réguliérement, & mettre de l'ordre dans ses affaires, ne l'empêchoient
point de suivre les vûës ausquelles il s'étoit attaché. Quelques jours
se passerent, pendant lesquels ses deux fils ne s'éloignerent point un
moment de ma maison. Je découvris aisément que mes filles les
souffroient sans répugnance, & je m'éloignois moins que jamais de ces
deux mariages. Mais lorsqu'on vint à s'expliquer ouvertement, il se
trouva que celle de mes filles, que l'aîné des Speeds aimoit le mieux,
étoit celle qui avoit du goût pour son frere, & qu'il en étoit de même
de l'autre. Ce caprice de l'amour suspendit tous nos projets; car malgré
l'extrême jeunesse de mes filles, je m'étois rendu au désir de M. Speed,
à la seule condition que ses deux fils passeroient un an ou deux à
Oxford ou à Cambridge avant que d'entrer dans les droits du mariage. Ils
me firent des plaintes de leur malheur, comme s'il eut dépendu de moi
d'y remedier. Je m'expliquai avec mes filles, que j'aurois cru trop
jeunes encore pour être capables de ces délicatesses de coeur. Mais en
m'assurant de leur soumission, elles me protesterent qu'il n'y avoit
qu'une déclaration absolue de mes volontés qui pût leur faire surmonter
leur inclination.
Je ne vis point d'autre ressource que d'envoyer les jeunes Speeds à
l'Université, dans l'espérance que le tems rendroit les uns ou les
autres plus raisonnables. Leur Pere y consentit à regret. Nous leur
permîmes d'écrire chacun à leur Maîtresse, c'est-à-dire, à celle en
faveur de qui leur coeur étoit prévenu; mais après l'aveu que mes deux
filles m'avoient fait, elles se crurent autorisées à refuser, chacune de
leur côté, des lettres qui ne flatoient pas leur inclination; & ce ne
fut qu'après en avoir rejetté plusieurs, qu'elles convinrent de se
remettre l'une à l'autre celles de l'Amant qu'elles auroient souhaité.
Cette comédie ne fut pas sans agrément pour moi. Mais M. Speed en étoit
inconsolable. Dans l'absence de ses enfans, il faisoit leur rolle, en
s'efforçant de tourner le coeur de mes filles vers celui dont chacune
d'elles étoit aimé. Je lui faisois sentir en vain que ce n'étoit que la
moitié de ce qu'il désiroit, puisqu'il n'y avoit pas moins de
changement à faire dans le coeur de ses fils.
Il arriva dans mon voisinage un événement qui changea beaucoup toutes
nos idées. M.... Chevalier Baronet fut assassiné dans son lit avec les
affreuses circonstances qui ont été connues du public. Son Frere, qui
étoit sans biens, se trouvant tout-d'un-coup l'héritier de ses richesses
& de son titre, me fit l'honneur de venir me demander une de mes filles
en mariage. Il s'étoit passé si peu de tems depuis l'infortune de son
aîné, que je ne pus me persuader que le désir de se marier lui fût venu
tout-d'un-coup. Mes soupçons étoient fortifiés par la demande qu'il me
faisoit de la cadette. Elle étoit la plus jolie, quoique sa soeur le fût
beaucoup aussi. Je m'expliquai avec politesse, sans m'ouvrir assez pour
lui faire connoître mes véritables inclinations. Mais je ne perdis pas
un moment pour approfondir la vérité de mes conjectures. Je fis appeller
Henriette ma seconde fille, & je lui demandai si elle connoissoit le
Chevalier. Sa rougeur m'instruisit mieux que ses réponses. Elle me dit
pourtant qu'elle l'avoit vû dans quelques maisons où elle s'étoit
trouvée avec sa mere. Je feignis d'être mieux informé. Elle me confessa
que depuis trois ou quatre mois il étoit passionné pour elle, & par
d'autres demandes, je lui fis avoüer qu'elle avoit reçu ses soins.
J'étois si bon pere que la confiance ne devoit rien couter à mes enfans.
