autres Sauvages n'ont point de barbe, & que ceux-ci au contraire en ont
jusqu'aux yeux; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les
rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de
bêtes farouches. Ils n'ont que les bras & les jambes qui leur donnent
quelque ressemblance avec les autres hommes.
À l'extrémité de ce Détroit du côté du Nord, il y a une Baye que nous
nommons _Baye de l'Assomption_, dont on n'a pas encore de connoissance
certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'étant engagés insensiblement
dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperçurent que leurs
Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires; ce qui fait
juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui
attire l'Aiman de tous côtés. On croit qu'il y a une communication du
fond de cette Baye au Détroit de Davis. C'est de la même Baye que
sortent presque toutes les glaces qui se déchargent par le Détroit de
Hudson. On ne sçait point encore comment toutes ces glaces se forment.
Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse
l'extrémité des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosité
de sonder au pied d'une glace qui étoit échouée. On y fila cent brasses
de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du côté de l'Ouest, il y a
une grande Isle que les François ont nommée Phelipeaux, où il y a
quantité de Vaches marines; & sans doute que si la saison permettoit d'y
descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des
Vaches marines ont une coudée de long, & sont grosses comme le bras,
d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle
n'est point élevée comme toutes les terres du Détroit. Elle est au
contraire fort platte; & son rivage sabloneux forme un aspect
tout-à-fait agréable.
Mais pour revenir aux Danois, après avoir passé tout le Détroit,
continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la
terre ferme, près d'une Rivière que l'on a nommé _la Rivière_ Danoise &
que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivière des
Étrangers. Là ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, & s'y logerent
le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune expérience du Païs, & ne se
défiant pas du froid extrême qu'ils avoient à combattre. Enfin, ils
essuierent tant de misere & de souffrances, que la maladie s'étant mise
entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en
eût connoissance.
Le Printems étant venu, les glaces déborderent avec leur impétuosité
ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il
contenoit, à la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de
balles, qui y resta, & qui y est encore tout entier, excepté le
tourillon de la culasse que les Sauvages ont cassé avec des pierres. Ces
Barbares furent extrémement surpris l'Esté suivant, lorsqu'en arrivant
dans ce lieu ils virent tant de corps morts, & des hommes ausquels ils
n'en avoient jamais vû de semblables. La terreur s'empara d'eux, & les
obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place à la
curiosité, ils retournerent dans le lieu où ils s'attendoient à faire un
riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne
connoissoient pas les propriétés. Ils y mirent imprudemment le feu, qui
les fit tous sauter, brûla l'édifice des Danois & tout ce qui étoit
dedans, de sorte que ceux qui vinrent après eux ne profiterent que des
cloux & d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.
La Rivière Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de
largeur. Elle est fort profonde; ce qui forme un grand courant, lorsque
la Mer entre & fort rapidement à toutes les marées. Ce Détroit n'a pas
plus d'un quart de lieue de long, après quoi la Rivière s'élargit &
devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Païs est
presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivière est toute
entrecoupée. Au bout des 150 lieues, il y a une chaîne de hautes
montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin, à cause des
chûtes d'eau qui s'y rencontrent; après quoi elle reprend sa forme
ordinaire.
À 15 lieues de la Rivière Danoise on en trouve un autre qui est remplie
de Loups marins, & qui en tire son nom. Entre ces deux Rivières, il y a
une espece de Boeufs qu'on nomme _Boeufs musqués_, parce qu'ils sentent si
fort le musc que dans certaine saison de l'année il est impossible d'en
manger. La laine de ces animaux est fort belle,[H] & plus longue que
celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos
Boeufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses & plus longues. Leurs
racines se joignant sur le haut de la tête, forment un espece de bourlet
& descendent à côté des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux.
Ensuite le bout remonte en haut, & forme une espece de croissant. Il y
en a de si grosses qu'on en voit de séparées du crâne qui pesent
ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur laîne traîne
par terre lorsqu'ils marchent; ce qui les rend si difformes qu'on a
peine à distinguer d'un peu loin de quel côté ils ont la tête. Il n'y a
pas une grande quantité de ces animaux, & les Sauvages les auroient
d'autant plûtôt détruits, s'ils s'étoient avisés d'en faire la chasse,
qu'ayant les jambes très-courtes, on les tue dans les tems de neige sans
qu'ils puissent fuir. Il y a dans le même Païs une mine de cuivre rouge,
si abondante & si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne
font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans
la mine, & lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.
