commerce préjudiciable au Traité.
4º. Que les Anglois possederoient les Terres dont les Creeks ne
faisoient point d'usage; mais à condition qu'à l'établissement de chaque
Ville nouvelle les Chefs Anglois s'assembleroient avec les Chefs des
Creeks, pour régler les limites de chaque Territoire.
5º. Que les Creeks rendroient tous les Nègres qui s'étoient sauvés des
Habitations Angloises, & qu'ils les conduiroient eux-mêmes, ou à
Charles-town ou à Savannah, ou à Patachucola, à condition qu'on leur
payeroit pour chaque Nègre deux habits, ou l'équivalent en autres
effets; & que pour les Nègres qui prendroient la fuite en retournant
chez les Anglois, & que les Creeks pourroient tuer & representer morts,
on payeroit seulement un habit ou l'équivalent.
6º. Que les Creeks ne recevroient point dans le Pays d'autres Blancs, &
n'aideroient pas d'autres Nations à s'y établir.
Les Chefs Indiens mirent à ce Traité la marque de leurs familles.
C'étoit faire beaucoup que de lier si solemnellement ces Barbares. M.
Oglethorpe chargea MM. Saint Julien & Scott de présider à la
continuation des ouvrages, & se rendit à Charles-town pour retourner
de-là en Angleterre.
Le 14 de Mai on vit arriver, à la nouvelle Ville de Savannah, le
_Jacques_, Vaisseau de cent tonneaux, commandé par le Capitaine Yoakley,
avec un bon nombre de Passagers, & des provisions pour la Colonie. Il
s'approcha contre la Ville, où il reçut le prix qui avoit été proposé
pour celui qui remonteroit le premier la Rivière jusqu'à ce lieu. Il
trouva l'entrée & le Canal fort bon pour des Vaisseaux d'un beaucoup
plus grand poids que le sien. M. Yoakley apportoit des secours
considérables pour la Colonie. On appliqua les sommes d'argent à divers
usages: Une partie fut employée à des usages religieux, c'est-à-dire, à
la construction d'une Église, & au salaire des Ministres & des Maîtres
d'École. L'Agriculture & la Botanique en emporterent aussi une grande
partie. Il se trouvoit déja 14822 livres sterling de dépenses utiles. Le
nombre des Habitans de Savannah montoit à 618 personnes, c'est-à-dire
320 hommes, 113 femmes, 102 garçons, & 83 filles, entre lesquels on
comptoit 21 Maîtres & 106 Domestiques qui avoient fait le voyage à leurs
dépens, & sans autre engagement que leur volonté.
Avant que de partir pour l'Europe, M. Oglethorpe envoya M. Jones pour
faire un Traité d'alliance & de commerce avec la Nation des Chactaws.
Tel étoit l'état de la Georgie en 1733, lorsque mon fils revint de la
Jamaïque à Londres. Il s'employa aussi-tôt pour obtenir du Ministère, de
nouveaux secours d'hommes & de provisions, & sur tout pour procurer à la
Colonie quelques pièces d'artillerie, sans lesquelles on n'est jamais
sûr de contenir les Indiens dans la soumission. Mais l'année suivante,
M. Oglethorpe arriva lui-même à Londres, ayant à Bord le Mico
Tomochichi, la Reine Senauki sa femme, le Prince Toonakouki leur neveu,
avec Hispilli, Chef de la Guerre, & cinq autres Chefs, nommés Apakouski,
Stimalcki, Sintouki, Stingvitski, & Umpiki. Ils furent logés à l'Office
de Georgie, dans la Cour du vieux Palais, où l'on prit soin qu'il ne
leur manquât rien. On les fit habiller proprement, & la Cour étant alors
à Kensington, ils y furent conduits par les Officiers du Roi. Tomochichi
présenta au Roi quantité de plumes d'aigles, qui sont le plus
respectueux de leurs présens, & lui fit ce discours.
»Je vois aujourd'hui la Majesté de votre face, la grandeur de votre
Maison, & le nombre de votre Peuple. Je suis venu pour le bien de toute
la Nation, qui se nomme les Crecks, renouveller la paix qu'ils ont
depuis longtems avec les Anglois. J'ai fait un long voyage dans mes
vieux jours, quoique je n'en aie aucun avantage à recueillir pour
moi-même. Je suis venu pour le bien des enfans de la Nation des Crecks,
afin qu'ils puissent être instruits dans la science des Anglois. Ces
Plumes sont des Plumes d'Aigle, qui est le plus léger de tous les
Oiseaux, & qui fait le tour de toutes les Nations. Elles signifient
parmi nous la paix & l'union. Nous vous les présentons, ô grand Roi,
comme le signe d'une Paix éternelle. Ô grand Roi, s'il vous plaît de me
charger de vos ordres, je les rapporterai fidellement à tous les Rois de
la Nation des Crecks.»
