistrat en fût altérée.
Mais sa voix avait de si paternelles intonations, il voilait si bien
de naïveté la subtilité des questions et la portée des réponses, que
celui qu'il interrogeait oubliait de se tenir sur ses gardes et se
laissait aller. Et quand au-dedans de lui-même il s'applaudissait du
peu de malice du juge, le prévenu était déjà retourné comme un gant.
Près d'un tel homme, un greffier maigre et grave eût entretenu la
défiance; aussi s'en était-il trié un, qui était comme sa caricature.
Il s'appelait Goguet. Il était court, obèse, imberbe et souriant. Sa
large face exprimait, non plus la bonhomie mais la niaiserie, et il
était niais raisonnablement.
Ainsi qu'il l'avait dit, M. Segmuller étudiait la cause qui lui
arrivait là inopinément.
Sur son bureau étaient étalées toutes les pièces de conviction réunies
par Lecoq, depuis le flocon de laine, jusqu'à la boucle d'oreille de
diamant.
Il lisait et relisait le rapport écrit par Lecoq, et, suivant les
phrases diverses, il examinait les objets placés devant lui ou
consultait le plan du terrain.
Après non pas cinq minutes, mais une bonne demi-heure, il repoussa son
fauteuil.
--Monsieur l'agent, prononça-t-il, monsieur d'Escorval m'avait prévenu
par une note en marge du dossier, que vous êtes un homme intelligent
et qu'on peut se fier à vous.
--J'ai du moins la bonne volonté.
--Oh! vous avez mieux que cela; c'est la première fois qu'on m'apporte
un travail aussi complet que votre rapport. Vous êtes jeune; si vous
persévérez, je vous crois appelé à rendre de grands services.
Le jeune policier s'inclina, balbutiant, pâle de plaisir.
--Votre conviction, poursuivit M. Segmuller, devient dès ce moment la
mienne. C'était, m'a dit monsieur le procureur impérial, celle de
M. d'Escorval. Nous sommes en face d'une énigme, il s'agit de la
déchiffrer.
--Oh!... nous y arriverons, monsieur? s'écria Lecoq.
Il se sentait capable de choses extraordinaires, il était prêt
à passer dans le feu, pour ce juge qui l'accueillait si bien.
L'enthousiasme qui brillait dans ses yeux était tel que M. Segmuller
ne put s'empêcher de sourire.
--J'ai bon espoir, dit-il, moi aussi, mais nous ne sommes pas au
bout... Maintenant, vous, depuis hier, avez-vous agi? Monsieur
d'Escorval vous avait-il donné des ordres?... Avez-vous recueilli
quelque nouvel indice?...
--Je crois, monsieur, n'avoir pas perdu mon temps.
Et aussitôt, avec une précision rare, avec un bonheur d'expression qui
ne fait jamais défaut à qui possède bien son sujet, Lecoq raconta tout
ce qu'il avait surpris depuis son départ de la _Poivrière_.
Il dit les démarches hardies de l'homme qu'il croyait le complice, ses
observations à lui sur le meurtrier, ses espérances avortées et ses
tentatives. Il dit les dépositions du cocher et de la concierge, il
lut la lettre du père Absinthe.
Pour finir, il déposa sur le bureau les quelques pincées de terre
qu'il s'était si singulièrement procurées, et à côté une quantité à
peu près égale de poussière qu'il était allé ramasser au violon de la
place d'Italie.
Puis, quand il eut expliqué quelles raisons l'avaient fait agir, et le
parti qu'on pouvait tirer de ses précautions:
--Ah! vous avez raison! s'écria M. Segmuller, il se peut que nous
ayons là un moyen de déconcerter toutes les dénégations du prévenu...
C'est, certes, de votre part, un trait de surprenante sagacité.
Il fallait que ce fût ainsi, car Goguet, le greffier, approuva.
--Saperlote!... murmura-t-il, je n'aurais pas trouvé celle-là, moi!...
Tout en causant, M. Segmuller avait fait disparaître dans un vaste
tiroir toutes les pièces de conviction, qui ne devaient apparaître
qu'en temps et lieu.
--Maintenant, dit-il, je possède assez d'éléments pour interroger la
veuve Chupin. Peut-être en tirerons-nous quelque chose.
Il allongeait la main vers un cordon de sonnette, Lecoq fit un geste
presque suppliant.
--J'aurais, monsieur, dit-il, une grâce à vous demander.
--Laquelle?... parlez.
