que la Compagnie transfera l'Établissement du Fort Rupert à la Rivière
de Chickewan, lieu plus fréquenté par les Indiens. L'isle de Charlton
commença aussi dans le même tems à se peupler, & à devenir le
rendez-vous de tous les Facteurs de la Baye, qui y transporterent leurs
marchandises, pour y charger les Vaisseaux à mesure qu'ils arrivoient
d'Angleterre.
Ce ne fut qu'en 1682, que M. Bridger s'embarqua pour le Port Nelson.
Avant qu'il y put arriver, Benjamin Gillam, Capitaine d'un Vaisseau de
la nouvelle Angleterre, & fils du Capitaine Gillam, qui eommandoit le
Prince Rupert au service de la Compagnie, s'étoit établi au même lieu;
& par un autre hazard, à peine y avoit-il passé quinze jours que MM. des
Groselers & Ratisson, qui avoient quitté le service de la Compagnie
Angloise sur quelques mécontentemens, y étoient venus aussi du Canada, à
la tête d'une nouvelle Compagnie de François. Gillam n'avoit point été
assez fort pour les repousser. Mais il étoit demeuré au Port Nelson, où
M. Bridger arriva dix jours après les François. À son arrivée MM. des
Groseliers & Ratisson lui firent signifier, sur son Vaisseau, qu'il eût
à se retirer promptement, parce qu'ils avoient pris possession de ce
lieu au nom du Roi de France. M. Bridger ne laissa point de débarquer
une partie de ses marchandises, & de mettre ses gens à l'ouvrage pour
former son Établissement. Les François demeurerent aussi sans aucune
marque d'hostilité. M. Ratisson se lia même fort étroitement avec M.
Bridger, & cette amitié dura depuis le mois d'Octobre 1682 jusqu'au mois
de Février de l'année suivante; mais sur quelque differend qui s'éleva,
Groseliers & Ratisson se saisirent de Bridger, de Gillam, & de leurs
gens, & de tous leurs effets. Les ayant gardés Prisonniers pendant
quelques mois, ils partirent enfin pour Québec, où ils menerent avec eux
Bridger & Gillam; mais ce fut après avoir embarqué le reste des Anglois
dans une fort mauvaise Barque, avec laquelle ils eurent le bonheur de
joindre un Vaisseau Anglois près du Cap Henriette Marie.
Groseliers & Ratisson repasserent de Québec en France. La Compagnie
d'Angleterre ayant appris leur retour en Europe, leur écrivit pour leur
promettre d'oublier le tort qu'ils lui avoient fait, & de les employer
avec des appointemens considérables, s'ils vouloient entreprendre de
chasser du Port Nelson les François qu'ils y avoient établis, & faire
tomber entre les mains des Anglois toute la pelleterie qu'ils y avoient
amassée, comme une sorte de dédommagement pour les pertes que la
Compagnie avoit essuyées. Cette proposition leur fut si agréable, que
s'étant rendus en Angleterre, ils reprirent la route du Port Nelson,
d'où ils chasserent en effet leurs compatriotes. Le Capitaine Jean
Abraham fut nommé Gouverneur à la place de M. Bridger, & conserva cet
emploi jusqu'en 1684.
De l'autre côté, M. Nixon, Gouverneur du Fort Rupert, fut rappellé en
1683, & reçut pour successeur Henry Sergeant, sous lequel, ou du moins
par les instructions duquel je trouve que cet Établissement fut
transferé sur la Rivière de Chickewan, qu'on a nommée depuis la Rivière
d'Albany. On y bâtit un nouveau Fort, dont le Gouverneur fit le lieu de
sa résidence. Il est au fond de la Baye, au-dessous de la Rivière
Rupert. M. Sergeant eut ordre d'apporter tous les ans, au commencement
du printems, toutes les pelleteries qu'il auroit amassées à l'Isle de
Charlton, pour y attendre les Vaisseaux de la Compagnie, & de visiter
les autres Établissemens, pour en faire apporter la pelleterie au même
rendez-vous.
Les choses demeurerent dans cet état jusqu'en 1686, que M. le Chevalier
de Troies vint de Québec avec un corps de François, qui nous chasserent
de nos Établissemens. Nous y rentrâmes en 1696; mais l'année suivante,
nous perdîmes dans les glaces, à l'entrée de la Baye deux Vaisseaux, le
_Hamshire_ & l'_Owners_. Cette perte découragea la Compagnie, & le
commerce fut languissant jusqu'à la guerre du commencement de ce siécle,
qui nous fit tout perdre, à l'exception du seul Fort d'Albanie, où M.
