vuide des nôtres depuis le commencement de ce siécle. Le Traité
d'Utrecht ayant été fidellement exécuté, nos Anglois recommencerent à
former des projets de commerce, & d'établissement dans la Baye de
Hudson. Mais après un si long intervalle il ne se trouvoit personne qui
connût assez cette Mer & le Pays pour faire renaître la confiance des
Marchands. Il se passa quelques années, pendant lesquelles il n'y eut
point de Compagnie réguliere, & le premier Vaisseau qui fût envoyé dans
la Baye, n'ayant trouvé que des masures dans les Forts, ne rapporta rien
qui fût propre à ranimer les espérances. Le Fort d'Albanie & l'Isle de
Charlton paroissoient toujours les lieux les plus commodes & les plus
sûrs pour rentrer dans les anciennes voies. On sçavoit que les raisons
qui avoient déterminé la première Compagnie à choisir l'un pour le
principal établissement, & l'autre pour l'entrepôt de toutes les
marchandises, étoient celles qui devoient encore engager les Marchands
au même choix. Mais il falloit un guide, dont la fidélité & les lumiéres
fussent également sûres, & ce n'étoit pas du hazard qu'on devoit
l'attendre. Enfin, il se présenta un Capitaine de Vaisseau,
nouvellement arrivé d'Antejo, nommé Georges Best, arriere-petit-fils
d'un des premiers Avanturiers, qui avoient fait, avec le Chevalier
Frobisher, la découverte des Pays qu'on nommoit alors _Meta incognita_.
Il conservoit dans sa famille un Mémoire de son Ayeul, qui faisoit foi
des lumiéres qui s'y étoient perpétuées. Cette Piece mérite d'autant
plus de voir le jour qu'elle en peut jetter beaucoup sur les anciennes
Relations de Frobisher.
MEMOIRE DU CAPITAINE BEST.
Deux Voyages qu'on avoit fait successivement au Nord, dans l'espérance
de trouver quelque ouverture qui conduisît à la Mer du Sud, & de
pénétrer jusqu'au Catay par cette route, n'avoient encore procuré que la
connoissance de plusieurs Terres ignorées; mais le mauvais succès de
ces deux entreprises, & les dangers terribles qu'on y avoit essuyées,
n'avoient pas refroidi l'ardeur des Matelots, ni diminué les espérances
de la Cour. Les derniers Avanturiers avoient rapporté une grande
quantité de pierres minerales, où quelques veines jaunes qu'on y voyoit
briller, faisoient esperer de trouver de l'or. Soit qu'ils fussent
persuadés de la réalité de ce trésor, soit que ce fût une amorce pour
exciter leurs Compatriotes à favoriser leurs projets, l'opinion qui s'en
répandit servit beaucoup à répandre la même ardeur dans toute la Nation.
La Cour nomma des Commissaires pour examiner la matiére minerale, & leur
rapport, vrai ou feint, fit recevoir ces nouvelles espérances comme une
religion. Enfin la Cour, après avoir fait toutes sortes de caresses au
Chevalier Frobisher, & à ses Compagnons, résolut d'envoyer un plus grand
nombre de Vaisseaux à la découverte, & de leur faire prendre la route du
Nord-Ouest. On fit faire une maison portative qui pouvoit se démonter, &
l'on régla que cent hommes, dont quarante seroient Matelots, trente
Soldats, & le reste pour les Mines, hyverneroient dans ce Pays-là, &
feroient provision de marcassites pour l'année qui suivroit leur
hyvernement. On leur donna un Chef, des Rafineurs, des Boulangers, des
Charpentiers; & tous ceux-ci furent compris sous le nom de Soldats.