Mes caresses, aidant autant que mes instances à faire parler Henriette,
elle m'apprit enfin qu'elle aimoit le Chevalier, & que le rolle qu'elle
avoit joué jusqu'alors à l'égard des jeunes Speeds, n'avoit été que pour
servir sa soeur aînée, qui n'avoit pas en effet d'inclination pour celui
de ces deux Amans qui en marquoit pour elle. Cet aveu ne me donnoit pas
plus de facilité à satisfaire M. Speed, & me jettoit dans un cruel
embarras du côté du Chevalier, à qui je n'avois point de raison honnête
à donner de mon refus, lorsque tout s'accordoit réellement en sa faveur.
Il étoit fort galant homme. Je pris le parti de lui ouvrir naturellement
mon coeur, en lui apprenant les engagemens que j'avois avec M. Speed, &
la bizarre passion de ses deux fils. Le Chevalier, qui comptoit sur le
coeur d'Henriette, ne parut point effrayé de cet obstacle. Il consentit
aisément à suspendre ses désirs, sur la seule promesse que je lui fis de
ne pas forcer l'inclination de ma fille. Je ne sçai comment je me serois
délivré de cet embarras, si la mort du fils aîné de M. Speed n'eût servi
au dénoument. L'aînée de mes filles, dont l'inclination pour lui s'étoit
fortifiée de plus en plus, tandis qu'il n'en avoit que pour Henriette,
en fut quitte pour de la douleur & des larmes; après quoi son coeur se
tourna facilement vers celui dont elle étoit aimée. M. Speed, consolé de
la perte de son fils par ce changement, ne tarda point à me l'apprendre
lorsqu'il s'en apperçut. J'entrai avec joie dans toutes ses
propositions, & le Chevalier n'ayant pas manqué de prendre le même tems
pour me renouveller ouvertement les siennes, j'eus la satisfaction de
voir mes deux filles heureuses par deux mariages aussi favorables à leur
goût qu'à leur fortune.
J'aurois eû trop à me louer des faveurs du Ciel, si le cours de tant de
prosperités n'eût jamais été interrompu. Trois mois après le Mariage de
mes filles, j'eus le malheur de perdre ma femme, que j'aimois avec la
plus constante passion. Elle étoit fille du celebre M. Rogers, qui avoit
passé vingt ans dans les Cours du Nord, chargé des plus importantes
affaires du Gouvernement. Il n'en avoit rapporté qu'un bien médiocre qui
s'étoit dissipé avec le mien dans les malheureux engagemens que nous
avions pris au sisteme de la Mer du Sud. Comme il vivoit encore dans une
heureuse vieillesse, j'avois eu la consolation, de lui procurer une vie
fort douce depuis le retablissement de mes affaires. Il me rendit ce
service avec usure par les soins qu'il prit pour calmer la douleur de ma
perte. Rien n'eut plus de force pour la moderer que son propre exemple.
Il me racontoit qu'étant à Copenhague en 1709, il avoit essuié la même
disgrâce par un accident beaucoup plus cruel. Il n'étoit pas moins
passioné que moi, pour sa femme, & toutes les demarches de sa vie se
rapportoient au bonheur d'une personne si chere. Étant au lit avec elle,
dans une chambre sans poële, parce qu'elle le n'en pouvoit supporter
l'odeur, il l'entendit se plaindre si souvent de l'excés du froid,
qu'ayant appellé ses domestiques, il leur donna ordre d'apporter près de
son lit un grand bassin de feu rempli de charbons allumés. L'air en
devint plus doux, & sa femme s'endormit comme lui; mais en s'éveillant
le matin il la trouva morte à son côté. Un malheur de cette nature, dont
il se reprochoit d'être la cause, le jetta dans un désespoir si
terrible, que n'en écoutant plus que les mouvemens, il resolut de se
délivrer de la vie par le même genre de mort qui lui avoit ravi sa
femme. Dès la nuit suivante, au lieu d'un bassin de charbon, il en fit
mettre plusieurs dans sa chambre, & se faisant un plaisir d'avaler la
vapeur empoisonnée, il se flatta de rejoindre bientôt ce qu'il aimoit.
