Comme la neige, & la glace même, commençoit à fondre, elle manquoit

souvent sous les pieds des Sauvages; mais ils se tiroient d'embarras en

nageant & en barbottant comme des canards, de sorte qu'il y en eut fort

peu de noyés. Le grand dégel arriva le 20 d'Avril. Alors les Anglois,

qui avoient consumé leur eau-de-vie, leur bierre, & leurs autres

liqueurs d'hyver, recommencerent à boire de l'eau. Les oiseaux & les

animaux de toute espece devinrent si communs qu'on fut dédommagé des

souffrances passées par l'abondance des vivres. Le commerce alloit fort

bien avec les Sauvages. Outre les peaux qu'ils avoient apportées, ils se

répandoient déja dans les forêts, où leurs chasses étoient fort

heureuses. Le Gouverneur ayant été trompé par les Indiens de la pointe

de Confort, qui lui avoient vendu beaucoup de mauvaise viande, les alla

retrouver avec une partie de ses gens, & se fit faire satisfaction.

Le 20 de Mai, douze Indiens, sujets du Prince des Cuscudahs, arriverent

dans sept Canots. Leur Prince les amena au Fort. Ils dirent au

Gouverneur qu'il ne falloit pas s'attendre cette année à voir venir

beaucoup de Sauvages des Terres d'en haut, parce que les François les

avoient engagés à tourner du côté du Canada. Cet avis n'empêcha point le

Gouverneur de faire préparer sa Chaloupe pour remonter la Rivière.

L'arrivée des douze Indiens, entre lesquels étoit le Frere de leur

Prince, fut l'occasion d'une Fête éclatante pour tous ces Barbares. Ils

s'assirent tous en cercle. Un homme de la Troupe, qui étoit parent du

Roi, partagea la viande, & sur-tout la graisse, en petites pièces. Le

Roi fit ensuite un petit discours, dont la substance fut qu'ils

devoient prendre courage contre leurs Ennemis. Alors toute l'Assemblée

jetta un grand cri, après quoi le Distributeur fit le partage de la

viande. Il est impossible de s'imaginer la prodigieuse quantité de

nourriture que ces affamés dévorerent. La chair de toutes sortes

d'animaux les flattoit indistinctement. Ils avaloient, pour liqueur,

l'eau qui avoit servi à la cuire, grasse, épaisse, & noire comme de

l'encre. Ce dégoutant repas ne dura pas moins d'une heure. Ensuite on

distribua dans l'Assemblée de petits bouts de tabac. Ils commencerent à

fumer tous ensemble. Ce fut comme le second acte de la Fête. Le

troisiéme fut la danse, & le chant, au son d'une espece de timbale,

c'est-à-dire d'un chaudron sur lequel ils avoient tendu une peau sechée.

Ils passerent dans cet exercice le jour entier jusqu'à la nuit; &

lorsqu'ils se retirerent, chacun apporta les restes du festin pour en

faire part à sa famille; car il est rare qu'ils y amenent leurs femmes.

Le 22 de Mai il y eut une autre cérémonie, qui ne parut pas moins

extraordinaire à nos Anglois. Les Indiens avoient avec eux une sorte de

Devin, ou de prétendu Magicien. Ils lui bâtirent une petite tour, haute

d'environ huit pieds, découverte par le sommet; mais si bien environnée

de peaux que la vûë n'y pouvoit pénétrer. À l'entrée de la nuit, le

Devin, qu'ils nommoient Pouaou, se renferma dans la Tour. Tous les

Sauvages, s'étant attroupés aux environs, vinrent successivement le

consulter sur les événemens dont ils vouloient sçavoir le succès.

Quelques-uns lui demanderent s'il n'étoit point à craindre que les

Nodways vinssent les attaquer. Il répondit qu'ils viendroient bien-tôt,

& que sa Nation devoit être sur ses gardes, aussi-bien que les

Mistigouses; c'est le nom qu'ils donnent aux Anglois.