Le Roi fit une réponse gracieuse à ce discours, en assurant Tomochichi
de son amitié & de sa protection. Le jour suivant un Indien de sa suite
mourut de la petite vérole, & fut enterré à la mode de leur Pays, dans
le Cimetiere de Saint Jean. On enveloppa le corps dans deux couvertures
de laine; on mit une planche dessus & une dessous, qui furent liées avec
une corde, & dans cet état on l'enferma dans un cercueil. Il n'y eut de
présent à la sépulture que Tomochichi, trois ou quatre de ses gens, le
Marguillier de l\'Église de Saint Jean & le Fossoyeur. Lorsque le corps
fut mis dans la fosse, on y jetta les habits du mort, avec quantité de
colliers de verre, & quelques pièces d'argent. On n'oublia point d'y
jetter aussi une petite plaque de cuivre, sur laquelle on avoit gravé le
nom du mort, sa Nation & le sujet de son voyage.
Les Ambassadeurs Creeks passerent quelques mois en Angleterre, pour
attendre un secours extraordinaire qui se préparoit du côté de
l'Allemagne, & que les sollicitations de mon fils ne servirent pas peu à
faire recevoir. C'étoient des Emigrans de l'Archevêché de Saltzbourg,
qui ne firent pas difficulté d'aller à l'extrêmité du monde pour se
dérober aux persécutions de leur Archevêque. Ils s'embarquerent, avec
Tomochichi & toute sa suite, à bord du Vaisseau _le Prince de Galles_,
sous le commandement du Capitaine Georges Dumbar, qui étoit un des
meilleurs amis de mon fils. Ils arriverent le 27 de Décembre à Savannah,
d'où M. Dumbar écrivit aussi-tôt cette Lettre à mon fils.
Nous avons heureusement atteint la Côte de la Georgie, & les rives de la
Savannah. En débarquant dans la nouvelle Ville du même nom, j'appris que
les Espagnols avoient passé la Rivière d'Ogeeche; je remis à la voile
aussi-tôt pour aller faire mes observations sur les Côtes. Tomochichi
m'auroit accompagné si ses affaires ne l'avoient forcé de retourner chez
les siens; mais trois Chefs de la même Nation se sont offerts à me
suivre, & sont effectivement avec moi.
Le 8 de Janvier, j'arrivai à Thunderbolt, où les Habitans de cette
Colonie ont si bien nettoyé le terrain & l'ont semé avec tant
d'industrie, qu'ils ne peuvent manquer de recueillir une Moisson
abondante à la première saison. Ils y ont déja bâti plusieurs maisons, &
tous leurs projets s'avancent fort heureusement. Le soir je passai à
Skidaway, où les progrès me parurent encore plus considerables, soit
pour la culture des terres, soit pour la construction des édifices. On
s'est d'ailleurs assez bien fortifié dans ces deux nouvelles Places de
la Georgie. La garde s'y fait la nuit & le jour avec une régularité
extrême. J'ai laissé, suivant mes ordres, quatre canons dans chacune.
C'est autant qu'il est nécessaire pour tenir les Indiens dans le
respect. Le 9 je continuai ma route, & sortant de la Savannah, je pris
au Sud, en visitant non seulement les Côtes, mais toutes les petites
Isles, jusqu'à celle de Jekil qui est à l'embouchure de la riviere
d'Altamaha; mais je ne trouvai nulle part ni d'Espagnols ni d'autres
Ennemis, & les Indiens que je rencontrai me comblerent de caresses. Je
suis retourné le 19 à Savannah, d'où je vous écris par le Hopewell, qui
va mettre à la voile. Je ferai ici ma carguaison. Je suis en marché pour
800 barils de ris, pour de la poix, du tar, & d'autres productions
naturelles de la Georgie, dont j'espere de l'avantage. Que ne doit-on
point attendre de cette belle Colonie, lorsqu'elle sera fortifiée &
soigneusement cultivée?