Cependant, soit que ses domestiques eussent pris secretement des mesures
pour en empêcher l'effet, soit que son temperament se trouvât plus fort
que le poison, il ne parvint pas même à causer le moindre desordre dans
sa santé. Ce fut en réflechissant sur l'excés où sa douleur l'avoit
emporté, qu'il reconnut par degrés que le sort des hommes étant entre
les mains du Ciel, il est également contraire à la raison de se plaindre
de la mort & de la vie, & que la soumission seroit indispensable quand
elle ne seroit pas nécessaire. Cependant les plus sages réflexions ont
si peu de force contre le sentiment, que j'eus besoin d'une année
entiere pour mettre quelque modération dans mes regrets.
Je n'étois pas d'un âge auquel on pût donner encore le nom de
vieillesse. J'avois quarante-deux ans, & la fatigue de mes voïages
n'avoit point été assez violente pour alterer mon temperament. Cette
raison m'avoit fait penser, après la mort de ma femme, que la bienséance
ne permettoit plus à Mademoiselle Pelez de vivre chez moi, & sa propre
vertu lui avoit fait naître là dessus des scrupules. Cependant M. Rogers
même, qui demeuroit aussi dans ma maison, & mes filles, qui y étoient
continuellement, furent d'avis que ce changement n'étoit pas nécessaire.
Leur conseil renfermoit d'autres vûës que je ne penetrois pas. Ils
avoient jugé que la confiance & l'amitié qu'ils voyoient pour moi à
Mademoiselle Pelez, pouvoit être utile à ma consolation, & que tôt ou
tard je penserois peut-être à me lier plus étroitement avec elle. Ils
m'aimoient; ils me devoient tous leur bonheur; leur passion commune
étoit de contribuer au mien. Ce ne fut pas tout d'un coup néanmoins
qu'ils me firent l'ouverture de leurs idées. Ils commencerent par
Mademoiselle Pelez, dont ils voulurent connoître les dispositions. Après
avoir employé beaucoup d'adresse à les presentir, ils crurent
s'appercevoir que son attachement pour moi étoit aussi propre que
l'amour à lui faire recevoir agréablement la proposition de notre
mariage, & de ce moment, ils s'attacherent tous ensemble à m'en inspirer
le désir. Je n'ai pas compté de combien cette entreprise avoit précedé
la guerison de ma tristesse; mais il est certain que je fus très
longtems sans comprendre leurs intentions. Je voyois dans Mademoiselle
Pelez des bontés & des soins que je n'attribuois qu'à son amitié. Mes
enfans ne s'éloignoient pas un instant de chez moi, pour lui donner la
facilité d'être incessament comme eux dans mon appartement. Je
m'applaudissois de l'excellence de leur naturel, & je ne demandois pas
au Ciel d'autres plaisirs ni d'autres biens.
Enfin M. Rogers crut l'amour satisfait & la bienséance remplie par une
année de deüil. Il me proposa naturellement, pour la satisfaction de mes
enfans & pour la mienne, de m'engager dans un second mariage; & sans me
laisser le tems de répondre, il me parla de Mademoiselle Pelez comme
d'une femme à qui il verroit occuper avec joie la place de sa fille. Je
laisse toutes les objections qui furent prises encore de ma perte; mais
lorsque la raison m'eût fait confesser que les plus justes douleurs ne
peuvent être éternelles, j'eus peine à me persuader qu'une fille de
vingt ans pût accepter l'offre de ma main. On n'attendoit que cette
difficulté pour m'assurer qu'on ne tarderoit point à la détruire. Sur le
champ M. Rogers passa chez Mademoiselle Pelez; & me l'ayant amenée, je
fus surpris de lui entendre dire, que la proposition qu'elle venoit de
recevoir étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux. En vain je
combattis & ses bontés, & mes propres désirs, qu'un incident si flatteur
fit naître avec plus d'empressement que je ne m'en serois défié. Je lui
representai mon âge, sa jeunesse & ses esperances. Enfin lui entendant
repeter qu'elle se devoit toute entière à son père & à son bienfaiteur,
je lui proposai mon Fils, qui n'avoit besoin que de peu d'années pour
être en état de lui offrir son coeur & de l'épouser avec plus d'égalité.