La Flote, qui fut de quinze Vaisseaux, mit à la voile le 31 de Mai, avec
on vent si favorable que le 6 Juin nous étions déja sur les Côtes
d'Islande, à la hauteur du Cap Cleare. Nous fîmes route au Nord-Ouest
avec un vent médiocre. La force du Courant nous fit dériver, suivant
notre calcul, beaucoup plus au Nord que nous ne le souhaitions. On jugea
que ce Courant portoit aux Côtes de Norvegue, & aux parties les plus
Septentrionales. Il ressembloit à celui que les Portugais trouverent au
Sud de l'Afrique, & qui les porta du Cap de Bonne Espérance au Détroit
de Magellan. Ce Courant ne passe point dans le Détroit, parce que la Mer
y est trop pressée; mais il revient du Sud au Nord dans le Golfe de
Mexique, d'où étant repoussé par les terres, il reprend son cours au
Nord-Est. Du 6 au 20 de Juin nous naviguâmes sans voir de terre, & sans
rencontrer aucun autre animal vivant que quelques oifeaux. Le 20 à deux
heures du matin notre Amiral cria terre. C'étoit celle d'_Ouestfrise_,
qui fut nommée cette fois-ci _Ouest Angleterre_. L'Amiral débarqua avec
quelques Volontaires. Il prit possession de ce Pays au nom de la Nation.
On y découvrit un fort bon Havre pour nos Vaisseaux, & quelques Cabanes
des Habitans du Pays, construites à peu près comme celles qu'on avoit
vûes dans les premiers voyages. Ces Gens sauvages & farouches,
s'imaginant sans doute qu'ils étoient seuls au monde, ne nous virent pas
plûtôt paroître qu'ils se mirent à fuir, abandonnant leurs Cabanes, &
tout ce qui étoit dedans. Nous y trouvâmes entr'autres choses une espece
de tiroir avec des clous, des harangs, des feves rouges, des planches de
sapin assez bien faites, & plusieurs autres choses qui portoient des
marques d'industrie; d'où nous conclûmes que si les Sauvages ne sont
pas plus adroits que ceux des autres Pays, ils doivent être en commerce
avec quelqu'autre Peuple plus poli qu'eux. Nous ne leur prîmes que deux
chiens, que nous amenâmes; & pour échange on leur laissa des sonnettes,
de petits miroirs, & quelques bagatelles de verre. On pourroit croire
que cette Ouestfrise, que nous nommâmes Ouest Angleterre, ne fait qu'un
même Continent avec le _Meta incognita_, par le côté de cette derniere
Terre qui regarde le Nord-Est, & qu'elle peut même être jointe au
Groenland. Cette conjecture est fondée sur la ressemblance des Habitans
d'Ouestfrise avec ceux de Groenland, & sur ce que leurs Cabanes, & leurs
armes ne se ressemblent pas moins.
Nous remîmes à la voile le 23 & nous prîmes avec un bon vent vers le
Détroit, auquel M. Frobisher avoit donné son nom. Le trente nous vîmes
des Baleines en si grand nombre, que nous les prîmes pour des Marsoüins.
Un de nos Vaisseaux passa à pleines voiles sur un de ces monstrueux
animaux, mais non sans danger, puisqu'il demeura d'abord comme échoué
sur son corps, sans aucune sorte de mouvement. La Baleine se haussant
ensuite, fit rejaillir l'eau d'un grand coup de queüe, & replongea
aussi-tôt. Deux jours après ayant trouvé un très monstrueux poisson mort
& flottant sur l'eau, nous fûmes persuadés que c'étoit celui sur lequel
le Vaisseau avoit sillé. Le 2 de Juillet, nous eûmes la vûe de Queens
Fore-land, que M. Frobisher avoit découvert dans son premier voyage.
C'est un Cap fort haut qui est à la bouche du Détroit auquel il avoit
donné son nom. Après avoir sillé toute la journée au travers des glaces,
nous voulûmes entrer le soir dans le Détroit; mais nous le trouvâmes
absolument fermé par les glaces, accumulées à l'entrée, qui formoient
comme une multitude de Montagnes. Dans les efforts que nous fîmes pour
gagner un Havre, nous perdîmes de vûë deux de nos Vaisseaux, la Judith &
la Minerve, & nous passâmes vingt jours sans en avoir aucune nouvelle.
Le sort du Denis fut beaucoup plus triste. Il fut brisé par les glaces à
la vûë du reste de la Flotte. Tout l'Équipage se sauva dans la
Chaloupe, mais nous perdîmes avec ce Vaisseau une partie de la maison
portative qui étoit destinée pour hiverner.