Au mois de Mai 1735, les Habitans de Savannah avoient fini
presqu'entierement leur Fort, & leurs maisons, dont la plûpart sont de
brique, étoient déja en fort grand nombre. Au commencement de Janvier de
l'année suivante, cent cinquante Montagnards Écossois arriverent à
Savannah, dans le dessein de s'établir sur la frontiere de cette Colonie
qui touche aux Terres des Espagnols. Ils s'arrêterent quelque tems à
Savannah, pour attendre M. Oglethorpe qui devoit y retourner de Londres;
mais ennuiés de son retardement, ils se rendirent d'eux-mêmes sur les
bords de la riviere Alatamaha, & s'y firent un établissement à douze
mille de la mer. Ils commencerent par construire un petit Fort, où ils
mirent quatre pièces de canon qu'ils avoient apportées. Ils bâtirent un
Corps-de-Garde, un Magasin, une Chapelle, & plusieurs Barraques
ausquels ils donnerent le nom de Darien.
Le 5 de Février, deux Vaisseaux, l'un nommé le Symonds, sous le
Capitaine Cornish, & l'autre Thelondon Marchant, sous le Capitaine
Thomas, ayant à bord M. Oglethorpe & trois cens hommes, passerent la
Barre de Tybée, & mirent à l'ancre dans la route de Savannah. M.
Oglethorpe visita l'Établissement de Tybée, pour en reconnoître les
progrès. Le 6, il arriva au Port de Savannah, où il fut reçu, avec une
décharge de l'artillerie, par tous les Citoyens sous les armes. Son
premier soin fut de faire bâtir une Église solide, & construire un Quai
au long de la Rivière. Il forma une Compagnie de cent hommes pour
achever les fortifications, & pour percer des chemins de communication
d'un Établissement à l'autre. Outre celui des Saltzbourgeois, qui
avoient fondé une Ville nommé Ebenezer, celui des Écossois, qui portoit
le nom de Darien, & ceux de Anglois, qui s'étant dispersés dans les
endroits les plus fertiles du Pays, en avoient formé plusieurs autres
dont j'ai déja rapporté les noms. Une Colonie de Suisses rassemblés à
Calais en 1734, où les Vaisseaux d'Angleterre les étoient allé prendre
avec la permission de la Cour de France, & rendus enfin à la Georgie
dans le cours de la même année, avoit jetté aussi les fondemens d'une
Ville nommée Purysbourg, du nom de M. Pury leur Chef.
Le 7, tous les Chefs de la Colonie Suisse, dont les principaux étoient
M. Hutor, Berenger de Beausain, M. Holzindorff, & M. Fissley Dechillon,
vinrent faire leurs complimens à M. Oglethorpe, & lui communiquer l'état
de leur établissement. Le jour suivant M. le Baron Vankeek, Chef des
Saltzbourgeois, accompagné de deux Ministres, vint d'Ebenezer, à la
priere de son Peuple, pour supplier M. Oglethorpe de trouver bon que
leur Établissement fût transféré du lieu où il étoit, à l'embouchure de
la Rivière, & que les nouveaux Saltzbourgeois qui étoient arrivés avec
lui eussent la liberté de se joindre à leur Colonie. M. Oglethorpe se
rendit à Ebenezer avec le Baron, pour examiner les raisons qu'ils
avoient de souhaiter ce changement. La distance est d'environ une
journée de chemin. Il fut surpris de trouver déja un pont de brique,
long de quinze pieds & large de dix, bâti sur la riviere, quatre bons
édifices de charpente pour l\'Église & les Écoles, un Magasin public, un
Corps de Garde, & quantité de maisons, que les Saltzbourgeois étoient
resolus d'abandonner pour s'établir dans un autre lieu. Il s'efforça de
leur ôter cette pensée; mais leurs raisons leur paroissant les plus
fortes, il fut obligé de se rendre à leurs prieres & à leurs larmes. Le
lieu où il leur permit de fonder une autre Ville a pris le nom du nouvel
Ebenezer. M. Oglethorpe alla prendre possession le 12, de l'Isle de
Saint Simon, où il arriva en deux jours. Il y laissa du monde pout bâtir
un Fort & s'y former aussi un établissement.
Ensuite il visita les Écossois dans leur Ville de Darien, dont il trouva
les ouvrages fort avancés, & la campagne déja changée de forme aux
environs. Étant retourné quelques jours après à l'Isle de Saint Simon,
il n'admira pas moins la diligence des gens qu'il y avoit laissés. Le
Fort dont il avoit tracé le plan devoit être flanqué de quatre Bastions,
défendus par un large fossé & par quelques ouvrages exterieurs. Il avoit
déja pris la forme, & l'entreprise fut achevée au mois d'Avril de la
même année. Derriere le Fort, M. Oglethorpe marqua le lieu d'une bonne
Ville; & distribuant le terrain à ses gens, il les exhorta à profiter de
la saison pour la culture des terres autant que pour les édifices.