Elle se plaignit d'être moins heureuse à m'inspirer de la tendresse que
de la génerosité & de la compassion, & la fin de ce combat fut de regler
le jour de notre mariage.
Je me dois ce témoignage, que l'estime & l'amitié étoient encore les
seuls sentimens qu'elle m'eût inspirés. Ma complaisance pour mes enfans
fit le reste. Mais que de charmes ne decouvris-je point dans cette
aimable Espagnole, lorsqu'elle m'eût rendu le maître de son coeur & de
tout son bien. Tout ce que je devois à la fortune ne me parut pas
comparable à ce nouveau bienfait. Aussi ne puis-je représenter la
douceur de ma vie, ni l'air de prospérité & de joie qui sembloit
distinguer ma famille entre les plus heureuses de Londres. Il ne me
restoit qu'un fils, dont l'établissement ne pouvoit me causer
d'inquiétude. Mon Étoile me dispensa encore de ce soin, en lui procurant
une fortune independante de moi.
Ma femme m'ayant donné un fruit de notre mariage dès la première année,
il sembloit que cet accroissement d'héritiers retranchât quelque chose
aux espérances de mon Fils. Quoique je fusse assez riche pour ne pas
craindre de laisser pauvre aucun de mes enfans, je songeai aussi-tôt à
faire tout ce qui dépendroit de moi pour celui qui avoit les premiers
droits à mes soins. Je pensois à lui ceder la part que j'avois au fond
du commerce de la Jamaïque, & même à le faire partir pour cette Colonie
avec un Vaisseau richement chargé dont je voulois lui abandonner la
propriété. Mais l'amitié avoit déja pourvû à son établissement dans le
coeur de M. King. Ce riche vieillard se trouvoit sans autres héritiers
que des parens qu'il connoissoit à peine, & dont la parenté même étoit
fort obscure. Il avoit pris de l'inclination pour mon Fils. Aussi-tôt
qu'il m'en vit un de ma seconde femme, il forma la résolution d'adopter
l'autre; & ce qui n'étoit encore qu'un projet pour l'avenir, lui parut
une nécessité pressante lorsqu'il eut appris que je destinois mon fils
pour la Jamaïque. Il ne s'ouvrit à moi que pour obtenir mon
consentement; & sans me communiquer le détail des articles, il institua,
par un Acte dans les meilleures formes, mon fils pour son héritier
principal. Sa succession valoit mieux que tout mon bien. Aussi mit-il,
pour la première clause de l'adoption, que mon fils renonceroit à mon
héritage, & prendroit même son nom en se mariant. Il n'eut pas la
consolation de joüir longtems du fruit de sa générosité; mais ne voulant
pas quitter la vie sans avoir achevé son ouvrage, il souhaita au lit de
la mort de voir célébrer à ses yeux le mariage de l'héritier qu'il
s'étoit donné. Il avoit consulté ses inclinations pour lui choisir une
femme qui n'étoit pas sans bien, & qui méritoit encore plus
l'attachement d'un honnête homme par son esprit & son mérite. Cependant
comme les plus belles espérances se trouvent quelquefois démenties par
l'événement, ce mariage n'a pas été le plus heureux de ma famille, &
divers incidens, qui n'ont eu que trop d'éclat, ont conduit enfin mon
fils & sa femme à leur séparation.
