Prince Henry, de continuer le même voyage. Il passa les Détroits de
Hudson, & laissant la Baye au Sud, il s'avança l'espace de deux cens
lieues au Sud-Ouest, où il découvrit un grand Continent qu'il nomma la
_Nouvelle Galles_. Il y passa l'hyver dans un lieu qu'on a nommé depuis
le Port de Nelson; il visita toute la Baye qui a pris ensuite le nom de
Baye de Button, & il retourna dans l'Isle de Digg.
En 1616, M. Baffin entra dans la Baye de Sir Thomas Smith, jusqu'au
78e degré, & revint après avoir perdu l'espérance de découvrir un
passage de ce côté-là.
Ainsi toutes les entreprises de nos Avanturiers, du côté du Nord,
n'avoient pour but que de trouver un passage à la Chine.
En 1631, le Capitaine James fit voile au Nord-Ouest, & marchant au
hazard dans ces Mers, arriva dans l'Isle de Charlton, où il passa
l'hyver au 52e degré. Le Capitaine Fox fit aussi cette année un
voyage dans la même vûë; mais il n'alla pas plus loin que le Port
Nelson.
Les guerres civiles d'Angleterre firent perdre assez longtems le goût de
ces découvertes. On ne trouve le nom d'aucun Avanturier jusqu'en 1667,
que Zacharie Gillam passa les Détroits de Hudson, & la Baye de Baffin
jusqu'au 75e degré; ensuite reprenant vers le Sud au 51, il entra
dans une Rivière, nommée depuis la Rivière du Prince Rupert, où il lia
une correspondance assez favorable avec les Sauvages. Il y bâtit un
Fort, qu'il nomma le Fort Charles, & revint en Angleterre.
Pendant ce tems-là deux François, l'on nommé M. des Groseliers, &
l'autre M. Ratisson, son beaufrere, étant au Canada vers le Lac
d'Assimponalo, pousserent si loin qu'ils se procurerent quelque
connoissance de la Baye de Hudson. Étant retournés à Québec, ils se
joignirent à quelques Bourgeois, armerent une Barque, & prirent la
résolution d'entreprendre de nouvelles découvertes. Après avoir navigué
longtems au Nord, ils entrerent dans une Rivière où ils firent un
Établissement du côté du Sud, dans des Isles qui sont à trois lieues de
l'embouchure. Pendant l'hyver, tout étant glacé, les Canadiens, que M.
des Groseliers avoit avec lui, étant à la chasse au long de la Mer,
trouverent, avec beaucoup de surprise, un Établissement d'Européens. Ils
retournerent promptement vers leur Chef sans avoir été découverts. M.
des Groseliers ne manqua point de faire armer aussi-tôt tous ses gens, &
de se mettre à leur tête pour approfondir la vérité de cette avanture.
Il fit ses approches, & ne voyant qu'une mauvaise chaumine, couverte de
terre, dont la porte n'étoit pas même fermée, il y entra les armes à la
main. Il y trouva six Matelots Anglois, qui mouroient de froid & de
faim, & qui, loin de se mettre en défense, s'estimerent fort heureux de
se voit Prisonniers des François, puisque cette rencontre leur assuroit
la vie. Ces six Matelots avoient été abandonnés, par un Navire qui avoit
armé à Boston, dans la nouvelle Angleterre, & qui n'avoit aucune
connoissance des voyages entrepris à Londres. Étant arrivé fort tard, le
Capitaine les avoit envoyé à terre dans sa chaloupe pour chercher un
lieu d'hyvernement. Mais le froid étoit devenu si grand pendant la nuit,
que les glaces ayant entraîné le Navire, ils n'en avoient plus entendu
parler.
Pendant le cours de l'hyver, M. des Groseliers se lia avec quelques
Sauvages du Pays, qui lui apprirent qu'à sept ou huit lieues de son
Établissement, il y en avoit un d'Anglois. C'étoit celui du Port Nelson.