Un affreuse tempête qui suivit cette perte nous fit apprehender la même
infortune. Nous étions environnés de glaces qui ne nous permettoient pas
de retourner & beaucoup moins d'avancer. Dans cette situation nous
essuiâmes en pleine Mer un orage du Sud-Ouest. Il fut terrible par la
nécessité où nous étions continuellement de nous défendre contre le choc
des glaces. Nous ne pouvions nous en garentir que par des cables, des
planches & des paillasses dont nous armions les flancs des Vaisseaux. Il
y falloit joindre le secours des piques, des planches & des crocs pour
detourner l'impétuosité des coups. Encore y en eut-il de si violens que
des planches de trois pouces d'épaisseur furent coupées plus net
qu'elles ne le seroient avec la hache. La pression des glaces qui nous
serroient de tous côtés éleva plusieurs de nos Bâtimens au dessus de
l'eau. Nous passâmes quatorze heures dans cette effrayante situation.
Enfin l'obscurité se dissipa, & le vent d'Ouest-Nord-Ouest chassa les
glaces. Tout le monde apporta ses efforts à relever les Mats & à
radouber les Vaisseaux; après quoi l'on resolut de tenir la Mer jusqu'à
ce que le Soleil & le vent eussent achevé de fondre les glaces.
Nous tournâmes le 7 de Juillet vers la terre que nous prîmes pour la
Côte Septentrionale du Détroit. On crut que ce pouvoit être le _North
Foreland_. Mais le brouillard & la neige ne nous permettoient pas d'en
porter un jugement certain. Notre situation fut dangereuse pendant vingt
jours que le brouillard nous cacha notre route. Nous avions été poussés
au Sud-Ouest par un courant du Nord-Est; & lorsque nous nous croyions au
Nord-Est du Détroit de Frobisher, nous nous trouvions au Sud-Ouest de
Queen's-Fore-land.
Ici nous découvrîmes une pointe, que nous prîmes mal-à-propos pour le
Mont Warwick dans le Détroit. Cependant les plus habiles de nos Matelots
ne purent se persuader qu'en si peu de tems on se fût si fort avancé.
Les courans étoient à la vérité plus sensibles, & faisoient tourner nos
Vaisseaux comme des tourbillons. Mais M. Beare, Lieutenant de l'Anne,
qui avoit dressé dans les deux voyages précédens une Carte exacte des
Côtes, ne put se reconnoître; & notre premier Pilote, homme fort
entendu, déclara que la terre que nous découvrions ne pouvoit être dans
l'interieur du Détroit.
Le brouillard & la neige continuant d'obscurcir le jour, on balança si
l'on ne devoit pas retourner au travers des glaces, pour chercher une
Mer libre, ou se livrer au courant pour se laisser porter dans une Mer
inconnue. Le Vice-Amiral, à bord duquel étoit notre premier Pilote, &
deux autres Vaisseaux perdirent la Flotte de vûë & prirent le parti de
tenir la Mer. L'Anne qui s'égara seul, fit la même chose, & rejoignit
néanmoins la Flotte aussi-tôt que le tems fut éclarci. L'Amiral & toute
la Flotte, à la reserve des trois Vaisseaux égarés firent plus de 60
lieues en se flattant toujours d'être dans le Détroit. Mais la neige ou
le brouillard, qui recommençoient sans cesse, nous déroboient à tous
momens les uns aux autres. L'Amiral auroit avancé à tout hazard, s'il
n'eût eu des ordres précis de ne pas s'éloigner de sa Flotte; car il ne
doutoit pas que cette route ne pût le conduire dans la Mer du Sud. Il
remarquoit, en avançant, que la Mer s'élargissoit & qu'on y rencontroit
moins de glaces, parce que la force des courans les écartent à l'Est &