Pendant six ans qui s'étoient passés depuis mon retour des Indes jusqu'à
la séparation de mon fils & de sa femme, je n'avois pas eu d'autres
chagrins que ceux que j'ai rapportés, & comme ils étoient des suites
nécessaires de la condition humaine, j'avois trouvé dans les
circonstances de ma situation de quoi me consoler. Mais cette première
altération de la paix de ma famille, & l'impuissance où je me vis,
après beaucoup de soins, d'y apporter du reméde, fut une source de
chagrins qui a répandu de l'amertume sur toute ma vie. Peu de tems après
je fus un peu dédommagé par le retour de mon aîné, qui après la mort de
M. Thorough, son beau-pere, prit le parti de laisser toutes ses affaires
entre les mains d'un Facteur, & de revenir à Londres avec sa femme. Leur
fortune, qui étoit déja fort considérable, n'avoit fait qu'augmenter par
son application. Mais il s'étoit engagé fort avant dans les nouvelles
entreprises de la Georgie; & quand le désir de se revoir dans le sein de
sa famille n'auroit pas suffi pour le rappeller en Angleterre, son
interêt l'auroit obligé d'y revenir pour solliciter la Cour en faveur de
la nouvelle Colonie.
Il étoit un des principaux membres de l'honorable Compagnie qui avoit
entrepris de peupler, sous le titre de Georgie, tout ce grand espace qui
est au Sud de la Caroline, entre la Rivière de Savannah, celle
d'Alatamaha, & les Monts Apalaches. D'une Rivière à l'autre on compte
environ cent milles; & dans l'enfoncement, depuis la Mer jusqu'aux
Monts, on n'en compte pas moins de trois cens. Vers la fin du mois
d'Août 1732, le Chevalier Gibert Heathcote avoit obtenu une Charte de Sa
Majesté pour l'établissement régulier de cette Colonie. Il en fit
avertir le public, pour engager d'autant plus, dans son entreprise, les
personnes riches & charitables, qu'il se proposoit, avec l'utilité de sa
Compagnie, d'aider une infinité de pauvres familles, en leur procurant
le moyen de subsister par leur travail. Sans compter que l'espérance
qu'on avoit de tirer de la soie de la Georgie, & d'épargner par
conséquent à l'Angleterre plus de cinq cens mille livres sterling
qu'elle fait passer tous les ans en Italie pour s'en procurer, étoit un
avantage considérable pour notre commerce. Mon fils, qui demeuroit
encore à la Jamaïque, se sentit porté, par un penchant particulier, à
mettre une grosse somme dans cette association, sur-tout lorsqu'il eut
appris que le Parlement l'avoit encouragée jusqu'à fournir dix mille
livres sterling. Comme il avoit eu continuellement les yeux sur les
essais du premier embarquement, il me communiqua ce qu'il crut propre à
orner le Journal de mes Voyages.
Le 6 de Novembre de la même année, le Capitaine Thomas partit de
Londres, à bord de l'Anne, Vaisseau de deux cens tonneaux, avec cent
hommes destinés à jetter les fondemens de la nouvelle Colonie. Ils
emportoient toutes sortes d'instrumens, d'armes & de munitions. Le 15 M.
Jacques Oglethorpe, un des Directeurs, qui étoient au nombre de vingt
trois, parmi lesquels on comptoit Mylord Antoine Shaftsbury, Mylord Jean
Percival, Mylord Jean Tyrconnel, Mylord Jacques Limerick, & Mylord
Georges Carpenta, se rendit à Gravesend où il s'embarqua sur le même
Vaisseau, & le 15 de Janvier de l'année suivante, ils arriverent
heureusement à la Caroline.
Le Gouverneur de cette Province leur fit un accueil favorable. Il
chargea M. Middleton, Pilote du Roi, de conduire leur Vaisseau à
Port-Royal; il donna des ordres pour faire accompagner de-là l'Équipage
jusqu'à la Rivière de Savannah, & ses soins allerent jusqu'à faire
construire, sur leur route, des cabannes pour les loger pendant la nuit.