Il se disposa aussi-tôt à les aller attaquer; mais comme ils étoient
fortifiés, il eut besoin de précautions. Il attendit le jour des Rois,
pour les surprendre dans l'yvresse. Cette idée lui réussit avec tant de
bonheur, que quoiqu'ils fussent au nombre de 80, & que celui des
François ne surpassât point quatorze, il se saisit d'eux sans la moindre
résistance. Ainsi M. des Groiseliers demeura maître absolu du Pays.
L'été suivant, ayant laissé son fils avec cinq hommes pour garder le
poste qu'il avoit conquis, il revint à Québec avec Ratisson, chargé de
Pelleteries & d'autres marchandises Angloises. Mais quoiqu'ils eussent
assez réussi dans leur entreprise pour avoir mérité d'être bien reçus,
on les chagrina beaucoup sur quelques pillages prétendus dont ils
n'avoient pas donné connoissance aux Armateurs. Le ressentiment qu'ils
en eurent les fit passer en France, où ils se promirent plus de justice
de la Cour. Ils presenterent des Mémoires, ils employerent beaucoup de
tems & d'argent pour se faire écouter, & leur malheur voulut qu'ils ne
le furent pas plus qu'à Québec. L'Ambassadeur que l'Angleterre avoit
alors à Paris, apprenant leurs plaintes, s'imagina qu'ils pouvoient
rendre service à sa Nation, & leur persuada de passer à Londres. Ils y
furent bien reçus de plusieurs personnes de qualité & d'un grand nombre
de Marchands qui n'avoient pas perdu le souvenir des anciennes
entreprises. Le Capitaine Gillam fut invité à se remettre en mer avec
eux. Ceux qui firent les frais de cette nouvelle entreprise obtinrent du
Roi Charles II. une Patente pour eux & pour leurs successeurs, sous le
nom de Conmpagnie de la Baye de Hudson, dont la datte est le deux de Mai
1670, la vingt-deuxiéme année du Règne de ce Prince.
Les premiers Propriétaires furent le Prince Rupert, le Chevalier Jacques
Hayes, MM. Guillaume Young, Gerard Weymans, Richard Cradock, Jean
Letton, Christophe Wrenn, Nicolas Hayward.
La Baye prend depuis le 64e degré de latitude du Nord jusqu'au 51e
degré, & peut avoir six cens mille de longueur. L'entrée des Détroits
est au-dessus. À la bouche même est l'Isle qu'on a nommée la Résolution.
L'Isle Charles, l'Isle Salisbury, & l'Isle de Notingham, sont dans les
Détroits, & servent à les former. Celle de Mansfield est à la bouche de
la Baye.
On donne aux Détroits d'Hudson, qui conduisent à la Baye, environ cent
vingt lieues de longueur. La terre des deux côtés est habitée par des
Sauvages qui sont peu connus. La côte du Sud porte le nom de Terre de
Labrador. Celle du Nord a reçu autant de noms differens qu'il y est venu
de differentes Nations qui ont prétendu à l'honneur de la découverte. À
l'Ouest de la Baye les Anglois ont fondé, comme on l'a déja remarqué, le
Port Nelson, & tout ce Pays est connu à present sous le nom de Nouvelle
Galles. La Baye porte en ce lieu le nom de Button; c'est l'endroit le
plus large de toute la Baye de Hudson, il n'a pas moins de 130 lieues.
Sur la côte de Labrador sont plusieurs Isles qui portent differens noms.
Le fond de la Baye, par où l'on entend toute cette partie qui s'étend
depuis le Cap Henriette Marie au Sud de la Nouvelle Galles, jusqu'à
_Redonda_, au-dessous de la Rivière du Prince Rupert, a quatre-vingt
lieues de longueur. Les François prétendent que le Continent qui est au
fond de la Baye fait partie de la Nouvelle France; effectivement il faut
confesser que depuis la Rivière de Sainte Marguerite, qui se jette dans
celle du Canada, jusqu'à la Rivière du Prince Rupert, qui est au fond de
la Baye de Hudson, il n'y a pas plus de 150 milles.