Après son retour de l'Isle de Saint Simon, le Mico Tomochichi & son
neveu vinrent le visiter à Savannah avec un corps de leur Nation, & lui
apporterent une si grande quantité de Chevreuils, que pendant plusieurs
jours toute la Colonie n'eut pas d'autre nourriture. Ils lui dirent que
leur dessein étoit d'aller à la chasse du buffle jusqu'aux frontieres
des Espagnols. Mais jugeant par quelques mots qui leur échaperent, qu'il
pensoient à tomber sur les Gardes de l'Espagne, il leur proposa, dans
cette crainte, de partir avec eux & de les accompagner. Tomochichi le
prit au mot, en lui disant qu'il étoit bien aise de lui faire voir
jusqu'où s'étendoient les Terres de sa Nation. Le premier jour ils le
conduisirent dans une Isle qui est à l'entrée du Sund de Jekil, où il
fut charmé de la situation d'un lieu qui lui parut commander absolument
les embouchures de cette Rivière. Il y laissa un parti d'Écossois, sous
la conduite de M. Hugh Mackay, & leur ayant tracé le plan d'une Ville,
il la nomma Saint André. Toonakouki, neveu du Mico, ayant tiré par
hazard une montre qu'il avoit reçuë à Londres de M. le Duc Cumberland,
on en prit occasion de donner à l'Isle le nom d'_Isle de Cumberland_.
Le jour suivant, ils passerent le Clothogotheo, qui est une branche de
la Rivière d'Alatamaha, après laquelle ils découvrirent une autre Isle,
de la longueur d'environ seize milles, qui charma leurs yeux par les
multitudes d'Orangers, de myrthes, & de vignes sauvages qu'ils y
apperçûrent. On lui donna le nom de l'_Isle Amelie_. Le troisiéme jour,
étant assez près des Vedettes Espagnoles, M. Oglethorpe remarqua que
ses Indiens sembloient se disposer à leur aller faire une insulte. Il
eut assez de pouvoir sur Tomochichi pour l'en empêcher, & descendant la
Rivière de Saint Jean, il doubla la pointe de Saint Georges, qui est du
côté Septentrional de cette Rivière, & le point le plus Méridional du
Domaine des Anglois, dans le Continent de l'Amérique. Les Espagnols ont
une Garde de l'autre côté de la Rivière.
M. Mackay, dont on a déja cité le nom, ayant reçu ordre de faire par
terre le voyage de Darien à Savannah, pour mesurer l'éloignement, trouva
70 milles de distance en droite ligne, & 90 par les chemins
pratiquables.
La Ville de Savannah est augmentée aujourd'hui jusqu'à 140 Maisons
régulieres, outre les Barraques & les Magasins. Elle a une Cour de
Justice, qui se tient toutes les semaines. Avec les Villes d'Ebenezer,
de Purysbourg, & les autres lieux que j'ai nommés, on fonda, dans le
cours de la même année, la Ville d'Augusta, dans un canton fort
agréable, & si fertile, qu'un arpent de terrain produit près de trente
boisseaux de bled d'Inde, qui est l'aliment ordinaire pour toutes les
personnes du commun, & qui continuera vraisemblablement de l'être, comme
dans nos autres Colonies du Continent. Augusta de la Georgie s'est déja
fait un commerce fort avantageux avec les Indiens; & le voisinage de
tant de Nations, avec lesquelles le tems ne manquera point de la lier,
pourra la rendre quelque jour un de nos meilleurs Établissemens. Elle
est par eau à deux cens trente six milles de l'embouchure de la Rivière,
& les plus grandes Barques peuvent descendre jusqu'à la Ville de
Savannah. Il s'y rend au printems une multitude d'Indiens de la Caroline
& de la Georgie. On y compte déja près de six cens Blancs, & les
Directeurs y entretiennent une petite Garnison, qui sert beaucoup à
fortifier le commerce par la sûreté qu'elle y établit. La Ville est
située sur un terrein assez élevé, au bord de la Rivière. On a ouvert
des chemins de plusieurs côtés, de sorte qu'on peut aller sûrement par
terre d'Augusta à Ebenezer, à Savannah, & dans les Habitations des
Cheokees, qui sont au Nord-Ouest d'Augusta. Les Crecks sont à l'Ouest;
leur principale Habitation se nomme Cowetas, à deux cens milles
d'Augusta; & sur leur frontiere, on a bâti un petit Fort nommé Alhamas.