En dix heures ils arriverent à Port-Royal. Le 18 M. Oglethorpe prit
terre dans l'Isle de Trench, & laissa une garde sur la pointe de cette
petite Isle qui commande le Canal, & qui est à moitié chemin, entre
Beaufort & la Rivière de Savannah. M. Watts, Lieutenant d'une Compagnie
Franche de Beaufort, M. Farrington, Enseigne, & d'autres Officiers des
Places voisines, se joignirent encore à lui pour l'escorter; enfin ils
arriverent le vingt à la vûë de la Rivière de Savannah, & leur première
entreprise fut de choisir un lieu pour s'établir. Ils s'arrêterent à dix
milles au-dessus de l'embouchure. La Rivière forme dans ce lieu une
belle demie-lune en tournant au Sud. La Plaine est large de cinq ou six
milles sur la longueur d'un mille. On peut faire remonter jusqu'à ce
lieu des Vaisseaux qui demandent douze pieds d'eau. Ce fut au centre de
la Plaine, sur le bord de la Rivière, que M. Oglethorpe résolut de
former une Ville. Le Paysage y est d'une beauté infinie.
Toute la Colonie s'y étant rassemblée le 1 de Février, on se logea sous
des tentes pour commencer par le travail des fortifications. À cinquante
milles, au long de la Rivière, est une petite Nation Indienne qu'on
avoit eu la précaution de gagner par des caresses & des présens; de
sorte que l'entreprise fut poussée sans aucune crainte. On avoit même
plusieurs raisons d'esperer que ces Indiens reconnoîtroient la
Jurisdiction de l'Angleterre, & dans une espece de Traité qu'on avoit
fait avec eux, on étoit convenu qu'on leur apprendroit notre méthode de
cultiver la terre, & qu'on prendroit leurs enfans pour les instruire
dans nos Écoles. M. Oglethorpe donna le nom de Savannah à sa Ville, par
la seule raison qu'elle est sur cette Rivière. Il n'en eut pas d'autre
non plus pour choisir ce lieu que l'agrément de sa situation, & la
persuasion qu'il seroit fort sain, parce qu'il avoit remarqué que les
arbres n'y étoient pas couverts de mousse, ce qui marque beaucoup
d'humidité.
Tandis qu'on s'animoit au travail, M. Oglethorpe vit arriver de la
Caroline le Colonel Bull, chargé d'une Lettre de M. Jones, Gouverneur de
cette Province, pour lui apprendre ce que le Conseil de Charles-town
vouloit faire en faveur du nouvel établissement. M. Oglethorpe résolut,
sur cet avis, de se rendre lui-même à Charles-town. Mais avant que de
s'éloigner de ses gens, il traça les rues, la place des maisons, celle
du marché. La première maison fut faite entiérement de planches.
Les secours que M. Oglethorpe reçut à Charles-town, consisterent en
bled, en semences, & dans une somme d'argent, qu'il employa aussi-tôt à
se fournir de bestiaux. Il retourna aussi-tôt à Savannah par la Maison
du Colonel Bull, qui est située sur la Rivière Ashley, où il reçut la
visite de M. Guy, Ministre de la Paroisse de Saint Jean, qui lui apporta
une honnête contribution de ses Paroissiens. En arrivant à Savannah, il
trouva que M. Wiggan, son Interprète, avoit commencé un Traité fort
avantageux avec les Creeks, Nation Indienne composée autrefois de dix
Tribus, mais réduite aujourd'hui à huit, qui ont chacune leur Roi,
quoiqu'elles vivent dans une étroite alliance, & qu'elles parlent la
même langue. M. Oglethorpe reçut les Chefs de cette Nation dans une des
maisons de sa nouvelle Ville. Il y avoit un air de dignité dans leur
cortege:
/*
_De la Tribu de Coweta_.
Yahou Lakee, Roi de la Tribu, qu'ils appellent Mico.
Essaboo, Chef de la Guerre.
Huit Hommes de suite & deux Femmes.
_De la Tribu de Cussetas_.
Cusseta, Roi ou Mico.
Tatchiquatchi, Chef de la Guerre.
Quatre Hommes de suite.
_De la Tribu d'Owseecheys_.
Ogecse, Mico.
Neathlouthko, Chef de la Guerre, & Ougaki, Conseiller.
Trois Hommes de suite.
_De la Tribu de Cheechaws_.
Outhletebva, Mico.
Thlauthothlukce, Chef de la Guerre, Figer & Sootamilla, autre Chefs.
_De la Tribu d'Echetas_.
Chutabeeke & Robin, deux Chefs de Guerre.