Ils renouvellent souvent cette cérémonie, suivant leurs craintes ou

leurs espérances; mais sur-tout lorsqu'ils commencent leurs chasses, &

lorsqu'ils se marient. Chaque Sauvage a communément deux femmes, qu'il

tient dans une dépendance qui approche de l'esclavage. Ils leur font

couper du bois, faire du feu, nettoyer les peaux. Les hommes tuent les

animaux sauvages, & ce sont les femmes qui les ramassent, qui en coupent

les chairs, & qui prennent soin de les conserver ou de les préparer.

Le 24 de Mai, M. Baily, accompagné de quelques Anglois, & de quelques

Sauvages, alla jusqu'au fond de la Baye, pour découvrir les Nodways, &

s'assurer si le bruit qui s'étoit répandu de leur approche avoit quelque

fondement; mais il ne rencontra ni eux, ni personne qui pût l'éclaircir.

À la fin de Mai, les oyes partirent pour gagner le Nord, où elles vont

faire leurs oeufs.

Le 27, il arriva, sur vingt-deux Canots, cinquante Sauvages, tant hommes

que femmes & enfans. Ils avoient peu de castors. Leur Nation étoit celle

des Pichapacanos, qui est fort voisine de celle des Esquimaux. Elles

sont également pauvres. M. Bayly conçut mieux que jamais que les

François attiroient vers eux la meilleure partie du commerce. Cependant,

comme il avoit fait ses préparatifs pour remonter la Rivière, il envoya

M. des Groseliers, le Capitaine Cole, & M. Gorst, avec quelques autres

Anglois, & plusieurs Sauvages, pour tenter quelque chose par cette

route. Ils revinrent, après un voyage de quinze jours, avec deux cens

cinquante peaux. Le Chef de la Nation des Tabitis leur avoit dit que les

Missionnaires Jésuites engageoient tous les Indiens de cette Contrée à

fuir les Anglois, & à se lier avec les Nations qui étoient en Traité

avec les François.

M. Bayly résolut d'attendre pendant une partie de la belle saison, à

quoi pourroit aboutir le commerce de ceux qui venoient volontairement.

Dans les entretiens qu'ils avoient avec eux par le moyen de M. des

Groseliers & de quelques Anglois qui sçavoient leur langue, il leur

demanda comment ils avoient fait dans un hyver aussi rude que le

dernier, pour se procurer des alimens. La plûpart avoient eu des

provisions si abondantes qu'ils s'étoient peu ressentis des incommodités

de la saison. Mais ils avouerent que dans d'autres tems, lorsqu'ils

avoient été pressés par la faim, ils avoient été jusqu'à tuer leurs

enfans pour les manger. Il s'étoit même trouvé des occasions où le mari

& la femme s'étoient battus jusqu'à ce que le plus fort avoit tué &

mangé l'autre. Ces affreux récits se trouvent confirmés par toutes les

Relations. Un Sauvage, qui avoit dévoré dans un hyver sa femme & six

enfans, disoit qu'il n'avoit été attendri qu'au dernier qu'il avoit

mangé, parce qu'il l'aimoit plus que les autres, & qu'en ouvrant la tête

pour en manger la cervelle, il s'étoit senti touché de l'affection

naturelle qu'un pere doit ressentir pour ses enfans. La pitié l'avoir

tellement saisi qu'il n'avoit point eu la force de lui casser les os

pour en succer la moële.

Quoique ces gens-là essuient beaucoup de misere, ils ne laissent pas de

vivre fort vieux. Lorsqu'ils arrivent dans un âge tout-à-fait décrépit,

qui les met hors d'état de travailler, ils font un festin, si leurs

facultés le permettent, auquel ils invitent toute leur famille. Après

avoir fait une longue harangue par laquelle ils les invitent à se bien

conduire & à vivre dans une parfaite union, ils choisissent celui de

leurs enfans qu'ils aiment le mieux, ils lui présentent une corde

qu'ils se passent eux-mêmes au col, & prient cet enfant de les étrangler

pour les délivrer de cette vie où ils se croient à charge aux autres.