au Nord. Suivant le rapport de quelques-uns de nos gens, ils trouverent
à plus de 60 lieues dans ce prétendu Détroit, une terre peuplée, fertile
en pâturage, abondante en gibier & en bétail. Ils trafiquerent même avec
les Habitans du Païs, des couteaux, des sonettes, des miroirs, &c. pour
des Oiseaux, & de la Pelleterie. Leur désir auroit été d'enlever
quelques Sauvages, mais ils ne purent en engager un seul à se laisser
approcher, & leur traite se fit en laissant sur le bord de la Mer ce
qu'ils vouloient donner en échange. Après une navigation de plusieurs
jours, l'Amiral jugea que son devoir le rappelloit vers sa Flotte. On
fit voile entre une Côte qui est le derriere du Continent de l'Amérique
& la terre de Queen's-Fore-land. Mais en faisant route dans ce parage,
on remarqua une espece de Baye qui s'étendoit jusqu'au Détroit de
Frobisher. On y envoya le _Gabriel_, pour essaïer si l'on pouvoit la
traverser d'un bout à l'autre & rentrer ensuite par l'autre côté dans le
Détroit. Cette entreprise réussit, & l'on ne put douter après cela, que
Queen's-Fore-land ne fût une Isle. Il y a beaucoup d'apparence qu'une
partie de ces terres sont aussi des Isles. Enfin comme la saison
demandoit qu'on cherchât serieusement les Havres, où nos Vaisseaux
devoient se délivrer de leur charge; nous reprîmes vers l'entrée du
Détroit de Frobisher par un tems extrêmement obscur, à travers diverses
terres, & entre des Rochers à fleur d'eau; c'est-à-dire dans un
continuel danger. L'Anne tourna pendant plus de vingt jours autour de
Queen's-Fore-land pour découvrir le Havre où nous devions relâcher, sans
pouvoir s'ouvrir un passage au travers des glaces. Il eut enfin le
bonheur d'arriver le ving-trois de Juillet à Haltons-Headland, dans le
Détroit, où nous étions à l'ancre au nombre de sept Vaisseaux. Le
François nous rejoignit auffi le 24. Il nous donna des nouvelles du
Vice-Amiral, du Bridgewater, & des deux autres qui nous manquoient. Le
Gabriel étoit entré dans le Détroit de Frobisher par une autre ouverture
que nous, où il avoit trouvé le courant si impétueux que sans un vent
favorable, il ne l'auroit pas surmonté. Le 27 nous vîmes arriver le
Bridgewater près de nous, en si triste état que pour le tenir à flot on
en tiroit par heure une prodigieuse quantité d'eau. Nous apprîmes de lui
que le Détroit étoit barricadé par les glaces, & que le passage étoit
impossible pour nous rendre à la Baye de Warwick.
Ce rapport jetta une consternation incroiable dans tous les Équipages.
Les plaintes & les murmures s'étant bien tôt fait entendre, l'Amiral qui
sçavoit combien j'étois attaché à notre entreprise, me chargea de
ramener les Mutins à la soumission. Mais sans me soucier des murmures,
je fis donner brusquement le signal pour se rendre à bord, à quoi l'on
obeit avec joie, dans l'opinion que c'étoit un ordre pour le retour.
L'Amiral par mon conseil mit aussi-tôt à la mer. En dérivant à petites
voiles vers les glaces, il y trouva heureusement un passage. La Flotte
suivit sans rien distinguer à la route; & le 31 de Juillet, après mille
inquiétudes & mille fatigues, l'on se vit enfin réunis au lieu qu'on
cherchoit. À l'entrée de la Baye de Warwick, l'Amiral fut heurté si
violemment par un glaçon, qu'après avoir sauté de dessus ses ancres, il
s'y fit une large voie d'eau. Le Lieutenant Amiral, commandé par M.
Fenton, arriva dix jours après les autres.