Le second avoit été élevé parmi les Anglois.
Quatre Hommes de suite.
_De la Tribu de Palachucolas_.
Gillatee, Chef de la Guerre.
Cinq Hommes de suite.
_De la Tribu d'Oconas_.
Oeckachumpa, Mico.
Coowoo, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.
_De la Tribu d'Enfaule_.
Tomanmi, Chef de la Guerre, & quatre Hommes de suite.
*/
Tous ces Indiens s'étant assis, Oeckachumpa, vieillard d'une fort haute
taille, fit un discours, qui fut interpreté par M. Wiggan & M. Musgrove.
Il commença par reclamer toutes les terres qui sont au Sud de la Rivière
de Savannah, comme l'ancienne possession des Creeks Indiens. Il dit
ensuite que quoique leurs Peuples fussent pauvres & ignorans, celui qui
avoit donné la vie aux Anglois l'avoit donnée aussi aux Creeks, mais
qu'à la vérité celui qui avoit donné la sagesse aux uns & aux autres en
avoit donné beaucoup plus aux Blancs; qu'il étoit persuadé que le grand
pouvoir qui résidoit au Ciel, (en prononçant ces paroles il étendit les
bras, & il leva le son de sa voix) avoit envoyé les Anglois dans le Pays
pour l'instruction des Indiens, & pour celle de leurs femmes & de leurs
enfans; que par conséquent les Indiens leur abondonnoient volontiers les
Terres dont ils ne faisoient pas d'usage; que ce n'étoit pas seulement
sa propre opinion, mais encore celle des sept autres Tribus qui
composoient la Nation des Creeks, & qui avoient envoyé leurs Chefs avec
des présens de peaux, qui étoient toute leur richesse. À ces mots, tous
les Chefs jetterent un paquet de peaux devant M. Oglethorpe. Le Prince
Creck ajouta, que c'étoit ce que sa Nation possedoit de plus précieux, &
qu'elle l'offroit de bon coeur aux Anglois. Il finit en remerciant M.
Oglethorpe du bon accueil qu'il avoit fait à un Creck, nommé Tomochichi,
qui étoit son parent, & fort brave homme, dit-il, quoiqu'il eût été
banni par la Nation des Crecks. Il dit encore qu'il n'ignoroit pas que
la Nades Cherokees avoit tué quelques Anglois; mais que si M. Oglethorpe
en marquoit quelque désir, les Creeks feroient une incursion dans leur
Pays, ravageroient leurs maisons, & tireroient d'eux une pleine
vengeance.
Aprè& cette Harangue, Tomochichi, qui étoit dehors avec quelques Indiens
de sa suite, se présenta dans l'Assemblée. C'étoit un homme de fort
bonne mine. Il fit une profonde inclination à M. Oglethorpe, & lui dit:
J'étois un malheureux banni. Je me suis adressé à vous dans ma pauvreté,
avec l'espérance que vous m'accorderiez quelque part à cette Terre,
proche le tombeau de mes Ancêtres, mais non sans crainte qu'étant plus
fort que moi vous ne me causassiez quelque mal. Vous m'avez reçu
humainement; vous m'avez donné de la nourriture & des terres.
Tous les autres Micos firent successivement leur Harangue; ensuite on
dressa les articles du Traité, qui furent signés par tout les Micos, &
par M. Oglethorpe. On leur donna pour présent à chacun, une chemise, un
habit galoné, & un chapeau bordé. Tous les Chefs de guerre eurent un
habit & un manteau. On distribua aux gens de la suite, du gros drap pour
se vêtir, & d'autres présens de peu d'importance.
Les articles du Traité furent: 1º. Que les Creeks auroient la liberté
d'apporter dans les Villes & les habitations de la Colonie toutes sortes
d'effets propres au commerce, qui seroient payés suivant le prix dont on
conviendroit par le Traité.
2º. Que de part & d'autre les injures seroient réparées, & les
restitutions faites avec beaucoup d'exactitude, & que les Criminels
seroient jugés & punis suivant les Loix Angloises.