[Note H: Leurs Peaux se peuvent passer, & sont très belles, quoique
diverses Relations assurent qu'elles sont trop foibles pour souffrir
l'apprêt. Il seroit a souhaiter qu'on fût mieux informé de leur bonté,
car le nombre de ces animaux est réellement prodigieux.]
Les Nations qui habitent de ce côté-là sont d'une physionomie fort
douse & fort humaine; mais le Païs est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a
point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons,
& de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands
qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, & gris l'Été: leurs oreilles sont
fort grandes & toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux
Lievres de l'Europe; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort
beaux manchons.
En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Détroit, dont on
découvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a pû
jusqu'à présent pénétrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses,
& les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de
Mer communique à la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu à cette
conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer
dégorge par ce Détroit avec tant d'abondance que l'eau s'éleve dans
toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur
ordinaire. Les Sauvages racontent qu'après avoir marché plusieurs mois
à l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouvé la Mer, sur laquelle ils ont vû de
grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe & des bonnets, & qui
ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est à dire sans doute à
l'embouchure des Rivières.
Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les
Plats-Côtés, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue
ramasser dans les débris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis
aux autres Sauvages qui y étoient venus avant elle. Ils se croioient
bien payés de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient pû
recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, & tout
mangés de rouille. Les Esquimaux du Détroit de Hudson y alloient aussi
dans la même vûë; & cette avidité commune pour le fer des Danois, a
donné lieu à plusieurs batailles sanglantes.
Au reste, en prétendant que les Danois ne sont entrés qu'après nous dans
la Baye de Hudson, nous ne désavouons point que notre premier
Établissement n'ait été posterieur à leur infortune. Ce fut Nelson,
comme je l'ai déja remarqué, qui bâtit le premier un Fort dans la
Rivière à laquelle il donna son nom, & que les François ont nommée
depuis la Rivière de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne & fit sa
descente dans cette Rivière du côté du Nord. Tous les Sauvages s'étoient
déja retirés dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il
étoit trop tard pour se procurer la connoissance du Païs, & craignant de
s'exposer au même malheur que les Danois, dont on ne dit pas néanmoins
comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau
auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec
un grand carton sur lequel étoit dessiné un Navire. Il pendit aussi à
une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises,
dont les Sauvages profiterent à leur retour. Comme ils étoient déja
instruits de la nature de ces denrées par l'avanture des Danois, ils ne
douterent pas que les mêmes Étrangers qui avoient quitté leur Païs en y
laissant un si riche dépot, ne revinssent l'année suivante. Ils
attendirent jusqu'à la dernière saison. En effet les Anglois arriverent,
& trouverent ces Sauvages, qui les reçurent humainement & qui les
conduisirent dans les Isles où ils bâtirent le Port Nelson, c'est-à-dire
à sept lieues dans la Rivière. Ce fut-là, comme on l'a rapporté, que M.
des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de
Québec, & que s'étant emparé du Port Nelson, il en fut mal recompensé
par les François.
Quoique nous ayons joui paisiblement de nos droits depuis le Traité
d'Utrecht, il s'est passé plusieurs années pendant lesquelles on n'a pas
vû renaître l'ancienne ardeur pour le commerce de ces rudes climats. Le
gout de la Pelleterie étoit déchû en Angleterre. Celui des nouvelles
découvertes étoit encore moins ardent, & l'on étoit assez occupé du soin
des anciennes Colonies. Celle de la Georgie a fait une nouvelle
diversion du Côté méridional. Mais il faut espérer que ce qui commence à
paroître utile sera poussé avec une chaleur proportionnée aux avantages
qu'on s'y propose. D'ailleurs, puisqu'il n'y a que la force des
obstacles qui ait refroidi l'espérance de trouver par le Nord-Ouest un
passage à l'autre Hémisphere, il se trouvera peut-être quelqu'un qui
joindra plus de bonheur à la hardiesse & qui réussira dans l'entreprise
que tant d'autres ont manquée. Il est certain que M. Frobisher qui a
tenté le premier ce grand dessein n'avoit point alors d'autre vûë. Il en