Knight eut l'art de se soutenir jusqu'en 1706, qu'il resigna son Poste à
M. _Fullerton_. Rien ne marque mieux la décadence de nos affaires que le
silence de tous nos gens de Mer jusqu'à la paix d'Utrecht. Mais on
trouve dans la relation d'un étranger, nommé M. Jéremie, le récit
suivant. Il parle comme témoin.
»J'étois de l'embarquement qui se fit en France par les soins de M. de
la Forêt. Nous nous rendimes à Plaisance avec quatre Vaisseaux, dont M.
d'Iberville Gouverneur du Canada, prit le commandement. Il s'embarqua
sur le _Pelican_, de 50 canons. M. de Serigny, son frere commandoit le
_Palmier_, de 40 canons. Le _Profond_, étoit commandé par M. du Gué; &
M. de Charrier commandoit le _Vespe_.
Lorsque nous fûmes entrés dans le Détroit de Hudson, les glaces nous
forcerent de nous separer. M. d'Iberville prit le devant & M. du Gué
fut poussé par les courans, tout-à-fait du côté du Nord, où il rencontra
trois Navires Anglois contre lesquels il se battit depuis huit heures du
matin jusqu'à onze heures du soir, sans que les Anglois le pussent
prendre. M. d'Iberville arriva le 5 de Septembre à la rade de Port
Nelson, que les François avoient nommé en 1694 le Fort Bourbon, comme
ils avoient donné à la Rivière le nom de Sainte Therese, parce qu'ils
avoient réduit ce jour-là le Païs sous leur obéïssance. Il envoya sa
Chaloupe à terre, avec 25 hommes de son Équipage.
Le 6 les Navires Anglois arriverent. M. d'Iberville se disposa à les
recevoir. Il leva les ancres & fut au devant d'eux. Le voyant seul
contre trois, ils se flattoient de l'enlever; mais ils furent
extrêmement surpris de l'intrépidité avec laquelle il alla les attaquer.
Dès sa première volée, il en traita un si mal qu'il le força de se
rendre sans oser plus remuer. Ensuite, il perça le côté à l'Amiral qui
étoit de 50 pièces de canon, contre lequel il fit tirer si à propos sa
volée, qu'avant que les Anglois eussent le tems de changer de bord, ils
virent la moitié de leurs voilures dans l'eau, & coulerent à fond devant
leur troisiéme Vaisseau qui ne pensa qu'à se sauver. M. d'Iberville lui
donna la chasse, mais il ne put l'empêcher de s'éloigner à la faveur de
la nuit, & retournant vers sa prise il s'en mit en possession.
La nuit du sept au huit, il s'éleva une si furieuse tempête du vent du
Nord, que M. d'Iberville & sa prise furent jettés sur la Côte sans
pouvoir l'éviter. Le Navire Anglois fut perdu comme l'autre, avec vingt
trois hommes qui se noïerent. Tous les autres se sauverent à terre,
parce qu'heureusement la marée se trouva basse.
Tous nos Vaisseaux s'étant rassemblés, nous commençâmes l'attaque du
Fort. Les Anglois firent peu de resistance, & lorsqu'ils eurent appris
de leurs gens mêmes le sort de leurs Navires, ils se rendirent sans
capitulation. M. d'Iberville ayant fait son entrée dans le Fort, y mit
l'ordre qui convenoit aux interêts de la France; après quoi il
s'embarqua le 14 de Septembre sur le Profond pour retourner en Europe.
Il n'emmena que le Vespe, parce ce que le Palmier avoit cassé son
Gouvernail en touchant sur une barre; & M. Serigny qui le commandoit,
demeura Gouverneur du Fort.
En 1698, il vint un autre Navire à qui l'on avoit eu soin de faire
apporter un Gouvernail, parce que dans tout ce Païs, qui n'est couvert
que de Sapins, on ne trouve point de bois qui puisse servir à cet usage.
Alors les deux Vaisseaux repasserent en France, & M. de Serigny laissa
le commandement du Fort à M. de Matigny son parent. Pour moi j'y restai
avec le titre de Lieutenant & ma qualité d'Interprete. Il y eut
successivement trois Gouverneurs, sous lesquels il ne se passa rien de
remarquable.
En 1707, après avoir demandé plusieurs fois mon congé à MM. de la
Compagnie pour repasser en France, j'eus le bonheur enfin de l'obtenir.