--Je m'estimerais bien heureux s'il m'était permis d'assister à
l'interrogatoire... Il faut si peu, quelquefois, pour éveiller une
heureuse inspiration.
La loi dit que «l'accusé sera interrogé secrètement par le juge
assisté de son greffier,» mais elle admet cependant la présence des
agents de la force publique.
--Soit, répondit M. Segmuller, demeurez.
Il sonna, un huissier parut.
--A-t-on, selon mes ordres, amené la veuve Chupin? demanda-t-il.
--Elle est là, dans la galerie, oui, monsieur.
--Qu'elle entre.
L'instant d'après, la cabaretière faisait son entrée, s'inclinant de
droite et de gauche, avec force révérences et salutations.
Elle n'en était plus à ses débuts devant un juge d'instruction, la
veuve Chupin, et elle n'ignorait pas quel grand respect on doit à la
justice.
Aussi s'était-elle parée pour l'interrogatoire.
Elle avait lissé en bandeaux plats ses cheveux gris rebelles et avait
tiré tout le parti possible des vêtements qu'elle portait. Même, elle
avait obtenu du directeur du Dépôt qu'on lui achetât, avec l'argent
trouvé sur elle lors de son arrestation, un bonnet de crêpe noir et
deux mouchoirs blancs, où elle se proposait de «pleurer toutes les
larmes de son corps» aux moments pathétiques.
Pour seconder ces artifices de toilette, elle avait tiré de son
répertoire de grimaces, un petit air innocent, malheureux et résigné,
tout à fait propre, selon elle, à se concilier les bonnes grâces et
l'indulgence du magistrat dont son sort allait dépendre.
Ainsi travestie, les yeux baissés, la voix mielleuse, le geste
patelin, elle ressemblait si peu à la terrible patronne de la
_Poivrière_ que ses pratiques eussent hésité à la reconnaître.
En revanche, rien que sur la mine, un vieux et honnête célibataire lui
eût proposé vingt francs par mois pour se charger de son ménage.
Mais M. Segmuller avait démasqué bien d'autres hypocrisies, et l'idée
qui lui vint fut celle qui brilla dans les yeux de Lecoq.
--Quelle vieille comédienne!...
Sa perspicacité, il est vrai, devait être singulièrement aidée par
quelques notes qu'il venait de parcourir. Ces notes étaient simplement
le dossier de la veuve Chupin adressé à titre de renseignement au
parquet par la Préfecture de police.
Son examen achevé, le juge d'instruction fit signe à Goguet, son
souriant greffier, de se préparer à écrire.
--Votre nom?... demanda-t-il brusquement à la prévenue.
--Aspasie Clapard, mon bon monsieur, répondit la vieille femme, veuve
Chupin, pour vous servir.
Elle esquissa une belle révérence, et ajouta:
--Veuve légitime, s'entend, j'ai mes papiers de mariage dans ma
commode, et si on veut envoyer quelqu'un....
--Votre âge?... interrompit le juge.
--Cinquante-quatre ans.
--Votre profession?...
--Débitante de boissons, à Paris, tout près de la rue du
Château-des-Rentiers, à deux pas des fortifications.
Ces questions d'individualité sont le début obligé de tout
interrogatoire.
Elles laissent au prévenu et au juge le temps de s'étudier
réciproquement, de se tâter pour ainsi dire, avant d'engager la lutte
sérieuse, comme deux adversaires qui, sur le point de se battre à
l'épée, essaieraient quelques passes avec des fleurets mouchetés.
--Maintenant, poursuivit le juge, occupons-nous de vos antécédents.
Vous avez déjà subi plusieurs condamnations?...
La vieille récidiviste était assez au fait de la procédure criminelle
pour n'ignorer pas le mécanisme de ce fameux casier judiciaire, une
des merveilles de la justice française, qui rend si difficiles les
négations d'identité.
--J'ai eu des malheurs, mon bon juge, pleurnicha-t-elle.
--Oui, et en assez grand nombre. Tout d'abord, vous avez été
poursuivie pour recel d'objets volés.
--Mais j'ai été renvoyée plus blanche que neige. Mon pauvre défunt
avait été trompé par des camarades.
--Soit. Mais c'est bien vous qui, pendant que votre mari subissait sa
peine, avez été condamnée pour vol à un mois de prison une première
fois, et à trois mois ensuite.
--J'avais des ennemis qui m'en voulaient, des voisins qui ont fait des
cancans...
--En dernier lieu, vous avez été condamnée pour avoir entraîné au
désordre des jeunes filles mineures....