avoit parlé pendant quinze ans à tous ses amis; il avoit sollicité tous
les Marchands de Londres; enfin lorsqu'Ambroise Dudley Comte de Warwick
lui fournit les moyens de l'executer, il partit de Londres sans aucun
projet de commerce, & poussé par la seule espérance de trouver le
passage qu'il vouloit chercher. Pourquoi ne se trouveroit-il personne
aujourd'hui qui se sente le même courage, lorsque la moitié des
difficultés est vaincue, & que s'il en reste encore de fort grandes, la
vraisemblance du succès n'en subsiste pas moins toute entiere? Dans le
dernier voyage de Frobisher, le _Bridgewater_, un des Vaisseaux de sa
Flotte, qu'il avoit laissé en danger à son départ de la Baye de Warwick,
fut contraint de prendre sa route du côté du Nord par un passage
inconnu, très-dangereux & plein de rochers au-dessus de Bearbay, d'où il
passa néanmoins fort heureusement dans la mer du Nord, cette Mer qui est
derriere le Détroit de Frobisher, dans laquelle Frobisher, comme on l'a
dit, & d'autres après lui ont navigué, & où l'on a découvert une grande
terre qui s'avance dans la Mer. Le Bridgewater découvrit au Sud-Est de
Frisland, à 57 dégrés & demi de latitude, une grande Isle inconnue
auparavant. Cette Isle, dont il rasa la Côte pendant trois jours, lui
parut fertile & agréable. Rien ne l'auroit empêché de pénetrer plus
loin, si les vivres ne lui eussent manqué. Il n'avoit plus de glaces à
combattre. On n'étoit qu'à la fin du mois d'Août. Le chagrin que le
Capitaine & les Gens de l'équipage ressentirent de se voir forcés à
retourner par les plus courtes voiës, leur fit tenter une descente dans
l'Isle, pour y chercher de quoi ravitailler leur Vaisseau. Ils la
trouverent sans Habitans, & sans autre créature vivante que des Oiseaux
& des Serpens. Le courage des Matelots alla jusqu'à leur faire essaïer
si les Serpens ne pouvoient pas leur servir de nourriture. Ils en
tuerent quelques-uns, dont ils firent manger la chair à un chien qu'ils
avoient à bord. Le chien s'en remplit d'autant plus avidement qu'on
avoit pris soin de la faire cuire, pour lui ôter par le feu tout ce
qu'elle pouvoit perdre de sa qualité venimeuse. Mais au bout d'un
quart-d'heure il enfla prodigieusement, & peu de tems après il mourut
dans des convulsions fort violentes.
Les gens du Bridgewater tuerent d'abord facilement une assez grande
quantité d'Oiseaux. Ensuite ces animaux effarouchés par l'odeur & par le
bruit de la poudre, se retirerent dans l'épaisseur des bois. Les arbres
ressembloient à ceux de l'Europe & portoient des feuilles fort vertes.
L'herbe étoit fort abondante dans les Prairies, & les montagnes
couvertes d'une sorte de mousse. Il y avoit des restes de glaces, qui
firent juger à nos Anglois que l'hyver y devoit être assez rude; mais
ils jugerent aussi qu'il n'y pouvoit pas être fort long, puisque les
feuilles y étoient d'une grandeur à faire croire qu'elles étoient
ouvertes depuis long-tems, & d'une force qui leur persuada qu'elles
étoient encore éloignées de leur chûte. Mais quoiqu'ils reconnussent
divers arbres à fruit, tels que des Poiriers, & même des Noyers dont
l'écorce & le bois sont plus tendres, ils n'y découvrirent ni noix ni
poires, & le seul fruit qu'ils trouverent fut aux Chênes & à d'autres
arbres où il n'est d'aucun usage. Quoiqu'ils eussent raison de croire
que l'Isle n'étoit point habitée, puisque le côté qu'ils parcoururent, &
qui leur parut le plus agréable, étoit désert, ils virent en differens
endroits des arbres coupés & les vestiges de plusieurs pieds; ce qui
leur fit croire qu'il devoit se trouver à peu d'éloignement quelque
terre ou quelque autre Isle peuplée, dont les Habitans passoient
quelquefois dans celle-ci. Enfin la nécessité força le Bridgewater de
remettre à la voile.
Les Anglois ne sont pas les seuls qui ayent tenté de trouver un passage
du côté du Nord. On trouve ce projet dans plusieurs Relations Françoises
& Hollandoises. Non-seulement les Vaisseaux de ces deux Nations l'ont
entrepris par la Mer, mais depuis que les François sont en possession du
Canada, ils ont cherché le moyen de pénétrer au travers du Continent
jusqu'à la Mer du Sud par la communication des Rivières. N'ôtons point
au célebre M. Cavelier de la Salle le mérite qu'on a voulu lui donner de
n'avoit entrepris tous ses voyages en Amérique, que pour y répandre la
Religon Chrétienne. «Il résolut, dit l'Auteur d'une fort belle Relation,
d'entrer dans ces terres jusqu'alors inconnues pour faire connoître aux
Habitans malgré leur barbarie, la vérité du Christianisme & la puissance
de notre grand Monarque. Plein de cette idée il vint à la Cour pour la
communiquer au Roi qui ne se contenta point d'approuver son dessein,
mais qui lui fit expédier des ordres avec tout ce qui étoit nécessaire
pour les exécuter.» Celui qui commence ainsi sa Relation[I] étoit un
Officier, homme d'esprit & d'honneur, qui accompagnoit M. de la Salle, &
qui partit de France avec lui le 24 Juillet 1668 pour le suivre dans
tous ses voyages.