À mon arrivée à la Rochelle, je fus proposé à la Cour pour aller relever
celui qui commandoit au Fort Bourbon. C'étoit alors M. de Lille, frere
de M. de Saint Michel, qui étoit autrefois Capitaine de Port à
Rochefort.
Je levai une nouvelle Garnison à la Rochelle, avec laquelle je partis en
1708. Mais lorsque nous eûmes gagné l'entrée de la Baye de Hudson, les
vents nous furent si longtems contraires, qu'ils nous forcerent de
relâcher à Plaisance, où nous tirâmes des vivres du Canada. L'année
suivante ayant eu le vent plus favorable, je me rendis au Fort Bourbon,
& j'y trouvai M. de l'Isle dans le dernier embarras. Il étoit à la
veille de manquer de vivres. Comme j'étois arrivé fort tard, & que le
Navire avoit été fort maltraité par les glaces, il fallut faire un
second hivernement, ce qui causa une perte considérable à MM. de la
Compagnie, qui avoient tout à la fois deux Garnisons, avec un gros
Équipage, à payer & à nourrir. Pendant l'hiver M. de l'Isle fut attaqué
d'un asthme dont il mourut. Je suis resté pendant six ans Gouverneur du
Fort Bourbon, où j'avois eu l'honneur d'être établi par une commission
du Roy que je garde encore, quoique mes Prédécesseurs n'eussent jamais
eu cet avantage; & je n'ai quitté mon emploi qu'en 1714, lorsque je
reçus des ordres de la Cour, avec des lettres de M. de Pontchartrain,
pour remettre le Poste aux Anglois, suivant le Xe & le XIe article
du Traité d'Utrecht, par lesquels la France restituoit aux Anglois tout
ce qu'ils avoient possedé dans la Baye de Hudson, avec les Stipulations
contenues dans ces deux articles.
J'ai acquis dans un si long intervalle des connoissances dont je ne suis
redevable qu'à mes observations. Quoique le Fort soit bâti sur la
Rivière que nous avons nommée Sainte Therese, c'est par la Rivière de
Bourbon que descendent tous les Sauvages qui viennent en traite. Cette
Rivière est d'une si grande étendue qu'elle passe par plusieurs grands
Lacs, dont le premier, éloigné de la Mer d'environ 150 lieues, n'a pas
moins de 100 lieues de circonférence. Les Sauvages le nomment
Tatusquoiaousecahigan, ce qui veut dire Lac des Forts. Il s'y décharge
du côté du Nord une Rivière que l'on nomme Quisisquatchiouen, c'est à
dire _Grand courant_. Cette Rivière prend sa source d'un Lac éloigné du
premier de plus de 300 lieuës, qui se nomme _Michinipi_ ou _Grande
Eau_, parce qu'en effet il est le plus grand & le plus profond de de
tous les Lacs. Il a plus de 600 lieues de tour, & reçoit plusieurs
Rivières, dont les unes correspondent avec la Rivière Danoise & les
autres dans le Païs des Placotes de Chiens. Autour de ce Lac & le long
de toutes ces Rivières, il y a quantité de Sauvages, dont les uns se
nomment Gens de la grande Eau & les autres sont les Assinibouels. Il
faut remarquer qu'autant que les Esquimaux sont farouches & barbares,
autant ceux-ci sont humains & affables, aussi-bien que ceux avec qui
l'on entretient commerce dans la Baye de Hudson. Ils ne traitent les
François qu'avec les noms de peres & de patrons. Ils sont amis de la
vérité & de la justice, & le mensonge passe parmi eux pour un grand
crime.
À l'extrêmité du Lac des Forts, la Rivière Bourbon reprend son cours,
qui procede d'un autre Lac, nommé Anisquaounigamou, c'est à dire,
jonction des deux Mers, parceque dans son milieu les terres s'approchent
& se joignent presqu'entierement. La partie du côté de l'Est, qui est
située en long, à peu près Nord & Sud, est un Païs de terres épaisses,
où l'on trouve beaucoup de Castors & d'Orignaux. Là commence le Païs des
Cristimaux. Le climat y est beaucoup plus temperé qu'au Fort Bourbon. Le
côté de l'Ouest de ce Lac est rempli de fort belles prairies, dans
lesquelles il y a quantité de bestiaux. Ce sont des Assinibouels qui
occupent tout ce Païs. Ce Lac n'a pas moins de 400 lieues de tour, & 200
lieues environ du premier.