L'enfant charitable ne manque pas d'obéir aussi-tôt aux ordres de son

père & l'étrangle le plus promptement qu'il lui est possible. Les

Vieillards s'estiment heureux de mourir à cet âge, parce qu'ils croyent

qu'en mourant vieux ils doivent renaître dans un autre monde comme de

jeunes enfans à la mamelle & vivre de même toute l'éternité; au lieu que

lorsqu'ils meurent jeunes, ils croyent renaître vieux, & par consequent

toujours incommodés comme les vieilles gens.

Cependant ils n'ont aucune espece de religion; chacun se fait un Dieu

suivant son caprice. Ils l'appellent Maneto; & dans leurs besoins ou

dans leurs maladies, ils ont recours à ce Dieu imaginaire qu'ils

invoquent en chantant, en hurlant autour du malade, & en faisant des

contorsions & des grimaces moins propres à le secourir qu'à précipiter

sa mort. Ils n'ont pas moins de confiance à leur Pouaou. Ils croyent si

aveuglément ce que ce Charlatan leur dit qu'ils n'osent rien lui

refuser, de sorte qu'il en obtient tout ce qu'il veut dans leurs

maladies. Lorsqu'on lui demande la guerison de quelque fille ou de

quelque jeune femme, il ne consent à les servir qu'après en avoir obtenu

quelque faveur. Quoique tous ces Barbares vivent dans une ignorance &

une grossiereté qui fait honte à la nature, ils ne laissent pas d'avoir

une connoissance confuse de la création du monde & du déluge, dont les

Vieillards font des histoires absurdes aux jeunes gens.

Ils sont d'ailleurs fort charitables à l'égard des veuves & des

orphelins. Ils donnent tout ce qu'ils possedent avec beaucoup de

désinteressement. Aussi sont-ils aussi riches les uns que les autres.

Leurs tentes sont de peaux d'Orignaux ou de Cariboux, qu'ils portent

resté sur leur dos lorsqu'ils décampent d'un lieu pour aller dans un

autre; & l'hiver ils les traînent sur la neige. Ils se servent de

raquettes pour marcher sur la neige, comme les Sauvages du Canada.

Il y a beaucoup de Castors dans la Baye de Hudson, & meilleurs même que

ceux du Canada. Mais il est surprenant de voir la peine que les Sauvages

ont à les prendre en hiver, parce que la peau n'en vaut rien l'Été &

qu'elle n'a point de poil. Il faut qu'ils rompent les glaces à coups de

haches & d'autres ferremens, quoique la glace ait dans le fort de

l'hiver plus de quatre on cinq pieds d'épaisseur. Ces animaux ont un

instinct particulier pour se loger. Ils choisissent une petite Rivière

qu'ils barrent dans l'endroit le moins large, pour arrêter l'eau qui

leur sert d'étang, au bord duquel ils font une cabane qu'ils couvrent de

terre assez épaisse. Ils y font leurs amas de branches d'arbres, pour en

manger l'écorce pendant l'hiver.

Ils ont divers appartemens dans ces cabanes. Ils ne mangent point dans

le lieu où ils couchent, pour n'y pas faire de saleté. Le jour, ils

n'approchent de leurs lits que lorsqu'ils ont envie de dormir. Ils sont

ordinairement dans ces cabanes, deux, quatre ou six, toujours nombre

pair, mâles & femelles, parmi lesquels il y a un maître qui a soin de

faire travailler les autres. S'il se rencontre quelque paresseux, les

autres le battent tant qu'ils le contraignent d'abandonner la cabane &

de chercher parti ailleurs. Les castors ont les jambes fort courtes.

Leur ventre traîne toujours à terre. Ils ont quatre dents fort grandes,

deux dessous, deux dessus, avec lesquelles ils coupent le bois si

facilement que dans un espace très court, ils abbatent un arbre aussi

gros qu'un homme l'est par le corps. Ils ont la queüe platte comme une

truelle de Maçon, avec laquelle ils portent la terre & maçonnent leurs

cabanes & leurs écluses, avec plus d'industrie que l'Artisan le plus

habile.

