c'est-à-dire jusqu'à l'endroit le plus dangereux du Détroit. Nous
passâmes alors à l'autre bord, & le suivant au Nord, nous tinmes route
vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi découvrir
l'Amiral & les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques
debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversâmes
vers l'autre rivage. La force du courant nous fit dériver avec tant de
vitesse, que la nuit suivante nous fûmes obligés de mouiller entre des
rochers, près de la Côte brisée de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus
de la Baye de Warwick. Nous trouvâmes près du rivage des pierres élevées
en Croix, signe qu'il y étoit venu des Chrétiens.
Le 22 d'Août nous eûmes la vûe de la Baye de Warwick. Nous descendîmes à
terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du
sommet d'une Colline. Nous continuâmes de ranger la Côte du Nord; mais
en passant sous une montagne, nous apperçûmes de la fumée, & lorsque
nous fûmes plus près du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient
voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Païs étant de
nous donner ces figures quand ils apperçoivent quelque Chaloupe, nous
fûmes portés à croire que c'étoient des Sauvages. On découvrit ensuite
quelques tentes, & l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui étoient
blancs & rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre à
quatre ou cinq lieues à la ronde, & que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas
qu'aucun de nos gens eût pris cette route, on ne sçavoit à quel
jugement s'arrêter. Je résolus, à tout hazard, de descendre à terre avec
la meilleure partie de mes gens, & si c'étoit des Sauvages, de fondre
brusquement sur eux; non pour leur causer aucun mal, mais dans
l'espérance d'en saisir quelqu'un au milieu du désordre, pour les
engager au contraire à traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos
Vaisseaux n'avoit encore pû parvenir à commercer personnellement avec
eux, & nous admirions néanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient
pas manqué d'apporter des équivalents pour nos marchandises dans les
lieux où nous leur en avions laissées.
Notre incertitude ne dura pas longtems. C'étoient les gens de l'York,
notre Vice-Amiral, qui se hâterent de venir au-devant de nous. On
s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver à se
revoir, après avoir essuyé tant de dangers. Leur Vaisseau étoit depuis
peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient découvert sur cette
Côte, & s'étant hazardés à pénétrer plus de dix lieues dans les Terres
sans avoir pû joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouvé une mine
qu'ils avoient foüillée fort heureusement. Ils m'assurerent que le
Chevalier Frobisher étoit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de
le chercher aussi-tôt, pour lui faire voir le mineral que j'avois
découvert dans l'Isle Best-blessing, & dont j'avois apporté des montres.
La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de vûe, rien ne
m'empêcha d'y descendre à chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute
des Sauvages, & d'esperer de pouvoir les y joindre. Après l'avoir tenté
deux fois inutilement, je me déterminai enfin, aux premières Hutes que
j'apperçus, à demeurer caché le long du rivage jusqu'à l'entrée de la
nuit; & suivant dans l'obscurité la route que mes yeux s'étoient tracés
pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me
flattai que les Habitans ne pourroient pas m'échapper. La porte en étoit
fermée. J'avois apporté une chandelle & tout ce qui étoit nécessaire
pour allumer du feu. Mais ayant frapé modestement à la porte aussi-tôt
que j'eus de la lumiére, je fus obligé de redoubler mes coups pour
m'assurer que la Hute étoit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit
aucun bruit, & qu'elle tardoit si longtems à s'ouvrir. Il ne fallut pas
de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvâmes personne; mais
quelques instrumens de fer, & quantité de pieux qui paroissoient avoir
été travaillés nouvellement me firent juger que les Sauvages y étoient
venus pendant le jour. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, dans
l'espérance qu'ils y reviendroient le lendemain, & qu'ils ne pourroient
point nous échapper. En effet, un quart d'heure après la pointe du jour,
nous vîmes, par un trou que nous avions menagé dans le mur, deux hommes
qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras.