Au delà des Crecks on trouve les Chickesaws, qui habitent les bords de
la Rivière de Mississipi; de sorte qu'en faisant alliance avec cette
Nation nous pouvons participer au commerce de ce grand Fleuve.
On a formé quantité d'Habitations au Sud de Savannah, dont les
principales portent le nom de Highgate & de Hamstead; le reste de la
Province commence à n'être pas plus désert. L'Isle de Saint-Simon se
peuple aussi, & la Ville de Frederica est déja fort augmentée. Dans le
voisinage est une belle prairie de trois cent vingt arpens, où l'on
nourrit toutes sortes de bestiaux. À quelque distance, M. Oglethorpe a
formé un Camp pour le Regiment qui porte son nom. Il a distribué des
terres aux Soldats, dont la plûpart sont mariés; & dès la première
année ils ont produits 55 enfans. Les Habitans de Frederica ont commencé
à faire de la biere & d'autres liqueurs. Les femmes des Soldats filent
du cotton du Païs. Il y a dans cette Ville une Cour de Justice, qui
préside à la partie méridionale de la Province, & qui a le même nombre
d'Officiers que celle de Savannah.
La Georgie étoit une partie de la Caroline, & c'est à ce titre que les
Propriétaires de la Caroline ont vendu leur droit à la Couronne. C'est
une preuve fort claire, que les Espagnols qui ont reconnu le droit des
Anglois sur la Caroline dans tous leurs Traités avec l'Angleterre,
seroient mal fondés à former des prétentions sur la Georgie, comme ils
l'ont tenté nouvellement.
La latitude de cette nouvelle Colonie, qui est entre 29 & 32 degrés,
montre quelle doit être l'excellence du climat & du Terroir pour les
Habitans & pour les fruits de la terre. Outre les productions naturelles
du Païs, on a déja remarqué qu'il est favorable à toutes les semences &
à toutes les plantes de l'Europe.
Il n'y a personne qui ne sente de quel avantage la Georgie est aux
Anglois pour la sureté de leur commerce & de toutes les autres Colonies
dans le Continent de l'Amérique. C'est une garde continuelle contre les
Espagnols; car Savannah, qui en est la Capitale, ne se trouve qu'à 77
milles au Sud-Ouest de Charles Town, Capitale de la Caroline, & à 150
milles au Nord-Est de Saint Augustin Capitale de la Floride Espagnole &
le plus grand obstacle au commerce Anglois entre le Golfe du Méxique &
leurs Provinces.
On pourroit s'imaginer qu'un Païs aussi désert que les Anglois ont
trouvé la Georgie, étoit couvert d'arbres, qui pouvoient rendre l'air
mal sain pour les Habitans. Mais on ne s'est apperçu de rien qui ait
confirmé cette crainte. À mesure qu'on nettoiera le terrain, ce qu'on a
fait jusqu'ici sans relâche, il arrivera que ces arbres dont la quantité
seule est incommode, tourneront à l'avantage des Habitans. Les plus
communs sont le Chêne, l'Orme, le Cèdre, le Noyer, le Cyprès, le
Myrthe, la Vigne & le Murier. C'est du dernier qu'on espere le plus; &
la principale attente de tous ceux qui sont allés former la Colonie, est
fondée sur les vers à soye. Dès le premier embarquement, deux ou trois
Piemontois firent le voïage pour apprendre aux Habitans la methode
d'élever les vers. Ils y porterent des oeufs d'Italie, & les premières
experiences furent si favorables qu'on en vit bien-tôt quelque fruit en
Angleterre. Le Chevalier Thomas Lombe à qui l'on envoya pluueurs paquets
de soye de la Georgie, & qui passe avec raison pour l'homme du monde le
plus entendu dans ces matiéres, en ayant fait l'épreuve à Derby avec sa
machine, assura «que cette soye étoit la meilleure qu'il eût jamais vûë,
& qu'elle surpassoit celle qu'on appelle la superfine du Piemont.» On
est donc sûr de la qualité; & ce qui manque encore est un nombre
d'Ouvriers suffisant pour nous en procurer une grande abondance. Les
autres productions de la Georgie sont les mêmes que celles de la
Caroline. L'avenir nous apprendra s'il s'y trouve des mines; mais
quoique rien n'empêche encore de s'en flatter, ce n'est pas cette
espérance qui a fait naître la Colonie, & l'on peut se borner aux
richesses exterieures du Païs, sans fatiguer la terre jusque dans ses
entrailles. Le prix des vivres & des denrées y est déja fort
médiocre.[D] Le boeuf y est à deux sols la livre; le porc & le veau au
même prix, le mouton à quatre sols, la bierre forte à trois sols la
quarte, le cidre à quatre sols, le vin de Madère à douze sols, le thé à
un écu la livre, le caffé à dix-huit sols, la fleur de farine à un sol,
le ris à cinquante quatre sols le quintal.