Outre le Castor, il se trouve des Loups cerviers, des Ours, des Martres,

des Pequans, des Orignaux, des Elans, enfin de toutes sortes d'animaux

dont les peaux sont les plus recherchées en Europe. La Baye de Hudson

est sans contredit le lieu de toute l'Amérique, qui est le plus fecond

dans cette sorte de richesse. On y a aussi l'agrément de la pêche

pendant l'Été. On tend des filets dans les Rivières, avec lesquelles on

prend des Brochets, des Truites, des Carpes, & quantité de cette sorte

de poissons qu'on appelle du poisson blanc. Il ressemble à peu près au

Harang blanc, & c'est sans contredit la meilleure espece de poisson

qu'il y ait dans l'univers. On en peut faire des provisions pour

l'hiver, en les mettant dans la neige, comme on y met la viande qu'on

veut conserver. Lorsqu'ils sont une fois gelés, ils ne se gâtent plus

jusqu'à ce qu'il dégele. On conserve aussi de cette manière, des Oyes,

des Canards & des Outardes, que l'on met à la broche pendant l'hiver,

pour accompagner les Perdrix & les Lievres; de sorte que pour ceux qui

ayant passé la belle saison dans le Païs ont eu le tems de se

précautionner pour l'hiver, il y a mille moyens de se rendre la vie

commode sous un si mauvais climat, pourvû qu'on y ait seulement du pain

& du vin de l'Europe. Quoique l'Été soit fort court, il donne le tems de

cultiver de petits jardins, d'où l'on tire des laitues, des choux verds

& d'autres légumes qu'on peut même saler pour l'hiver.

Enfin les Nodways se firent voir à un mille du Fort, & l'allarme fut

aussi vive parmi les Indiens que pour les Anglois. Mais l'ennemi n'eut

point la hardiesse d'avancer plus loin. M. Bayly se mit en marche pour

tomber sur ces Barbares dans leur retraite. N'ayant pû les joindre, il

profita de la tranquillité que leur départ lui laissa pour faire un

voyage sur differentes Rivières, d'où il rapporta 1500 peaux. Le 24 de

Juin, tous les Indiens qui étoient proche du Fort abandonnerent leurs

Wigwams pour commencer leur grande chasse.

Le Gouverneur entreprit un autre voyage pour découvrir la Rivière de

Shechitawam, dans le dessein de gagner de là le Port Nelson où l'on

n'avoit point encore bâti de Fort. Dans le même tems M. Gorst qui étoit

demeuré dans le Fort avec la qualité de Lieutenant, envoya quatre hommes

bien armés dans une Barque jusqu'à la Rivière des Nodways, à laquelle

ils trouverent cinq mille de largeur dans le lieu où les chûtes d'eau

les obligerent de s'arrêter. Elle est pleine de Rocs & de petites

Isles, qui servent de retraite à une prodigieuse quantité d'Oyes.

Après deux mois d'absence M. Bayly revint au Fort, & fit cette relation

de son voyage. Il avoit trouvé la Rivière de Shechitawam où les Anglois

n'avoient point encore pénetré. Il y étoit demeuré jusqu'au 21 de

Juillet, à la recherche des Castors dont il n'avoit trouvé qu'un fort

petit nombre. Cette Rivière est belle. Elle est au 52e degré de

Latitude du Nord. Ses bords & les environs sont habités par une Nation

assez nombreuse dont il avoit vû le Roy. Ayant promis à ce Prince de

venir l'année suivante avec un Vaisseau bien fourni de Marchandises, on

s'étoit engagé aussi à tenir prête une bonne provision de Castors, & à

faire naître aux Indiens d'enhaut l'envie de venir trafiquer avec les

Anglois. Le 21, M. Bayly ayant continué de voguer dans sa Chaloupe vers

le Cap Henriette-Marie, avoit decouvert à quatorze lieuës de

l'embouchure de la même Rivière, une grande Isle, entre le

Nord-Nord-Est, & le Sud-Sud-Est. Il ne lui croioit pas moins de trente

lieuës de tour, & ne lui connoissant point de nom il lui donna celui

d'Isle de Viner.