Nous les laissâmes venir si près, qu'étant sortis brusquement à leur
rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se dérober à nous. Nos
caresses les firent bien-tôt revenir de leur effroi. Ils étoient vêtus
de peaux de chiens marins. Nous les conduisîmes à la Chaloupe, où tout
l'Équipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amitié, &
lorsqu'on les eut fait bien boire & bien manger, je remis l'un des deux
hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'espérance
qu'il retourneroit aussi-tôt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que
la femme & l'enfant fussent à lui, & que cette raison le retint, soit
qu'il fût arrêté par d'autres motifs que nous ne pûmes pénétrer, il ne
s'éloigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on
lui rendît les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous
trois. Enfin je leur rendis la liberté, & je me figurai que s'il restoit
quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous
avoient pris dans les navigations précedentes, c'était par la douceur
qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'écarter
sans avoir retourné vers leurs Hutes. Celles que nous avions vûes
n'étoient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle
saison. M'étant avancé avec la meilleure partie de mes gens, je
découvris une douzaine de ces misérables, qui prirent la fuite à notre
approche. Nous apperçumes leurs Habitations d'hyver, ou plûtôt leurs
trous, que nous ne pûmes regarder sans surprise & sans compassion. Ce
sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre,
& qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si près les uns des autres
qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de
lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui
vient d'enhaut s'y écoule sans les incommoder. Leur situation est à
l'abri des vents, & l'entrée regarde le Sud. Les parois de ces logis
souterrains sont comme incrustés d'os de baleine depuis le bas jusqu'au
haut, & l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les
ouvertures sont fermées exactement par des nerfs, qui joignent des peaux
de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement,
dont la moitié plus élevée d'un pied que l'autre est pavée de larges
pierres, & l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du
menage. Tout ce que nous y apperçumes me fit juger qu'ils y vivent
comme des bêtes, & qu'ils séjournent dans un même lieu jusqu'à ce que
l'extrême saleté les en chasse. Nous y trouvâmes plusieurs arcs, & nous
en emportâmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde &
le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne
d'Angleterre. Ils sont renforcés par des nerfs, & les cordes sont aussi
de nerf. Leurs fléches sont de trois pièces: le devant & le derriere est
d'os, le milieu de bois, & la longueur est de deux pieds. Chaque fléche
a deux plumes taillées sur le devant du tuyau, & pour la décocher ils
font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois
différentes têtes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de coeur; ces
têtes sont aiguisées des deux côtés, & fort pointues. Elles sont peu
fermes, parce qu'elles sont mal jointes à la fléche; ce qui les rend peu
dangereuses si elles ne sont décochées de fort près. Leurs dards sont de
deux sortes. Ils en ont à diverses pointes qui avancent par-devant. Le
milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent à
lancer ces dards avec beaucoup de vîtesse. L'autre espece est plus
grande, & ressemble assez à nos épées.
Ils chassent aux oiseaux & aux autres bêtes avec leurs autres armes, &
prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal
faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine; & pour le fer dont
ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque
Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tête une espece de
capuchon long & pointu. S'ils veulent marquer de l'amitié à quelqu'un,
ils lui font présent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le
portent pas tout-à-fait si pointu que les femmes. L'un & l'autre sexe
porte la même chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture.
Elle est de cuir, & les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur
l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs
aiguilles, & les autres petits instrumens de la même espece; & pour
empêcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient,
depuis le talon jusqu'au genou. Ils préparent leurs peaux avec le poil.