À 100 lieues plus loin, vers l'Ouest-Sud-Ouest, toujours le long de
cette Rivière, il y a un autre Lac qu'ils nomment Ouenipigouchi, ou la
petite Mer. C'est à peu près le même Païs que le précedent. Ce sont des
Assinibouels, des Cristimaux & des Sauteurs, qui occupent les environs
de ce Lac. Il a 300 lieues de tour. À son extrémité, est une Rivière qui
se décharge dans un Lac que l'on nomme Tacamiouen, & qui est moins grand
que les autres. C'est dans ce Lac que se décharge la Rivière du Cerf,
qui est d'une si grande étendue que les Sauvages de la Baye n'ont
encore pû aller jusqu'à sa source. Par cette Rivière on en peut joindre
une autre, qui porte son courant du côté de l'Ouest, au lieu que toutes
celles, dont je viens de parler, se déchargent dans la Baye de Hudson,
ou dans la Rivière du Canada. J'ai fait tous mes efforts, pendant que
j'étois au Fort de Bourbon, pour envoyer des Sauvages de ce côté là,
dans la vûë de découvrir s'il n'y a point quelque mer dans laquelle
cette Rivière se décharge. Mais ils sont en guerre continuelle avec une
Nation qui leur barre le passage; j'ai interrogé des Prisonniers de
cette Nation que nos Sauvages avoient amenés exprès pour me les faire
voir. Ils me dirent qu'ils étoient en guerre avec un autre Nation
beaucoup plus éloignée qu'eux à l'Ouest; & cette Nation, ajouterent-ils,
avoit pour voisins des hommes barbus qui se fortifient avec de la pierre
& se logent de même. Ces hommes portant barbe ne sont pas vêtus comme
eux & se servent de chaudieres blanches. Ils cultivent la terre avec des
outils qui sont aussi d'un métal blanc; & de la manière dont le Sauvage
que j'interrogeois me dépeignit le grain qu'ils recueillent, il faut que
ce soit du maïs.
Pendant que j'étois à Québec, M. Begon, Intendant du Canada, me pria de
lui donner les connoissances que j'avois de ce Pays-là, pour faire
entreprendre quelque découverte par la nouvelle France. Mais elle seroit
beaucoup plus facile par les routes que je viens de marquer, si nous
possedions encore le Fort Bourbon. Outre que le chemin seroit beaucoup
plus court, ce sont presque toujours de beaux Pays, où l'on ne
manqueroit point de chasse par la quantité d'animaux de toutes sortes
d'especes qu'on rencontre dans toutes ces Contrées; sans compter que la
terre y produit quantité de fruits sans culture, tels que des pommes,
des prunes, du raisin, &c. Au Sud-Ouest du Lac Tacamiouen, on trouve une
Rivière qui se décharge dans un autre Lac, nommé le Lac des chiens, &
qui n'est pas fort éloigné du Lac supérieur, ou nos Voyageurs vont tous
les jours par la Rivière de Montreal.
La Rivière de Sainte Therese, que les Anglois nomment Rivière de Port
Nelson, n'a pas plus d'une demie lieue de large à son embouchure où le
Fort est situé. En 1710, on fit bâtir, à deux lieues du Fort, du côté du
Sud, le Fort Phelipeaux, & un grand Magasin, pour servir de retraite
dans les cas pressans. C'est dans ce lieu que commencent les Isles dont
la Rivière est entrecoupée. À vingt lieues du Fort, elle se partage en
deux bras, & celui qui vient du côté du Nord, que les Sauvages nomment
_Apitsibi_, ou Rivière du Barefeux, communique à la Rivière de Bourbon.
C'est par cette route que la plûpart des Sauvages qui viennent en
traite, descendent, à l'aide d'un Portage qu'ils font, du Lac des Forêts
jusqu'à cette Rivière.
Vingt lieues au-dessous de cette première division, il y en a une autre
qui vient du Sud, & qui communique à la Rivière des Saintes Huiles dont
je vais parler. Le bras qui vient de l'Ouest n'a pas beaucoup d'étendue.
Il est divisé en plusieurs petits ruisseaux, sur lesquels on trouve
quantité de castors, de loups-cerviers, de martres & d'autres
pelleteries.
Entre le Fort Bourbon, & celui de Phelipeaux, est une petite Rivière,
qu'on nomme l'Egarée, par laquelle on tire quelquefois du bois de
chaufage; commodité précieuse, parce qu'il est fort rare autour du Fort.