Le 23, suivant la Côte pour doubler une pointe, il decouvrit une épaisse

fumée, qui lui fit prendre le parti de descendre à terre. Il trouva sept

Indiens dans une affreuse langueur. Les ayant pris dans sa Chaloupe, il

les conduisit jusqu'à une petite Rivière nommée Equan, au bord de

laquelle on trouva plusieurs cadavres de Sauvages. La mortalité s'étoit

mise parmi eux après les souffrances du dernier hiver. M. Bayly laissa

des vivres à ceux qu'il avoit laissés à bord, & leur vit remonter la

Rivière d'Equan dans un Canot; mais la trouvant trop étroite, il n'osa

s'y engager avec sa Chaloupe.

Le 27 sa Chaloupe faillit d'être submergée entre les glaces. Son Pilote

étoit un Sauvage de la Nation des Washaos, qui avoit aux deux machoires

une double rangée de dents. Il ne pouvoit supporter la présence de

l'aiguille aimantée, parce qu'il la prenoit pour quelque dangereux

animal; ce qui le rendit si incommode aux gens de M. Bayly qu'on prit de

concert le parti de le mettre à terre. On ne trouvoit point de Castors,

& quelques Sauvages, qu'on rencontroit toujours sur les Côtes assurerent

qu'au delà du Cap, la Mer étoit encore remplie de glaces. Les vivres

d'ailleurs commençoient à manquer dans la Chaloupe. M. Bayly resolut de

s'en retourner au Fort. Il fut forcé, dans son retour, d'aborder à

l'Isle de Charlton, où il souffrit pendant deux jours une faim violente,

sans y rien trouver qui fût propre à la soulager. Enfin il arriva au

Fort le 30 d'Août.

Quelques jours après son arrivée, on vît descendre dans la Rivière un

Canot, chargé de deux hommes. L'un étoit un Missionaire Jesuite, né en

France de parens Anglois; & l'autre, qui n'étoit avec lui que pour

l'accompagner, se donna pour un Sauvage de la Nation des Cusdidahs &

parent du Prince. Le Jesuite présenta au Gouverneur Anglois une lettre

du Gouverneur de Québec, dattée le 8 d'Octobre 1673, par laquelle il

prioit les Anglois, en vertu de la bonne intelligence qui regnoit entre

les deux Couronnes, de traiter civilement ce Missionaire. Il étoit

parti depuis longtems de Québec, mais il avoit été arrêté par divers

avantures & par l'exercice de sa Mission. Quoiqu'il prétendît que sa

lettre n'étoit qu'une recommandation hazardée, pour les occasions où il

pourroit rencontrer des Anglois, M. Bayly s'imagina avec beaucoup de

vraisemblance qu'il étoit envoyé pour observer nos établissemens; & sans

le traiter avec moins de civilité, il prit le parti de le garder jusqu'à

l'arrivée des Vaisseaux d'Angleterre. Ces soupçons furent augmentés par

une lettre que le Missionaire remit à M. des Groseliers. Elle étoit de

son Gendre, qui demeuroit à Québec, & qui s'étant mis en chemin avec le

Jesuite & trois autres François, pour venir jusqu'à la Baye de Hudson,

s'étoit rebuté des fatigues du voyage & du risque de passer entre tant

de Nations Sauvages. Il étoit retourné à Québec avec les trois François.

M. des Groseliers même ne fut pas à couvert de la défiance de M. Bayly,

& tous les Anglois ne jugerent pas mieux de cette correspondance avec

son Gendre.