J'ai dit que M. Gillam avoit bâti sur la Rivière de Rupert un Fort
auquel il avoit donné le nom de Fort-Charles. Les Anglois n'avoient
jamais eu d'établissement dans ce lieu, & ne seront peut-être jamais
tentés d'y en former un nouveau, car le Païs n'est guéres habitable.
L'excessive rigueur du froid les forçoit de s'y tenir renfermés dans
leurs Hutes. Au long de la nouvelle Galles est un Isle longue de 5 ou 6
lieuës, qu'on appelle Little-Rocky-Isle, ou la petite Isle aux rochers,
qui n'est en effet qu'un affreux amas de rochers & de pierres, & dans
laquelle on ne laisse pas de voir quantité de grands oiseaux. Environ
trois milles au dessous de la partie de cette Isle qui est au
Sud-Sud-Est on rencontre un dangereux banc de sable.
L'Isle de Charlton, qui est aussi dans la Baye, est composée d'un sable
blanc & leger, & couverte de mousse blanche. On y voit des arbres en
grand nombre. Cette Isle présente un spectacle agréable à ceux qui après
un voïage de trois ou quatre mois au milieu d'une Mer extrêmement
dangereuse & parmi des Montagnes de glace, qui exposent continuellement
un Vaisseau à mille dangers, commencent à découvrir ici de la verdure,
du moins si leur navigation se fait au Printems.
Si l'air au fond de la Baye est excessivement froid pendant 9 mois, il
est très chaud pendant les trois autres mois. Sur les deux Côtes de
Labrador & de la nouvelle Galles, la terre ne produit aucune sorte de
grains; mais vers la Rivière de Rupert on trouve dans la bonne saison
quelques fruits tels que des groseilles, des fraises, &c. Le Soleil se
couche dans le cours du mois de Décembre à deux heures trois quarts, &
se leve à neuf heures & demie. Pour peu qu'il paroisse, & que le froid
soit temperé, on tue autant de perdrix & de lievres qu'on en désire. À
la fin d'Avril les oyes, les outardes, les canards & quantité d'autres
oiseaux y arrivent, pour s'y arrêter environ deux mois. On voit aussi
dans le même tems une quantité prodigieuse de cariboux. Ces animaux
viennent du Nord & vont au Sud. On auroit peine à croire quel est leur
nombre. Ils occupent en profondeur le long des rivieres plus de soixante
lieuës d'étenduë, & les chemins qu'ils font dans la neige sont plus
entrecoupés que les rues des plus grandes Villes. La manière de les
prendre, pour les Sauvages, est d'abbatre des arbres qu'ils entassent
les uns sur les autres, entre lesquels ils laissent des ouvertures où
ils tendent des collets. Aux mois de Juillet & d'Août les mêmes troupes
retournent du Sud au Nord; & lorsqu'elles passent les Rivières & l'eau,
les Sauvages les tuent facilement de leurs Canots, à coups de lance.
Mais ce qui peut engager les Européens à mépriser les obstacles que la
nature leur oppose dans ces horribles lieux, est la multitude de
castors, d'orignaux, de renards noirs & d'autres animaux qui
fournissent les plus précieuses pelleteries, avec la certitude de se les
procurer presque sans aucuns frais. Voici une piece curieuse qui fera
juger du profit des Marchands. C'est le tarif des échanges de la
Compagnie. J'en ai tiré de ma propre main cette copie sur l'original.
/*[3]
_Regle d'échange pour les Marchandises de la Compagnie_
Un Fusil, dix bonnes peaux de Castor.
Poudre à tirer, un Castor pour une demie livre.
Plomb à tirer, un Castor pour quatre livres.