Elles sont douces & unies. En hyver, & dans le tems humide, le poil est
en dedans. Telle est leur parure. On n'a pû sçavoir encore quelle est
leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont
Antropophages; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui
leur servent d'alimens, chair & poisson. Je ne découvris aucun de leurs
Bateaux au long de cette Côte; mais j'en ai vû dans plusieurs autres
occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans
de planches quarrées, jointes par des courroies avec beaucoup
d'industrie. Les grands ressemblent à nos Bateaux à rame, & peuvent
tenir seize, dix-huit, & même vingt personnes. Ils mettent vers la proue
une voile de boiaux de bêtes, cousus fort proprement ensemble. L'autre
sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme. En
général les Pays qui environnent tous ces Détroits sont hauts &
pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de
neige. Il n'y a presque rien de plain & d'uni, & point du tout d'herbe,
excepté un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas & humides. À
la réserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, & que
le Pays est sans arbre & sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli
de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des
cerfs à peu près de la couleur de nos ânes, & dont le bois est beaucoup
plus large & plus élevé qu'aux nôtres. Leur pied a sept ou huit pouces
de tour, & ressemble à celui de nos boeufs. On y trouve des liévres, des
perdrix, &c. Il n'y a point de Rivière, ni d'eau courante dans le
Détroit de Frobisher, & dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas
surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre
saisons de l'année, endurcit & resserre tellement la terre que les eaux
ni peuvent avoir d'issuë comme dans les autres Pays, ni former un bassin
& se répandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve
gelée à quatre ou cinq brasses de profondeur, & les pierres attachées
si fortement ensemble qu'on ne peut les séparer qu'a coups de marteau.
Cependant une partie des neiges fond en Eté, & coule des montagnes dans
des cavités, comme dans un vivier ou dans un marais. À la longue elles
s'y imbibent dans la terre.
Je trouvai l'Amiral vers le soir du même jour. Son Vaisseau étoit en
fort bon état, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il
avoit ramassé beaucoup de matiére minerale. Il me donna ses ordres, dont
le principal étoit de nous rassembler tous à Haton's-head-land, où
j'avois laissé mon Vaisseau. Mais il parut fâché que j'eusse rendu la
liberté aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son désir
auroit été non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais
de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque
connoissance de la nôtre. Il en paroissoit de tems en tems, & l'on en
avoit vû jusqu'à sept ou huit Barques à la fois, qui rodoient sans doute
pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se
flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se
gardoient bien de paroître lorsqu'ils decouvroient un gros Bâtiment.
Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassemblées, ils furent avertis
de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient postés sur les
hauteurs; ils prirent la fuite, & laisserent près de leurs trous un des
plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette défiance, qui leur
avoit appris à fuire dès qu'ils nous soupçonnoient de vouloir nous
approcher, venoit sans doute, de la pensée, que nous cherchions à vanger
la captivité ou la mort de nos cinq hommes.
Je me rendis le 24 à Haton's-head-land, où je trouvai mon Vaisseau
chargé, & prêt à faire voile. Les autres Navires n'avoient pas négligé
non plus leur carguaison, & quoique les plus sensés d'entre nous ne
pussent se persuader qu'une matiére si commune dans des lieux maltraités
de la nature, pût nous rendre tous les trésors qu'on nous avoit fait
esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde
au travail & nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous
ne pouvions emporter. Je retournai le 28 à la Baye de Warwick. Ou y
tint conseil à bord de _l'Anne_, & l'hyver qui commençoit sensiblement à
s'approcher, nous forçant de penser au départ, on prit des mesures pour
la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage. La maison qu'on avoit
apportée en fagot étoit enfin achevée dans l'Isle de Warwick, où Fenton
avoit voulu qu'elle fût bâtie. Nous avions jugé à propos qu'elle le fut
à chaux & à sable, afin qu'étant plus capable de résister aux injures de
l'air, on pût voir l'année suivante si les neiges, les glaces, & les
Sauvages mêmes l'auroient épargnée. Il nous paroissoit toujours d'une
importance extrême d'apprivoiser ces hommes farouches & brutaux; & pour
les rendre plus dociles à notre retour, nous laissâmes dans la maison un
grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des
figures d'hommes, de femmes & de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des
pipes, des colliers de verre, & des sifflets. Nous y fîmes faire un
four, où nous voulûmes qu'il restât du pain, afin qu'ils en pussent
goûter. Le bois que nous avions apporté pour bâtir un Fort fut enterré
dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le
fond du terroir, tel que je l'ai représenté, ne pût être que fort
sterile, nous ensemençâmes quelques endroits moins pierreux, de froment,
de pois & d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit
produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de bâtir le
Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'établir sous un
climat si triste étant les espérances qu'on fondoit sur le mineral, le
doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y