Cependant lorsqu'on eut donné des habits au Jesuite, qui avoit été

dépoüillé des siens dans sa route, & qu'on lui eut fait assez de

caresses pour lui inspirer de la reconnoissance & de la tranquillité, il

s'ouvrit d'un air si naturel qu'on revint aisement sur le sujet de son

voyage. Quelque zele qu'il conservât pour la conversion des Sauvages, il

déclara que ses soins ayant eu peu de succès, il n'étoit pas d'humeur à

recommencer un voyage de quatre cens milles pour regagner Québec, & que

son dessein étoit de repasser en Europe sur les Vaisseaux Anglois.

M. Bayly étoit souvent alarmé par la crainte des incursions d'un certain

nombre de Nations Indiennes, qui s'étoient retirées mécontentes, parce

qu'elles prétendoient que les Anglois leur avoient vendu leurs denrées

trop cher. Il fit mettre toutes ses marchandises en sureté dans sa

grande Barque, & se voyant à la veille de manquer de bien des choses

nécessaires, il commença serieusement à reflechir sur sa situation. On

étoit au 7 de Septembre, & jusqu'a lors il n'étoit point encore arrivé

de Vaisseau d'Angleterre plus tard que le 22. La poudre lui manquoit. Il

ne lui restoit pas plus de trois cens livres de farine ou de biscuit. Il

ne falloit plus compter sur la viande fraîche, puisque ses gens ne

pouvoient plus faire usage de leurs fusils, & les provisions de chair

salée n'étoient pas assez abondantes pour lui faire envisager

tranquillement l'avenir. La pêche étoit une ressource; mais il se

souvenoit que la patience avoit manqué plus d'une fois à ses gens, & de

quoi ne devoit-il pas se croire menacé si la saison se passoit sans

qu'ils vissent arriver aucun Vaisseau d'Angleterre? Toutes ces

réflexions lui causerent tant d'inquiétude, que dans le chagrin qu'il

eut lui-même de se voir négligé par la Compagnie, il fixa un terme,

au-delà duquel il prit la résolution de tout entreprendre pour retourner

en Angleterre. C'étoit le dix-sept qu'il devoit partir, & ce dessein,

qu'il déclara publiquement fut applaudi de tout le monde. On n'avoit à

la vérité qu'une Chaloupe & deux grandes Barques; mais le désespoir rend

tout facile, ou fait perdre du moins la vûë du danger à des gens

accoutumés à la Mer.

Telle étoit la disposition de toute la Colonie, lorsque le Jesuite,

étant vers le soir dans ses exercices de Religion, à quelque distance du

Fort, avec M. des Groselliers, & un autre Catholique crut avoir entendu

fort distinctement sept coups de canon. Ils revinrent au Fort dans le

mouvement de leur joie, pour communiquer cette nouvelle au Gouverneur.

On tira aussi-tôt les plus gros canons du Fort, quoique sur une nouvelle

si incertaine on eut peut-être mieux fait d'épargner la poudre.

Cependant un Sauvage de la pointe de Confort vint donner avis le jour

suivant qu'on y avoir entendu plusieurs coups de canon. Comme on avoit

fait partir la Chaloupe pour aller à la découverte jusqu'à cette pointe,

l'impatience fut extrême jusqu'à son retour. Le jour entier se passa

sans qu'on la vît paroître, & tout le monde auguroit mal de ce

retardement. Enfin elle se fit voir, mais sans signal. Ce fut un nouveau

sujet de défiance qui réduisit tous les Anglois presqu'au désespoir.

Mais à son approche on découvrit six Matelots, qui n'étoient pas du

Fort, & qui avoient été députés pour avertir que le Capitaine Gillam

étoit arrivé à la pointe de Confort, commandant le Prince Rupert, à bord

duquel il avoit M. Willam Lyddal nouveau Gouverneur.

Le jour suivant M. Baily & M. Gorst se rendirent à la pointe de Confort,

où le Shafhbury, commandé par le Capitaine Shepherd, arriva aussi

d'Angleterre. Le nouveau Gouverneur ayant lû sa Commission, tout le

monde ne pensa plus qu'à réparer les Vaisseaux qui avoient beaucoup

souffert du voyage, & qu'à les charger promptement, avant que la saison

devînt plus mauvaise pour le retour.