Haches, un Castor pour une grande & une petite.
Couteaux, un Castor pour six grands couteaux.
Grains de colliers, un Castor pour une livre.
Habits galonnés, six Castors pour un habit.
Habits sans galon, cinq Castors pour un habit rouge.
Habits de femme avec galon, six Castors pour un habit.
Habits de femme sans galon, cinq Castors.
Tabac, un Castor pour une livre.
Boëte à Poudre de corne, un Castor pour une grande boëte
ou pour deux petites.
Chaudron, un Castor pour le poids de chaque livre.
Peigne & Miroir, deux peaux.
*/
On voit par ce tarif quel immense profit la Compagnie devoit faire à la
Baye de Hudson si ce commerce eut été bien soutenu. On ne gagna pas
d'abord moins de 400 pour cent: mais à mesure qu'on avança, la paresse
ou d'autres obstacles arrêterent tellement le progrés, que les charges
monterent bien-tôt plus haut que les retours.
En 1670 la Compagnie envoia Charles Baily, avec le titre de Gouverneur.
Il partit accompagné de M. Ratisson, un de ces mêmes François qui
avoient fait le voïage avec M. Gillam. Ils menoient avec eux vingt
hommes, qui devoient rester au Fort Georges, bâti par M. Gillam sur la
Rivière de Rupert. M. Bayly nomma pour son Secrétaire, Thomas Gorst, &
lui donna ordre de tenir un Journal de leur voïage que j'ai actuellement
entre les mains: mais j'y trouve tant de remarques triviales & qui sont
dans toutes les autres Relations, que je n'en tirerai que les plus
curieuses.
Le Chef des Sauvages qui habitoient les environs du Fort, reçut de nos
Anglois le nom de Prince. Peu de jours après leur arrivée il vint avec
d'autres Indiens & leurs familles demander des vivres au Gouverneur, en
lui déclarant que ses Sauvages ne pouvoient rien tuer cette année, &
qu'ils mouroient de faim. Cet incident fit faire de terribles réflexions
aux Anglois qui n'avoient que des provisions médiocres, & qui ne
faisoient pas trop de fond sur l'espérance d'en recevoir d'Angleterre.
Cependant M. Bayly nourrit le Prince & sa famille, avec plusieurs
autres qui s'étoient adressés a lui les premiers. Mais les excitant
aussi à ne rien négliger pour se procurer des vivres, il se mit à leur
tête avec une partie de ses gens, & les conduisit à la chasse dans des
lieux affreux. Ils n'y tuerent que douze Renards, qui ne pouvoient leur
faire une nouriture fort abondante ni fort agréable. Tout leur
paroissoit excellent, parce que la faim devenoit plus pressante, & que
l'air étant insuportable, on devoit compter pour un bonheur de trouver
quelques-uns de ces animaux hors de leurs trous. Quelques jours après
cette chasse le Prince Sauvage apporta de fort bonne foi au Gouverneur 4
jeunes Chevreuils qu'il avoit tués, suivant la convention qu'ils avoient
faite ensemble de se communiquer mutuellement leurs provisions.
Pendant ce tems là M. des Groseliers, qui étoit demeuré au Port de
Nelson avoit cherché des routes pour gagner la Rivière de Rupert, mais
sans en pouvoir découvrir. Il trouva dans ses courses plusieurs baraques
qu'il reconnut pour d'anciennes habitations de quelques Européens qui
s'étoient retirés ou qui avoient peri de froid. Il trouva aussi les
débris du Vaisseau de Sir Thomas Button; & ses Compagnons rapporterent
par curiosité quelques pièces de ses meubles qui s'étoient conservées
depuis soixante ans. M. des Groseliers retourna sans avoir réussi dans
son entreprise, quoiqu'il fût sûr que la Rivière étoit dans la Baye où
il faisoit ses recherches.