Plus bas, tout-à-fait à l'ouverture de la Mer, il y a une autre petite
Rivière, nommée la Gargousse, dans laquelle les hautes marées amenent
quantité de Marsoüins. Elle est si étroite qu'il seroit facile d'y
tendre une pêche; & si cette entreprise étoit une fois bien établie, on
y feroit tous les ans plus de six cens Bariques d'huile. Les premiers
frais ne monteroient peut-être pas à 2000 écus, & la dépense annuelle de
l'entretien ne surpasseroit pas 2000 francs; ce qui feroit néanmoins
d'un grand profit en France, où les huiles valent toujours de l'argent.
Il n'y a de remarquable au long de la Mer, vers le fond de la Baye de
Hudson, que la Rivière que nous nommons des Saintes Huiles, & que les
Anglois appellent Hayes, où ils avoient formé un Établissement pour
faciliter leur commerce avec les Sauvages. Mais se voyant attaqués par
les François, ils mirent volontairement le feu à leur Fort, & brûlerent
tout ce qu'ils ne purent emporter. Leur espérance étoit de se réfugier
par terre au Fort Bourbon; mais ils furent poursuivis & faits
prisonniers. Alors ce poste fut abandonné jusqu'en 1702, que M. de
Flamanville, Commandant au Fort Bourbon, reçut ordre de MM. de la
Compagnie de Canada d'envoyer M. de Beaumesnil son frere pour le
rétablir. Il y fit construire une petite Maison, qu'on ne put entretenir
plus de deux ans, parce qu'il en coutoit plus à la Compagnie qu'elle
n'en retiroit de profit. Cependant le haut de cette Rivière est rempli
de castors. Il y viendroit quantité de Sauvages en traité. On pourroit
même y attirer une grande quantité de ceux qui trafiquent avec les
Anglois, & qui sont établis au fond de la Baye. La Rivière est fort
plate à son entrée, ce qui n'en permettroit l'accès qu'à des Bâtimens de
50 à 60 tonneaux. Il seroit facile de s'y loger, parce que le bois y
est commun. Je ne connois pas le Continent de la Baye qui tire vers le
poste que les Anglois occupoient pendant la durée de mon emploi. Mais
pour revenir au Fort Bourbon, j'ai reconnu que ce poste est
très-avantageux pour son commerce lorsqu'il est bien entretenu. On y
traite avec les Sauvages à des conditions très-favorables, pourvu qu'on
ait des marchandises telles qu'ils les demandent. Le Fort est situé au
57e degré de latitude du Nord. Par conséquent le froid y est extrême
pendant l'hyver, qui commence à la Saint Michel & ne finit qu'au mois de
Mai. Le Soleil se couche dans le mois de Décembre à 2 heures ¼, & se
leve à 9 heures ¼. Lorsque le tems s'adoucit un peu, les perdrix & les
lievres y paroissent en abondance. Pendant un hyver que M. de la Grange,
Capitaine de Flute de Roi, passa au Fort Bourbon avec son Équipage, nous
eûmes la curiosité de compter combien il en feroit apporter au Fort. Au
printems nous trouvâmes qu'entre 80 hommes que nous étions, tant de
Garnison que d'Équipage, nous avions mangé 90 mille perdrix & 25 mille
lievres.
À la fin d'Avril les oyes, les outardes, & les canards, arrivent dans le
Pays pour s'y arrêter deux mois. Ces animaux sont en si grand nombre
qu'on en peut tuer autant qu'on en veut, & lorsque les Chasseurs de la
Garnison sont occupés au travail, on envoye des Sauvages à la chasse, en
leur donnant une livre de poudre & quatre livres de plomb, pour vingt
oiseaux qu'ils sont obligés d'apporter. Les cariboux passent aussi dans
ce tems, pour repasser au mois d'Août, & leurs troupes sont
véritablement innombrables. On les tue dans les bois, & plus facilement
encore au passage des Rivières, qu'ils traversent à la nage.
Quoique les peuples qui habitent tous ces Pays soient fort dociles, &
naturellement amis des François, il m'arriva une avanture fort triste à
l'occasion des cariboux. En 1712, je me trouvai dans la nécessité
d'envoyer une partie de mes gens à cette chasse, parce que je n'avois
point reçu de secours de France depuis que j'en étois parti en 1708, &
que je n'avois plus assez de plomb & de poudre pour faire chasser au
gibier avec des fusils. J'avois député mon Lieutenant, les deux Commis,
& les meilleurs hommes de ma Garnison, ausquels je m'étois efforcé de
donner tout ce que je pouvois retrancher de ma poudre, & de mon plomb.