Tous les Officiers étant à terre, on tint conseil sur l'ordre qu'on
devoit observer, & sur le lieu qu'on choisiroit pour bâtir un Fort & une
maison. Le second jour d'Août, après avoir fait débarquer les Soldats &
les Travailleurs, on en fit la revûë & l'on publia au nom de l'Amiral
Frobisher le resolutions du Conseil. Mais sur l'examen qu'on fit ensuite
de ce que chaque Vaisseau avoit apporté pour l'édifice de la maison, il
se trouva qu'il n'y avoit de matiére que pour deux côtés. Outre ce qui
s'étoit perdu dans le Denis, il avoit fallu employer diverses planches,
des appuis, des poteaux & d'autres pièces de bois contre le tranchant
des glaces. Dailleurs l'absence de 4 Vaisseaux qui nous manquoient
encore, retardoit nécessairement le travail, parce qu'ils avoient à bord
les meilleurs Ouvriers, & la plus grande partie des provisions de
bouche. On reconnut après un calcul exact, que si les 4 Vaisseaux ne
reparoissent pas, on n'auroit point assez de boisson pour les cent
hommes qui étoient destinés à passer l'hiver dans le Païs. Je m'offris
d'hyverner à toutes sortes de risques avec soixante hommes. On appella
les Maçons & les Charpentiers, qui demanderent neuf semaines pour
construire un logement capable de mettre soixante hommes à couvert. Ils
supposoient même qu'on pût leur fournir assez de bois. Mais comme on ne
pouvoit retarder le départ de la Flotte plus de 26 jours, l'Amiral
conclut qu'il falloit renoncer au dessein de faire une habitation, &
cette résolution fut enregistrée pour en rendre compte à la Cour & à la
Compagnie de Commerce. Le 6 d'Août trois de nos Vaisseaux gagnerent avec
beaucoup de peine la pointe de Leycester, dans l'espérance de trouver le
côté méridional du détroit sans glaces; mais ils furent pris d'un calme
qui leur ôta le pouvoir d'avancer, & bien-tôt ils se trouverent plus
engagés que jamais dans les glaces, qui étoient sans cesse amenées par
le courant.
Tant de disgrâces, les dangers continuels dont on étoit menacé, &
l'impossibilité de s'arrêter plus long-tems dans une Mer où les cordages
durcissoient tellement par la gelée qu'on ne pouvoit plus faire la
manoeuvre, sembloient faire une loi de prendre incessament d'autres
resolutions. On proposa au Conseil de chercher un Port dans le Détroit,
pour rétablir les Vaisseaux & l'Équipage, & de retourner ensuite en
Angleterre. Mais cet avis me parut si honteux que je le combattis de
toute ma force, en protestant que je demeurerois plûtôt seul que de me
couvrir d'opprobre par un retour si précipité. Je representai aussi que
chercher un Port dans un lieu si dangereux, c'étoit augmenter le danger;
qu'il falloit pour cela ranger longtems les Côtes, & que si l'on avoit
le bonheur d'éviter les rochers qui y étoient en grand nombre, on
n'échapperoit pas si près du rivage à la fureur des glaces, que les
courans & les marées y jettent continuellement. Dailleurs que faire dans
un Port, où l'on courroit risque d'être renfermé tout l'hyver! L'air
étoit déja si froid qu'il menaçoit d'une violente gelée. Mon sentiment
fut donc qu'il valoit mieux tenir la Mer, & continuer, suivant les
occasions, nos recherches & nos découvertes. J'avois dans mon Vaisseau
une Chaloupe de cinquante tonneaux en fagots, qui avoit été destinée
pour ceux qui devoient hyverner. J'offris de la monter, & de m'en servir
pour essayer de franchir les glaces. Je promettois de courir au long de
la Côte, & de chercher si les Vaisseaux qui nous manquoient n'auroient
pas trouvé quelque abri où ils étoient peut-être à se radouber. Enfin
je m'en tins à la résolution de croiser le plus longtems qu'on pourrait
dans le voisinage de la haute Mer, parce qu'il y avoit moins à craindre
des glaces; & si l'on vouloit chercher un bon moüillage, je soutins
qu'il falloit laisser ce soin aux Chaloupes, sous la conduite de deux ou
trois de nos meilleurs Pilotes, mais que les Vaisseaux ne devoient plus
s'exposer au risque de s'écarter les uns des autres.
Malgré la vérité de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand
nombre, l'_Ipswich_ nous quitta la nuit suivante pour retourner en
Angleterre. Mais je ne laissai pas d'éxécuter ce que j'avois proposé.