M. Bayly, qui s'étoit soutenu avec les provisions qu'il avoit apportées
d'Angleterre, tomba dans une horrible frayeur au passage des Oies qui
commencerent à se rendre du Nord au Sud. C'étoit la marque que le froid
alloit augmenter, & que l'hiver dont il n'avoit encore senti que les
approches devoit être extrémement rude. Quelle attente pour lui & pour
ses gens! N'ayant néanmoins aucune espérance de pouvoir gagner un climat
plus temperé, il commença par se précautionner contre l'excès du froid
en faisant couvrir toutes les hutes des peaux qu'il avoit & de celles
que les Sauvages lui apporterent en abondance. Il fit couper une grande
quantité de bois, afin de l'avoir prêt autour du Fort dans les tems où
il n'espéroit pas que ses gens pussent supporter la rigueur de l'air. Il
envoya sa Chaloupe à la pointe de Confort, entre la Rivière Rupert &
l'Isle de Charlton, pour y ramasser des coquillages dont on pouvoit
tirer une espece d'huile qui servoit au defaut de chandelles, secours
absolument nécessaire dans un Païs où les nuits sont si longues. Ensuite
s'imposant des loix séveres dans la distribution des alimens qui lui
restoient, il exhorta ses gens & les Sauvages qui avoient lié commerce
avec lui à faire de nouveaux efforts pour rendre leurs chasses plus
heureuses. Ils s'y employerent effectivement pendant huit jours avec un
peu plus de bonheur; mais il tomba tant de neige dans une seule nuit que
la terre en étant couverte à deux pieds de hauteur, il fallut abandonner
la chasse. Les Oyes & d'autres oiseaux de passage, qui continuoient de
traverser le Païs, voloient si haut, qu'il étoit impossible d'y
prétendre par les armes à feu. L'unique espérance qui leur resta fut que
la gelée durcissant bien-tôt la neige, on pouroit recommencer la chasse
& tuer toujours par intervalles quelques bêtes sauvages. M. Bayly à qui
l'on a reproché depuis d'avoir accordé trop facilement la communication
de ses vivres au Prince Sauvage & à ses gens, se justifioit en répondant
que toute compensation faite il avoit tiré plus de secours de ces
Barbares qu'il ne leur en avoit donné; sans compter qu'étant plus
entendus que les Européens à chasser dans des lieux qui sont autant
d'horribles précipices pour ceux qui ignorent comment il faut avancer au
milieu de la glace & de la neige; jamais nos Anglois n'auroient pû
trouver l'art de tuer le moindre animal au milieu de l'hiver.
Enfin le froid devint si perçant, la glace si dure, & la neige si
épaisse que les Sauvages confesserent eux-mêmes qu'ils n'avoient jamais
vû d'exemple d'un hiver si rigoureux. Mais ce qui fut beaucoup plus
terrible que le froid, c'est que la faim paroissant augmenter à mesure
que les provisions diminuoient, on se vit à la veille de manquer
tout-à-fait d'alimens. M. Bayly se reduisit comme tous ses gens à une
demie livre de biscuit par jour & un quarteron de viande salée. Le
Prince Sauvage à qui l'on déclara qu'il fallait renoncer au secours des
Anglois, se remit à chasser, au mépris de la saison, mais avec si peu de
succés que souvent dans quatre jours il ne tuoit pas une seule piece de
venaison. Soit que les bêtes sauvages se fussent retirées au Sud, soit
que gardant leurs tanieres dans ces froids extraordinaires, elles y
vivent quelque tems sans nourriture; soit enfin, comme les Sauvages le
prétendent, qu'elles s'entremangent dans leurs tanieres mêmes; on
couroit des jours entiers sans appercevoir sur la neige aucune trace de
leurs pas. Dans une chasse où nos Anglois accompagnerent les Sauvages,
sur le recit d'un de ces Barbares qui avoit decouvert la piste de
quelques bêtes, on tua deux Ours blancs d'une prodigieuse grosseur; mais
ces animaux, affamés eux-mêmes, avoient attaqué si furieusement les
chasseurs, qu'ils avoient tué plusieurs Sauvages & blessé deux Anglois.