Ils se camperent malheureusement proche d'un camp de Sauvages, qui
jeûnoient beaucoup & manquoient de poudre, parce que je ne voulois pas
en trafiquer avec eux, & que je la conservois précieusement pour ma
défense. Ces Sauvages se voyant bravés par mes gens, qui tuoient toute
sorte de gibier, & qui faisoient bonne chere à leurs yeux sans leur en
faire part, formerent le dessein de les massacrer pour se saisir de leur
proie. Il y avoit deux François qu'ils redoutoient plus que les autres.
Pour les surprendre, ils les inviterent à une fête qu'ils devoient faire
la nuit dans leurs Cabanes. Les deux François s'y rendirent sans
défiance, & leurs Compagnons, qui étoient au nombre de six, se
coucherent tranquillement, parce qu'ils se croyoient en sûreté. Lorsque
les deux Convives voulurent entrer dans la Cabane des Sauvages, ils
trouverent ces perfides rangés en haye, avec des bayonettes à la main,
dont ils se servirent pour les poignarder. Après cette exécution, ils ne
penserent qu'à prendre des mesures pour égorger les six autres. Ils
prirent des armes à feu avec leurs bayonettes, & fondant sur ces
malheureux, qui étoient ensevelis dans le sommeil, ils commencerent par
faire leur décharge, & les acheverent à coups de poignard. Il y en eut
un néanmoins, qui n'ayant eu que la cuisse percée d'un coup de balle,
feignit d'être mort: les assassins le voyant sans mouvement se
contenterent de lui ôter ses habits comme aux autres, avec toute la
précipitation qu'inspirent le remord & la crainte. Mais lorsque le
François se vit seul, & qu'il n'entendit plus de bruit, il laissa ses
compatriotes étendus, & se traîna de son mieux jusqu'au bois, où dans
l'effort qu'il fit pour se lever, il s'apperçut que le coup n'avoit
percé que les chairs. Il boucha ses plaies avec des feüilles d'arbres,
parce qu'il perdoit tout son sang, & revint au Fort, nud, & presque sans
forces. Il avoir fait dix lieues dans cet état. Son récit me causa
autant d'inquiétude que de douleur. Je ne pensai plus qu'à me tenir sur
mes gardes, dans la crainte que ces perfides ne fissent quelque
tentative sur le Fort. Comme nous ne restions que neuf hommes, en y
comprenant l'Aumonier, un petit garçon, un Chirurgien, il m'étoit
impossible de garder les deux Postes. Je rappellai autour de moi la
petite garnison qui me restoit, pour faire bonne garde nuit & jour, sans
oser sortir du Fort. Les Sauvages affamés de nos marchandises autant que
de nos vivres, vinrent au Fort Phelipeaux, où ils ne trouverent
personne. Ils pillerent tout ce qui tomba sous leurs mains; & ce qu'il y
eut de plus chagrinant pour moi, ils me prirent onze cens livres de
poudre que je n'avois pas eu le tems de faire transporter au Fort
Bourbon, & qui étoit absolument mon reste. Ainsi nous passâmes tout
l'hyver dans le Fort sans oser mettre le pied hors du Fort, sans vivres
& sans poudre, toujours dans la crainte de revoir ces malheureux à notre
porte. Mais heureusement ils n'ont pas paru depuis.
En 1713, Messieurs de la Compagnie envoyerent un Navire qui nous apporta
toutes sortes de rafraîchissemens, & de marchandises pour la traite. Les
Sauvages avoient un besoin extrême de notre secours; car il y avoit
quatre ans qu'ils étoient dans la disette parce que je n'avois plus de
marchandises à trafiquer avec eux. Aussi en étoit-il mort de faim un
grand nombre. Ayant perdu l'usage des fleches depuis que les Européens
leur portent des armes à feu, ils n'ont d'autre ressource pour la vie
que le gibier qu'ils tuent au fusil. Ils ne sçavent ce que c'est que de
cultiver la terre pour faire venir des légumes. Ils sont toujours
errans, & jamais on ne les voit plus de huit jours dans le même endroit.
Lorsqu'ils sont tout-à-fait pressés par la faim, le pere & la mere tuent
leurs enfans pour les manger; ensuite le plus fort des deux mange
l'autre.»