auroit arrêtés si nous avions eu plus de certitude; surtout lorsqu'étant
tous chargés, nous nous sentions le même empressement pour aller faire
la vérification de notre matiére à Londres. Aussi M. Frobisher ne
remit-il pas plus loin à nous assembler. Il nous dit qu'il auroit
souhaité que nous eussions pû étendre beaucoup plus loin nos
découvertes, & qu'il prévoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des
Avanturiers plus heureux; mais que les obstacles qui nous avoient
empêchés jusqu'àlors, devant augmenter incessamment par les brouillards,
les neiges, les orages & les glaces que l'hyver alloit redoubler, il
falloit se contenter cette année d'avoir chargé si heureusement les
Vaisseaux; d'autant plus que si nous avions le malheur d'être surpris
par les vents contraires, nous devions nous attendre à périr de froid,
de faim & de misere. Son discours & la résolution de partir furent
encore fortifiés par la perte de l'Anne, auquel les rochers & les glaces
firent huit ouvertures qu'il fut impossible de réparer. Le mouvement que
cette disgrâce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la
curiosité des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, &
l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Côte dont on
l'avoit vû partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, & qu'ils
ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous
fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps
le rivage, & qui parurent tout d'un coup entre la terre & le Sauvage. La
facilité qu'il avoit de passer sur les glaçons, tandis que la Chaloupe
en étoit souvent arrêtée, n'auroit pas laissé de le sauver de nos mains,
si deux gens de la Chaloupe désespérant de le prendre n'eussent pris le
parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils
nous amenerent le canot avec le corps de ce misérable, qui étoit encore
dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite
ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est
entourée d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manière que les
vagues peuvent passer sur la tête du Sauvage, sans que le canot se
remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts; ce qui
leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine à se tenir
dans leur situation. Aussi le canot étoit-il panché sur le côté en
arrivant à nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais
il se fâcha beaucoup contre ses gens qui avoient usé de cette violence.
Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle
tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne
s'en trouvât plusieurs dans le lieu d'où le mort étoit parti, il me
pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'exécutai ses
ordres, quoiqu'àprès l'experience que j'avois déja faite, j'espérasse
peu de reussir. Je descendis à terre, & je m'avancai plus d'une lieue
dans les terres, sans rencontrer une seule créature vivante. À mon
retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds
& qui fut abbatu aussi-tôt de plusieurs coups de fusil.
Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, & tous les
autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le
temps devint si fâcheux, que nous fumes exposés à mille nouveaux dangers
au travers des rochers & des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa
& ne se rejoignit qu'à Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'éloigner
de l'Amiral, mais nous fumes poussés par un vent fort impétueux vers la
terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnûmes qu'à notre hauteur,
qui étoit de 60 degrés & demi. Les montagnes y sont entiérement
couvertes de neiges, & toutes les Côtes de glace, comme d'un boulevart
qui ne permet pas d'en approcher. On prétend que cette Isle est aussi
grande que l'Angleterre & que les Habitans y sont fort bons Chrétiens.
Elle fut découverte au quatorziéme siécle par deux freres Venitiens,
Nicolo & Antonio Zeni que la Tempête poussa des Côtes d'Islande en
Frisland, où ils firent naufrage. Ils en ont laissé la Relation; & ce
qu'il y a de certain, c'est que nous trouvâmes la disposition des Côtes
tout-à-fait conforme à leur cartes. Il est fort remarquable que dans
cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de
tour, extrêmement élevées, & qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans
la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-être formée dans les
Détroits des terres voisines, ou peut-être sous le Pole, d'où les vents
& les courans l'ont détachée.
M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de
la nature par l'excès du froid, & qui avoit passé l'année précédente
jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Détroits d'où nous
venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace
étoient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit vû qui
suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent été entraînées
dans le même sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que
lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la détermination des
vagues les amenoit à sa rencontre; & dans les Tempêtes, son principe
étoit de se laisser toujours entraîner par le vent, dans quelque lieu
qu'il pût être jetté. Cependant le dernier Orage que nous essuiâmes en
sortant de la Baye de Warwick le fit changer de méthode, au mepris des
glaçons qui nous choquoient avec la derniere violence; & la raison qu'il
en eût, c'est que le vent nous poussant directement à l'Ouest,[F] nous
courions risque d'être jettés dans une Mer inconnue, dont nous ne
serions jamais sortis avant l'hyver. Aussi les efforts qu'on fit pour
suivre ses ordres servirent-ils à disperser toute la Flotte, qui ne se
rejoignit qu'en Angleterre, après mille affreux dangers.