M. Bayly en laissa un au Prince, & subsista de l'autre pendant quelques
jours.
On n'étoit encore qu'au milieu du mois d'Octobre, de sorte que ces
premiers embarras sembloient annoncer de cruelles extrémités dans le
cours de l'hiver. La neige avoit déja sept ou huit pieds de hauteur; &
la nécessité de l'écarter presque continuellement des huttes n'étoit pas
une peine médiocre. M. Bayly en exhortant ses gens à la patience leur
annonça, que si le tems ne s'adoucissoit point, ou si la chasse ne
devenoit pas plus abondante dans l'espace de quinze jours, la portion de
nourriture seroit réduite encore à la moitié. Cette crainte faisoit déja
trembler tout le monde, lorsque le 23 d'Octobre on vit paroître un grand
nombre de Perdrix aussi blanches que la neige. Nos Anglois en tuerent
d'abord cinquante, qui leur firent un festin délicieux; mais le bruit de
la poudre les ayant bien-tôt effarouchées, l'approche en devint si
difficile, qu'en huit jours de tems ils n'en purent tuer que douze. Il
fallut se cacher dans la neige pour les surprendre, & la violence du
froid y fit périr trois hommes. M. Bayly eut le visage gelé,
c'est-à-dire que son nez, ses levres, ses oreilles & plusieurs endroits
de ses joües devinrent absolument insensibles & demeurerent dans cet
état jusqu'à la fin de l'hiver.
Le 25 de Janvier il arriva au Fort trois Indiens qui apporterent un
Castor & trois douzaines de Perdrix. C'étoient des Chasseurs du Prince
qui s'étoient fort écartés de leur habitation, & qui avoient risqué de
passer plusieurs nuits dehors, ce qu'aucun de leurs Compagnons n'osoit
entreprendre. Ils apportoient leur proie à M. Bayly plus volontiers qu'à
leur Prince, dans l'espérance d'obtenir quelques verres d'eau de vie,
dont il restoit encore plusieurs barils aux Anglois. Ils raconterent
qu'à plusieurs journées de la Rivière ils avoient trouvé quelques corps
morts, qu'ils croyoient être de la Nation des Onachanves, parce qu'elle
avoit été en guerre avec celle des Nodwayes, & qu'elle en avoit beaucoup
souffert. Le premier de Février on s'apperçut sensiblement qu'il
dégeloit, & ce changement dura trois jours. Les Anglois n'avoient pas
senti jusqu'alors, qu'en vivant presqu'uniquement de viande salée ils
avoient gagné le scorbut. Mais quoique leurs douleurs devinssent
cuisantes pendant le degel, ils profiterent si heureusement de cet
intervalle pour la chasse des perdrix, que pénétrant dans des lieux où
elles n'étoient point encore effrayées, ils en tuerent un fort grand
nombre. Cependant la gelée recommença le 4, & fut en deux jours plus
insuportable que jamais. La provision de perdrix qu'on avoit faite, &
quelques autres animaux qu'on avoit tués dans le même tems, servirent à
faire passer assez tranquillement le reste du mois.
Au commencement de Mars il arriva plusieurs Indiens des Nations
écartées, qui construisirent des Hutes à l'Est du Fort, se proposant d'y
passer le reste de l'hyver pour être à portée de trafiquer au
commencement du printems. Ceux qui se trouverent les plus voisins du
Fort, étoient de la Nation des Cuscudahs. Leur Prince envoya dire à M.