[Note I: Relation de la Louisiane, & du Mississipi, imprimée à
Amsterdam en 1720.]
Cependant un Missionnaire,[J] qui ne paroît pas moins honnête homme, &
qui avoit comme, d'Officier le mérite d'être temoin oculaire, s'explique
en ces termes: «J'ai demeuré près de trois ans en qualité de
Missionnaire, avec le Sieur Robert Cavelier de la Salle, natif de Rouen,
dans le Fort de Frontenac, dont il étoit Gouverneur & propriétaire.
Pendant ce séjour nous nous occupions souvent à lire les voyages de Jean
Ponce de Léon, de Pamphile Narvaez, de Cristophe Colomb, de Ferdinand
Soto, & de plusieurs autres, pour nous préparer aux découvertes que
nous avions dessein de faire. M. de la Salle étoit capable des plus
grandes entreprises, & mérite avec justice la qualité de célebre
Voyageur. En effet il s'est épuisé pour achever la plus grande, la plus
importante, & la plus traversée découverte qui ait été faite de notre
siécle. Il a conservé son monde dans des Païs où tous ces grands
Voyageurs ont péri, à la réserve de Christophe Colomb, sans avoir
remporté aucun avantage de leur entreprise, quoiqu'ils y ayent employé
plus de deux cent mille hommes. Jamais personne, avant M. de la Salle &
moi, ne s'est engagé dans un tel dessein avec si peu de monde. _Notre
première pensée, lorsque nous étions au Fort de Frontenac, avoit été de
trouver, s'il étoit possible, le passage qu'on cherche depuis longtems à
là Mer du Sud, sans passer la ligne Equinoctiale_. Quoique le fleuve de
Mississipi n'y conduise pas, cependant M. de la Salle avoit tant de
lumiéres & de courage qu'on esperoit de le trouver par ses soins. Je ne
doute pas qu'il n'eût réussi dans son dessein si Dieu lui eût conservé
la vie. Mais il fut massacré dans cette recherche; _& il semble que Dieu
ait permis que je survêcusse au Sr de la Salle afin que je fournisse au
Public le moyen de trouver le chemin de la Chine & du Japon par le moyen
de ma découverte_».
[Note J: Voyage en un plus grand Païs que l'Europe, ou troisiéme
Relation du Pere Hennepin, publié dans le même Recueil.]
Mais je n'ai fait cette remarque que pour relever les affectations des
Voyageurs, car il importe peu quel étoit le principal motif & _la
première pensée_ de M. de la Salle, lorsqu'il paroît constant qu'il y
joignoit du moins la vûë & l'espérance de découvrir un passage au Sud.
Il est plus difficile de pénétrer ce que le Pere Hennepin a voulu dire,
lorsqu'il se vante _d'avoir fourni au Public par sa découverte le moyen
de trouver le chemin de la Chine & du Japon_. S'il n'entend par sa
découverte que celle du grand fleuve Mississipi, sur lequel il
s'attribue la gloire d'avoir navigué le premier, on sent combien il est
demeuré loin de son projet, puisqu'il reste de là une immense partie du
Continent à traverser. Et l'on ne peut croire qu'il ait supposé autre
chose, puisqu'après avoir rapporté dans la même Relation les
circonstances tragiques de la mort de M. de la Salle, il ajoute; «Nos
découvertes nous ayant fait connoître la plus grande partie de
l'Amérique Septentrionnale, je ne doute point que si l'on nous y
renvoyoit pour achever ce que nous avons si heureusement commencé, on ne
développât enfin ce qu'on n'a pû éclaircir jusqu'à présent, quelque
tentative qu'on ait faite pour cela. Il a été impossible jusqu'ici
d'aller au Japon par la Mer glaciale. On a tâché plusieurs fois d'en
faire le voyage, mais on n'a pû y réussir, & je suis moralement assuré
qu'on n'en pourra jamais venir à bout, qu'au préalable on n'ait
découvert le Continent tout entier des terres qui sont entre la Mer
glaciale & le nouveau Méxique.»