[Note F: Il ne faut pas manquer d'avertir à la fin de ce recit, que
toute espérances fondées sur la matiére minerale s'en allerent en fumée;
ce qui fait croire avec beaucoup de raison, que la Cour de Londres
n'avoit eu que le dessein d'encourager les Capitaines & les Matelots, en
paroissant satisfaite des premières épreuves.]
Telle étoit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit
écrite, présenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer à
l'Ouest, où son Ayeul avoit craint d'être jetté, étoit celle qui
conduisoit directement à la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que
M. Frobisher ne l'eut découverte 30 ans avant M. Henry Hudson, & même
avant les Danois qui prétendent y être entrés les premiers. Il ne sera
pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici
ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.
On ne marque point l'année de leur entreprise; mais il suffit de sçavoir
qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher & celui de Hudson.
Après avoir navigué longtems en droite ligne, vis-à-vis de leurs Côtes,
ils arriverent au travers de milles périls à l'entrée d'un Détroit, qui
est aujourd'hui celui de Hudson, & dont l'Écrivain qui me sert de Guide
ne donne pas la même mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il
en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, & 16 ou 18 de large. Il est
bordé des deux côtés par des rochers escarpés d'une hauteur prodigieuse,
tous entrecoupés de collines sombres, où le soleil ne communique jamais
sa lumiére. La neige & les glaces s'y voyent toute l'année; ce qui cause
des froidures terribles, & si l'on ne profitoit pas des tems où elles
sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer
que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre. Encore dans ces
saisons-là est-on obligé de donner dans des bancs de glaces, & l'on ne
s'imagine pas aisément comment un Navire peut s'y faire passage; car
elles sont quelquefois si pressées les unes contre les autres, qu'autant
que la vûë peu s'étendre, on ne voit pas même une goutte d'eau. On se
grapine, c'est-à-dire qu'à force de crocs on appuie les Navires contre
les glaces, & lorsque par la force des vents ou par la violence des
courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les
voiles au vent pour se faire un passage avec de long bâtons ferrés qui
servent à pousser ou à écarter les glaces. Mais malgré tous ces efforts
on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.
Quoique les Côtes du Détroit soient un Païs tout-à-fait inculte, & le
plus sterile de tous les Païs du monde, il y a cependant des Sauvages
qui habitent ces malheureux déserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont
cela de commun avec le Païs qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches &
si intraitables, qu'on n'a pu jusqu'à présent les engager dans aucun
commerce. Ils font la guerre à tous leurs voisins, & lorsqu'ils tuent ou
prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus & en
boivent le sang. Ils en font même boire à leurs enfans, qui sont à la
mammelle, pour leur communiquer dès leur plus tendre jeunesse la
barbarie & l'ardeur de la guerre.
Ils sont presque toujours sans feu, à cause de la rareté du bois. Le
froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils
logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, où ils se renferment
avec leurs familles, & couchent tous ensemble, sans distinction de sexe
& de parenté. Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni
rien qui approche de la lumiére. Pendant les trois ou quatre mois d'Été,
ils ont la précaution d'amasser de la chair de Baleine & de Vaches
marines, dont il se trouve une grande quantité dans tous ces Païs-là.
Ils vont à chasse & tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont
pas l'usage du fer, à moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos
Chaloupes. Après avoir déchiré & mangé nos pauvres Matelots, ils se
servent de ces petits Bâtimens pour aller d'un lieu à l'autre, &
lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter
des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont
des canots de leur propre invention,[G] qui leur servent à passer d'un
côté à l'autre.
[Note G: On en a vû ci dessus la description.]