Le 18 de Septembre M. Lydal arriva au Fort, & prit possession de son

Gouvernement. Mais l'air étoit déja si froid, & les pronostics si

fâcheux pour l'hyver suivant, que les Matelots les plus expérimentés

commencerent à douter s'il n'y auroit pas trop d'imprudence à se

remettre en Mer. On tint là dessus plusieurs Conseils. Enfin l'on

résolut que les deux Vaisseaux passeroient l'hyver dans la Baye, & que,

pendant quelques beaux jours qui restoient à esperer, les deux Équipages

s'employeroient à couper du bois, à bâtir des maisons pour eux-mêmes, &

à construire quelques édifices communs.

Mais en calculant les provisions qui étoient arrivées par les deux

Vaisseaux, & le nombre de bouche qu'il y avoit à nourrir pendant un

hyver, dont la durée pouvoit aller jusqu'à dix mois, M. Baily fit

confesser à M. Lidal que la résolution du Conseil étoit beaucoup moins

prudente que celle du départ. Il se trouvoit, par un compte clair, qu'on

ne pouvoit faire fond pour chaque tête que sur quatre livres de farines

par semaines. M. Liddal, qui avoit l'humeur fort vive, répondit à cette

objection que le pis aller étoit de mourir de faim tous ensemble. Mais

les raisonnemens de M. Baily prévalurent enfin, & les deux Vaisseaux

retournerent cette année avec une partie des gens qui avoient souffert

les rigueurs de l'hyver précedent. Entre plusieurs curiosités qu'ils

rapporterent, on a conservé, dans les papiers de la Compagnie, quelques

mots du langage des Indiens de la Baye, que M. Bayly même avoit pris

soin d'écrire de sa main.

/*[3]

Arakana, du pain.

Astam, venez ici.

Assine, du plomb.

Apit, un gril.

Arremitogisy, parler.

Anotch, tout-à-l'heure.

Chickahigon, une hache.

Esckon, des ciseaux.

Pishihs, une petite chose.

Pastofigon, un canon.

Pistosigou à hish, un pistolet.

Pihikeman, un grand couteau.

Petta à Shum, donnez-moi une piece.

Peguish à con gau moon, je mange du potage ou du pudding.

Spog, une pipe.

Stenna, du tabac.

Shckahoun, un peigne.

Tapoy, cela est vrai.

Manitohinggin, un habit rouge.

Metus, des souliers.

Mokeman, un couteau.

Mickedy, _ou_ Pickau, de la poudre.

Mekihs, des colliers.

Moustodauhish, une pierre.

No munnish e to ta, je ne vous entend point.

Owma, celui-ci, ceci.

Tancey, ou.

Tinisonec iso? comment appellez-vous cela?

Tequan? que dites-vous?

*/

M. Bayly, à son retour en Angleterre, rendit compte de toutes ses

observations, & des facilités qu'on pouvoit trouver à donner plus

d'étendue à notre commerce dans la Baye de Hudson. Les espérances qu'il

fit concevoir, dépendant particuliérement de la certitude des vivres

pendant l'hyver, on résolut de pourvoir si libéralement à cet article,

qu'il y eût toujours pour chaque tête le double de la nourriture

nécessaire. Ce fut sur ce fondement qu'on résolut de fortifier l'année

suivante Port Nelson, qui avoit été si négligé jusqu'alors, que M. des

Groseliers avoit été forcé de l'abandonnée avec le petit nombre

d'Anglois qu'il y avoit eu pendant quelque tems. M. Jean Bridger fut

nommé pour cette entreprise, sous le titre de Gouverneur de la partie

Occidentale de la Baye de Hudson, depuis le Cap Henriette Marie, qui fut

compris dans le Gouvernement de la partie Occidentale.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 26 / 34 段