Il ne parle donc de sa découverte que comme d'un premier dégré qu'il a
cru nécessaire pour aller plus loin, dans la supposition que
l'entreprise soit en effet possible, mais qui n'a rien ajoûté jusqu'à
present à la certitude de la possibilité. Dans un autre lieu, il dit,
«que le Pays des Illinois est le centre des découvertes qui peuvent
conduire à la connoissance d'un passage au Sud, & qu'il faut que les
Princes qui travailleront à cette entreprise s'assurent de ce vaste
Continent par des Forts & par des Colonies, qu'ils établiront de lieux
en lieux.» Des indications si vagues sont-elles dignes d'un homme à qui
l'on ne peut refuser l'honneur d'avoir fait des voyages fort utiles dans
le Continent de l'Amérique.
La difficulté se réduit donc toujours, ou à trouver le passage par les
Détroits des Mers glaciales, ou à découvrir, dans le Continent, des
Rivières dont la communication puisse conduire jusqu'aux rivages du Sud.
On a publié à Londres, depuis quelques années, un Voyage de quelques
Anglois de la Virginie, qui prétendent avoir traversé tout le Continent
au travers des Terres. Quand le succès de cette entreprise seroit bien
vérifié, leur Relation ne serviroit qu'à satisfaire la curiosité des
Lecteurs, & l'on ne voit point qu'on en puisse tirer d'autre fruit. Il
est question de trouver une voie qui soit propre au Commerce, sans quoi
il sert peu de nous apprendre qu'à force de marches & de fatigues on
peut traverser le Continent. Cependant il est agréable de voir
confirmer par le récit de nos Anglois ce que le Pere Hennepin, &
d'autres Voyageurs nous racontent de la beauté des campagnes, de la
fertilité des terres, & de la multitude des Nations différentes qu'on
trouve au milieu du Continent. Ce ne sont point des Pays déserts & sans
culture, tels que les François & les Anglois ont trouvé ceux où ils ont
planté leurs premières Colonies. Des fruits & des grains de toute espece
y enrichissent les campagnes. Plusieurs Peuples y sont policés, jusqu'à
se vêtir d'étoffes très-fines. Ils ont l'usage des chevaux avec des
selles. Leurs Villes sont bien bâties & réguliérement fortifiées. Enfin
la nouvelle France, la Virginie & la Caroline semblent n'être, suivant
ces Relations, que des limites stériles & désertes d'une immense étendue
de Pays auquel toutes les faveurs de la nature ont été prodiguées; à peu
près comme la Moscovie & la Tattarie à l'égard de toutes les autres
Parties de l'Europe. Je ne citerai point la Relation de nos Anglois,
parce qu'elle n'a point de caractère qui puisse forcer de la recevoir
comme un Histoire véritable; mais celle du Pere Hennepin, je parle de la
troisiéme, étant l'ouvrage d'un Missionnaire, ne peut être regardée
comme une fable, lorsqu'il prend toutes sortes de précautions pour en
garantir la vérité. Voici quelques-unes de ses remarques.
«Après avoir cotoyé la plus grande partie du Lac des Illinois, nous
vinmes aborder le 1 de Novembre de l'année 1679, à l'embouchure de la
Rivière des Miamis, qui se décharge dans ce Lac. Ce Pays, situé entre le
35 & le 40 degré de latitude, confine d'un côté à celui des Iroquois, &
de l'autre à celui des Illinois, à l'Orient de la Virginie & de la
Floride. Il est très-abondant en toutes choses, en poissons, en bétail,
& en toutes sortes de grains & de fruits.... Nous partîmes de cette
Contrée au commencement de Décembre. Il fallut conduire notre Équipage &
nos Canots par des traîneaux. Après quatre jours de marche nous nous
trouvames sur un des bords de la même Rivière, qui nous parut
très-navigable. Nous nous y embarquames au nombre de quarante
personnes. Nous la descendîmes à petites journées, tant pour nous donner
le tems de reconnoître les Habitans & les terres, que pour nous fournir
de gibier. Il est vrai que tout ce Pays est aussi charmant à la vûe
qu'utile à la vie. Ce ne sont que vergers, bois, prairies; tout y est
rempli de fruits: en un mot, on y voit une agréable confusion de tout ce
que la nature a de plus délicieux pour la subsistance des hommes, & pour
la nourriture des animaux. Cette varieté si agréable, qui entretenoit
notre curiosité, nous faisoit aller fort lentement.»