--Des coquines, mon bon cher monsieur, des petites sans cœur...
Je leur avais rendu service, et après elles sont allées conter des
menteries pour me faire du tort... j'ai toujours été trop bonne.
La liste des malheurs de l'honnête veuve n'était pas épuisée, mais M.
Segmuller crut inutile de poursuivre.
--Voilà le passé, reprit-il. Pour le présent, votre cabaret est un
repaire de malfaiteurs. Votre fils en est à sa quatrième condamnation,
et il est prouvé que vous avez encouragé et favorisé ses détestables
penchants. Votre belle-fille, par miracle, est restée honnête et
laborieuse, aussi l'avez-vous accablée de tant de mauvais traitements
que le commissaire du quartier a dû intervenir. Quand elle a quitté
votre maison, vous vouliez garder son enfant... pour l'élever comme
son père, sans doute.
C'était, pensa la vieille, le moment de s'attendrir. Elle sortit de
sa poche son mouchoir neuf, roide encore de l'apprêt, et essaya en se
frottant énergiquement les yeux de s'arracher une larme... On en eût
aussi aisément tiré d'un morceau de parchemin.
--Misère!... gémissait-elle, me soupçonner, moi, de songer à conduire
à mal mon petit-fils, mon pauvre petit Toto!... Je serais donc pire
que les bêtes sauvages, je voudrais donc la perdition de mon propre
sang!...
Mais ces lamentations paraissaient ne toucher que très-médiocrement
le juge; elle s'en aperçut, et changeant brusquement de système et de
ton, elle entama sa justification.
Elle ne niait rien positivement, mais elle rejetait tout sur le sort,
qui n'est pas juste, qui favorise les uns, non les meilleurs souvent,
et accable les autres.
Hélas! elle était de ceux qui n'ont pas de chance, ayant toujours été
innocente et persécutée. En cette dernière affaire, par exemple, où
était sa faute? Un triple meurtre avait ensanglanté son cabaret,
mais les établissements les plus honnêtes ne sont pas à l'abri d'une
catastrophe pareille.
Elle avait eu le temps de réfléchir, dans le silence des «secrets,»
elle avait fouillé jusqu'aux derniers replis de sa conscience, et
cependant elle en était encore à se demander quels reproches on
pouvait raisonnablement lui adresser....
--Je puis vous le dire, interrompit le juge: on vous reproche
d'entraver autant qu'il est en vous l'action de la loi....
--Est-il, Dieu!... possible!...
--Et de chercher à égarer la justice. C'est de la complicité, cela,
veuve Chupin, prenez-y garde. Quand la police s'est présentée, au
moment même du crime, vous avez refusé de répondre.
--J'ai dit tout ce que je savais.
--Eh bien!... il faut me le répéter.
M. Segmuller devait être content. Il avait conduit l'interrogatoire de
telle sorte, que la veuve Chupin se trouvait naturellement amenée à
entreprendre d'elle-même le récit des faits.
C'était un point capital. Des questions directes eussent peut-être
éclairé cette vieille, si fine, qui gardait tout son sang-froid, et
il importait qu'elle ne soupçonnât rien de ce que savait ou de ce
qu'ignorait l'instruction.
En l'abandonnant à sa seule inspiration, on devait obtenir dans son
intégrité la version qu'elle se proposait de substituer à la vérité.
Cette version, ni le juge, ni Lecoq n'en doutaient, devait avoir été
concertée au poste de la place d'Italie, entre le meurtrier et le faux
ivrogne, et transmise ensuite à la Chupin par ce hardi complice.
--Oh!... la chose est bien simple, mon bon monsieur, commença
l'honnête cabaretière. Dimanche soir, j'étais seule au coin de mon
feu, dans la salle basse de mon établissement, quand tout à coup la
porte s'ouvre, et je vois entrer trois hommes et deux dames.
M. Segmuller et le jeune policier échangèrent un rapide regard. Le
complice avait vu relever les empreintes, donc on n'essayait pas de
contester la présence des deux femmes.
--Quelle heure était-il? demanda le juge.
--Onze heures à peu près.
--Continuez.
--Sitôt assis, poursuivit la veuve, ces gens me commandent un saladier
de vin à la française. Sans me vanter, je n'ai pas ma pareille pour
préparer cette boisson. Naturellement, je les sers, et aussitôt après,
comme j'avais des blouses à repriser pour mon garçon, je monte à ma
chambre qui est au premier.
--Laissant ces individus seuls?