J'allai, avec la Chaloupe & le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont
situées au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de
précautions & d'adresse pour nous défendre des glaces. Enfin je trouvai
un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre
est noirâtre, & ressembloit beaucoup à celle d'où l'on avoit tiré de la
matiére minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport
aux Équipages, & j'engageai deux de nos Vaisseaux à venir tenter
l'avanture. Nous trouvâmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse
quantité de mineral, que si la bonté eût répondu à l'épreuve qu'on
prétendoit en avoir faite à Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire
les plus avides. Une découverte qui nous parut si heureuse fit donner
mon nom à l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur,
_Best-Blessing_. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut
troublée par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre échoua
sur un rocher à fleur d'eau. On le délivra néanmoins d'un si grand
danger, & pendant que les Travailleurs se hâtoient de recueillir le plus
de matiére minerale qu'il leur fût possible, les Matelots n'épargnerent
rien pour radouber & calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire
monter la Chaloupe que j'avois apportée en fagot; mais il se trouva
qu'il ne nous restoit plus assez de clous & de chevilles de fer pour
achever cette ouvrage. J'avois heureusement un Forgeron dans mon
Équipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La nécessité excite
l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand; une piece
d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, & les pêles
furent employées à faire des cloux & des chevilles de fer. Tandis qu'on
poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, &
j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus élevée
de tout le Détroit, dans le dessein de monter au sommet, & non-seulement
d'y découvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de
glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les
parties basses de cette Côte. Je n'eus pas autant de peine que je
l'avois apprehendé à gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison où nous
étions encore, tandis que la Mer étoit remplie de glaces, les terres
étoient découvertes, & dans un grand nombre d'endroits elles ne se
sentoient plus des rigueurs de l'hyver précedent. Nous trouvâmes en
chemin quantité de cette matiére qu'on croyoit propre à donner de l'or.
Étant arrivé le 13 d'Août au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix
de pierre, pour marquer qu'il y étoit venu des Chrétiens. Après avoit
levé mes plans, sans avoir tiré beaucoup d'éclaircissement de ma
situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu'à rejoindre
nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une forêt de sapins, nous
vîmes venir à nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye.
Noue pensâmes si peu à l'éviter que souhaitant au contraire d'en faire
notre nourriture, nous nous disposâmes a l'attaquer. L'entreprise
n'étoit pas téméraire puisque j'avois six hommes avec moi. Cependant il
se défendit avec tant de force & de furie que deux de mes gens furent
blessés, & qu'après avoir essuyé cinq ou six coup de feu, il paroissoit
encore en état de se faire redouter; mais un coup de pique, la seule que
nous eussions avec nous, l'abbatit à nos pieds; & le bras de celui qui
l'avoit frappé fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au
bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres
armes. Comme nous n'avions qu'à descendre, il nous fut aisé de faire
rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, & de le mettre dans la
Chaloupe. Les vingt hommes dont mon Équipage étoit composé eurent de
quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.
Le 18, ayant trouvé à mon retour la Chaloupe montée par l'industrie de
mes Matelots, je résolus de m'y hazarder avec les plus résolus, pour
trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Détroit de
Frobisher. Tout le monde s'efforça de me faire abandonner cette
entreprise, & les Charpentiers mêmes qui avoient monté la Chaloupe me
protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mêmes, parce que ce
petit Bâtiment n'étoit lié qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur
témoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas
voulu moi-même qu'on eût pû m'accuser d'obstination & d'imprudence.
Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, & mes plus fideles Matelots, je
leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner
légerement notre entreprise; qu'il falloit du moins retrouver notre
Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours;
qu'avec le grand dessein de trouver une route à la Mer du Sud, qui
faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de
nous enrichir par le mineral que nous avions découvert, & qu'il falloit
nous donner le tems de recueillir; qu'à la vûe seule il paroissoit plus
riche que celui dont on avoit déja fait l'essai à Londres, quoiqu'au
fond il pût fort bien être vrai que l'un & l'autre ne fussent que des
pierres inutiles; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas
négliger de si belles apparences. Et m'adressant ensuite aux
Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la
Chaloupe étoit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Après s'être
consultés un moment, ils me répondirent qu'oüi, pourvu qu'on évitât les
glaces, & qu'il ne s'élevât point d'orage.
Il ne m'en falloit pas davantage, & je m'apperçus aisement que la
reponse des Charpentiers avoit rendu le courage à mes Matelots. Ceux
mêmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent à partager avec moi les
perils & la gloire de mon entreprise, & Jean Gray Pilote de l'Anne,
declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empêcher. Je
partis enfin dans la Chaloupe, accompagné de dix-neuf personnes, avec
des vivres & d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai à l'ancre,
demeura sous la conduite de mon Écrivain, rien n'ayant pû engager mon
Lieutenant & mon Pilote à me voir partir sans me suivre.