Bayly de lui venir parler. Cette sommation parut incivile aux Anglois, &
quoiqu'il ne soit pas question de politesse avec des Barbares, M. Bayly
ne jugea point à propos de les accoutumer à ces airs de hauteur. Il
sortit du Fort le 23 de Mars, accompagné de Jean Abraham & de dix autres
de ses gens. Mais au lieu de se rendre aux Hutes du Prince des
Cuscudahs, il affecta de passer outre, & d'aller jusqu'à la pointe de
Confort, aux Tentes des autres Nations, où il acheta toute la viande
fraiche qu'on voulut lui ceder.
Le Prince des Cuscudahs prit la peine de venir lui-même au Fort le 27.
Il se fit précéder de six de ses gens pour annoncer son arrivée. Elle ne
produisit pas beaucoup de changement parmi les Anglois. On le conduisit
au Gouverneur, qui lui fit donner un verre d'eau-de-vie, & qui attendit
ensuite ce qu'il avoit à lui demander. Le Prince Sauvage lui dit qu'il
avoit apporté peu de castors, parce qu'il avoit été obligé d'en envoyer
cette année un grand nombre en Canada; mais qu'il avoit néanmoins
quelques belles peaux, dont il étoit prêt à faire l'échange. Il ajouta
que pour marquer son affection au Gouverneur il vouloit l'avertir que la
Nation des Nodwayes, sur les Terres desquels il avoit passé, étoit
résolue de venir au printems attaquer & détruire les Anglois. Ensuite il
fit présent à M. Bayly d'une fort belle peau, qu'il avoit apportée pour
lui.
Le 31 de Mars on commença de tous côtés à voir paroître les oyes, les
canards, les outardes, & plusieurs autres sortes d'oiseaux qui annoncent
l'approche du printems. Les Anglois en prirent un si grand nombre qu'on
se trouva dans l'abondance au Fort. Pendant ce tems-là les Indiens
étoient toujours dans leurs cahutes. Le bruit s'étoit répandu parmi eux,
qu'ils devoient être attaqués par quelques Nations Sauvages que les
Missionaires avoient animés contr'eux, parce qu'ils tournoient leur
commerce du côté des Anglois. Les François du Canada n'avoient pas
employé moins d'artifices pour les empêcher de nous apporter leurs
pelleteries. Ils les leur avoient payées beaucoup plus cher; & quelque
tems avant l'hyver, ils étoient venus former un Établissement à huit
journées de chemin du Fort Anglois de la Rivière de Rupert. M. Bayly
mit en délibération s'il ne devoit pas transporter son Établissement
dans un autre lieu. Le Conseil fut assemblé le 3 d'Avril 1674. L'opinion
de M. Bayly fut de quitter un lieu dangereux. Mais le Capitaine Cole
soutint que ce changement le seroit encore plus. Ce fut pendant ce débat
que M. de Groseliers arriva heureusement au Fort avec quelques-uns de
ses gens. Il fut d'avis que sans abandonner le Fort, qui étoit en état
de faire une bonne défense, il falloit aller trafiquer dans d'autres
lieux avec les Barques, & prendre pour cela le tems où les Nations
Indiennes dont on avoit à se défier, seroient occupées à la chasse.
Pendant ce tems-là les Indiens qui étoient venus pour le trafic,
bâtirent leurs Wigawams ou leurs Hutes fort près du Fort; & se
retranchant avec presqu'autant d'habileté que les Anglois, ils avoient
étendu si loin leurs palissades qu'elles touchoient presqu'aux nôtres.
Cependant la communication étoit encore assez libre. Un de ces Barbares,
devenu jaloux de sa femme, & l'ayant trouvée dans le Fort des Anglois,
tira une hache qu'il portoit cachée sous son habit, & la blessa
mortellement à la tête. La crainte d'être puni lui fit prendre aussi-tôt
la fuite dans les bois. Un exemple si dangereux porta M. Bayly à donner
ordre qu'on ne reçût plus dans le Fort que le Prince de Cuscudah, avec
un petit nombre de ses principaux Courtisans, & l'on mit à la porte une
garde bien armée.