--Oui, mon juge.
--C'était, de votre part, beaucoup de confiance.
La veuve Chupin secoua mélancoliquement la tête.
--Quand on n'a rien, prononça-t-elle, on ne craint pas les voleurs.
--Poursuivez, poursuivez...
--Alors, donc, j'étais en haut depuis une demi-heure, quand on se met à
m'appeler d'en bas: «Eh! la vieille!» Je descends, et je me trouve
nez à nez avec un grand individu très-barbu, qui venait d'entrer. Il
voulait un petit verre de fil-en-quatre... Je le sers, seul à une
table.
--Et vous remontez? interrompit le juge.
L'ironie fut-elle comprise de la Chupin? sa physionomie ne le laissa
pas deviner.
--Précisément, mon bon monsieur, répondit-elle. Seulement, cette fois,
j'avais à peine repris mon dé et mon aiguille, que j'entends un tapage
terrible dans ma salle. Dare dare je dégringole mon escalier, pour
mettre le holà... Ah! bien, oui!... Les trois premiers arrivés étaient
tombés sur le dernier venu, et ils l'assommaient de coups, mon
bon monsieur, ils le massacraient... Je crie... c'est comme si je
chantais. Mais voilà que l'individu qui était seul contre trois sort
un pistolet de sa poche; il tire et tue un des autres, qui roule à
terre... Moi, de peur, je tombe assise sur mon escalier, et pour ne
pas voir, car le sang coulait, je relève mon tablier sur ma tête...
L'instant d'après, monsieur Gévrol arrivait avec ses agents, on
enfonçait ma porte, et voilà...
Ces odieuses vieilles, qui ont trafiqué de tous les vices et bu toutes
les hontes, atteignent parfois une perfection d'hypocrisie à mettre en
défaut la plus subtile pénétration.
Un homme non prévenu, par exemple, eût pu se laisser prendre à la
candeur de la veuve Chupin, tant elle y mettait de naturel, tant
elle rencontrait à propos la juste intonation de la franchise, de la
surprise ou de l'effroi.
Malheureusement elle avait contre elle ses yeux, ses petits yeux gris,
mobiles comme ceux de la bête inquiète, où l'astuce heureuse allumait
des étincelles.
C'est qu'elle se réjouissait, au-dedans d'elle-même, de son bonheur
et de son adresse, n'étant pas fort éloignée de croire que le juge
ajoutait foi à ses déclarations.
Dans le fait, pas un des muscles du visage de M. Segmuller n'avait
trahi ses impressions pendant le récit de la vieille, récit débité
avec une prestigieuse volubilité.
Quand elle s'arrêta, à bout d'haleine, il se leva sans mot dire
et s'approcha de son greffier pour surveiller la rédaction du
procès-verbal de cette première partie de l'interrogatoire.
Du coin où il se tenait modestement assis, Lecoq ne cessait d'observer
la prévenue.
--Elle pense pourtant, se disait-il, que c'est fini, et que sa
déposition va passer comme une lettre à la poste.
Si telle était, en effet, l'espérance de la veuve Chupin, elle ne
tarda pas à être déçue.
M. Segmuller, après quelques légères observations au souriant Goguet,
vint s'asseoir près de la cheminée, estimant le moment arrivé de
pousser vivement l'interrogatoire.
--Ainsi, veuve Chupin, commença-t-il, vous affirmez n'être pas restée
un seul instant près des gens qui étaient entrés boire chez vous?
--Pas une minute.
--Ils entraient et commandaient, vous les serviez et vous vous hâtiez
de sortir.
--Oui, mon bon monsieur.
--Il me paraît impossible, cependant, que vous n'ayez pas surpris
quelques mots de leur conversation. De quoi causaient-ils?
--Ce n'est pas mon habitude d'espionner mes pratiques.
--Enfin, avez-vous entendu quelque chose?
--Rien.
Le juge d'instruction haussa les épaules d'un air de commisération.
--En d'autres termes, reprit-il, vous refusez d'éclairer la justice.
--Oh!... si on peut dire...
--Laissez-moi finir. Toutes ces histoires invraisemblables de sorties,
de blouses pour votre fils à raccommoder dans votre chambre, vous ne
les avez inventées que pour avoir le droit de me répondre: «Je n'ai
rien vu, rien entendu, je ne sais rien.» Si tel est le système que
vous adoptez, je déclare qu'il n'est pas soutenable et ne serait admis
par aucun tribunal.
--Ce n'est pas un système, c'est la vérité.