[Note D: Cette évaluation est suivant la monnoye d'Angleterre, de
sorte que c'est à peu près le double en monnoye de France. On sçait que
l'Établissement de la Georgie a été ruiné par les Espagnols: mais il se
rétablit.]
SUPPLEMENT À L'HISTOIRE DE LA BAYE DE HUDSON.
Mon Fils s'étant associé à la nouvelle Compagnie qui a recommencé le
commerce de Pelleterie dans la Baye de Hudson, m'a communiqué le Mémoire
qu'il a fait faire de l'état de cette entreprise, & de ce qui s'est
passé dans ce Pays-là depuis les premières Relations des Anglois & des
François.
On sçait qu'en 1576 le Capitaine _Martin Frobisher_ entreprit son
premier voyage pour la découverte d'un passage à la Chine & au Cathay,
par le Nord-Ouest, & que le 12 de Juin ayant découvert la Terre de
Labrador à 63 degrés huit minutes, il entra dans le Détroit auquel il a
donné son nom. Il revint en Angleterre le 1 d'Octobre. L'année suivante
ayant remis à la voile pour la même découverte, il regagna le même
Détroit, & tous ses efforts furent employés à lier quelque commerce avec
les Naturels du Pays, dans l'espérance d'en tirer les lumiéres qui
convenoient à son dessein; mais il les trouva si féroces qu'ils ne
chercherent qu'à le détruire avec tous ses gens. Il revint encore au
commencement de l'hyver; & le printems d'après il tenta pour la
troisiéme fois ce dangereux voyage, mais avec aussi peu de succès. Nous
avons ses trois Relations, qui ne contiennent que le détail de ses
périls & de ses craintes.
Six ans après, c'est-à-dire en 1585, Jean David partit de Darmouth dans
les mêmes espérances, parvint à la latitude de 64 degrés 15 minutes, &
continua de s'avancer jusqu'au 64e degré 40 minutes. L'année d'après
il alla jusqu'au 66e degré 20 minutes, & suivit les Côtes au Sud
jusqu'au 56e degré. Reprenant ensuite au 54e degré, il trouva une
Mer qui s'ouvroit à l'Ouest, & qu'il prit pour le passage qu'il
cherchoit; mais la saison devenant fort orageuse, il fut forcé de
retourner en Angleterre. Il recommença la même entreprise l'année
suivante.
Ce dessein fut ensuite abandonné jufqu'en 1607, qui est celle de la
découverte du Capitaine Henry Hudson. Il s'avança jusqu'à 80 degrés 23
minutes, sous un climat si froid que la seule Relation est capable de
glacer le Lecteur & l'Écrivain. En 1608, il se remit en Mer, & revint
sans avoir rien ajouté à ses découvertes. Deux ans après,
c'est-à-dire,[E] en 1610, il recommença encore le voyage, toujours
résolu de trouver un passage au Nord-Ouest. Il s'avança cent lieues plus
loin qu'on n'avoit encore fait, jusqu'à ce que l'excès du froid,
l'abondance des glaces, & la force du danger, l'obligerent de s'arrêter.
Se trouvant même coupé pour son retour, il passa l'hyver dans ces
terribles lieux, & son courage n'ayant fait que s'animer par le péril,
il continua au printems de pousser ses découvertes. Mais il fut pris par
les Sauvages avec sept de ses Compagnons.
[Note E: La Relation de M. Jéremie met faussement ce voyage en
1612.]
Le reste de ses gens n'eut point un sort plus heureux. Enfin il perit
d'une manière misérable, payant ainsi bien cher l'honneur d'avoir donné
son nom à cette Baye.
On a prétendu que c'étoient les Danois qui avoient fait cette
découverte, & qu'ils avoient appellé ce Détroit _Christiana_, du nom de
Christiern IV. qui étoit alors leur Roi régnant. Mais sans entrer dans
cette discussion, il est sûr du moins que c'est Henry Hudson qui a
pénetré le premier jusqu'au fond de la Baye.