point un moment pendant ma maladie. Comme il ne pouvoit douter qu'elle
ne vînt de ma perte, & qu'en s'efforçant de me consoler, il me donna
lieu de lui raconter l'histoire de ma fortune, & combien le malheur qui
venoit de m'arriver mettoit de changement dans mes espérances, il fut
informé par dégrés de la situation de ma famille. L'interêt qu'il prit
ensuite à ma santé me parut encore plus vif. Ses deux fils même
partagerent les assiduités & les soins de leur pere. Enfin, profitant un
jour de quelques momens de relâche que la fiévre m'avoit accordés, il me
fit tant de questions sur l'âge & le caractere des deux filles qui me
restoient à marier, que je ne crus pas sa curiosité sans dessein. M.
Rindekly me dit le même jour, qu'il lui avoit parlé de moi dans les
termes les plus tendres, & qu'il avoit voulu sçavoir comment il se
trouvoit d'avoir épousé ma fille. Ces discours néanmoins ne produisirent
point d'autre ouverture pendant le reste de notre voyage.
Ma santé empirant de jour en jour, M. Rindekly, dont l'amitié pour moi
ne s'étoit jamais refroidie, prit la résolution, sans me consulter, de
relâcher au premier lieu où je pourrois recevoir du secours & du
soulagement. Nous étions sans Chirurgien; & dans l'abondance de mille
drogues dont notre Vaisseau étoit chargé, personne ne se fioit assez à
ses lumières pour me proposer d'en faire usage. Je fus saigné trois fois
par mon Valet, qui n'avoit que son adresse naturelle pour me rassurer;
car il portoit des lancettes dont il n'avoit jamais fait d'usage.
Cependant je me trouvai beaucoup mieux en arrivant à la vûë des
Canaries, & si M. Rindekly s'étoit rendu à mes instances, nous aurions
continué notre route sans nous arrêter. Nous avions rencontré depuis
deux jours le Kingston, qui avoit fait une fort heureuse route,
puisqu'il étoit parti de la Jamaïque après nous. C'étoit une escorte qui
me saisoit insister à le suivre. Et M. du Bourgay, qui ne désiroit que
de se revoir à Londres, aima mieux se réconcilier avec son ennemi que de
manquer l'occasion de hâter son retour. Il nous quitta pour passer dans
son Bord, tandis que l'amitié de M. Rindekly, & de M. Speed, fit tourner
nos voiles vers le Port de Ferro. Nous connoissions ce lieu, & ce fut la
raison qui nous le fit préferer à celui de Canarie; sans compter que le
ressentiment dont nous étions remplis contre les Espagnols, nous faisant
relâcher à regret sur leurs Terres, le Port où nous pouvions aborder
avec moins de répugnance étoit celui où leur Nation étoit en plus petit
nombre.
Les hazards ne sont jamais surprenans sur Mer, parce que c'est
proprement l'empire de la fortune. Il me parut bien merveilleux
néanmoins que le premier visage que je reconnus en débarquant à Ferro
fut celui de M. King qui se promenoit sur le Port. Je l'avois laissé
dans l'Isle de Java, si content de sa fortune & si accoutumé au Pays,
qu'il étoit résolu d'y passer le reste de ses jours. Cependant la perte
de ses enfans, que la petite vérole avoit emportés dans un espace fort
court, lui avoit inspiré du dégoût pour son établissement. Il avoit
chargé un Vaisseau de tout son bien, & s'y étoit embarqué avec sa femme;
il retournoit à Londres pour se procurer la satisfaction de laisser du
moins ses richesses à des héritiers qui lui appartinssent de plus près
que les Hollandois. Sa femme s'étoit trouvée fort mal sur son Vaisseau,
& c'étoit une raison de santé qui l'avoit porté comme nous à relâcher
dans l'Isle de Ferro. Il devint bien-tôt l'ami de M. Speed & de M.
Rindekly, autant qu'il étoit le mien. Mais sa femme, moins heureuse que
moi, mourût, quelques jours après, de sa maladie.
Trois semaines de repos, me retablirent si parfaitement que je fus le
premier à parler de notre départ. M. Rindekly n'avoit pas tant perdu le
souvenir des Côtes d'Afrique que les désirs de son coeur ne tournassent
encore de ce côté-là. Il s'imagina même que dans le regret que je
sentois de notre perte, j'aurois plus de facilité à former avec lui
quelque nouveau projet, & n'ayant rien de reservé pour M. Speed il me
renouvella cette proposition dans sa présence. Mais outre que la
cargaison de notre Vaisseau ne nous permettoit pas de risquer
témérairement tant de richesses, je commençois à sentir une vive
impatience de me revoir à Londres. Les réflexions que notre perte & la
douleur même qu'elle m'avoit causée, me faisoient faire tous les jours
sur la fragilité des biens de la fortune, m'apprenoient à borner plus
que jamais mes désirs, & à me croire trop heureux de pouvoir jouir
tranquillement d'une situation aussi douce que celle où j'allois me voir
encore. Je considerois que M. Speed, M. King, M. Thorough, après avoir
passé toute leur vie à s'enrichir par le commerce, n'en avoient pas
d'autre fruit à recueillir que celui que je pouvois déja m'assurer comme
eux, & que si j'étois moins riche, je ne laissois pas de l'être assez
pour me procurer toutes les douceurs qu'un esprit raisonnable peut
attendre des richesses. J'avois sur eux cet avantage qu'étant plus
jeune, l'avenir me promettoit plus de tems pour jouir. C'étoit un bien
dont je ne pouvois me priver sans folie, puisque j'étois capable de le
sentir. Mon Fils & l'aînée de mes Filles étoient heureusement établis.
N'étois-je point en état de faire une condition aussi heureuse à mes
autres enfans? & pourquoi risquer non seulement ma santé & ma vie, mais
la certitude présente de ma fortune pour des espérances incertaines? Je
fis entrer d'autant plus facilement M. Rindekly dans ces principes,
qu'ils furent secondés par les raisonnemens & les conseils de M. Speed.
La tristesse que M. King ressentoit de la mort de sa femme ne l'empêcha
point de fortifier mon parti par ses réflexions. Enfin nous remîmes à la
voile, avec le seul désir d'arriver promptement en Angleterre. Je n'ose
dire que ma modération fut recompensée par la justice du Ciel; mais en
passant à la vûë de Madère, nous rencontrâmes une Chaloupe montée de six
personnes qui luttoient contre les flots, c'est-à-dire, qui se servoient
de toute leur adresse & de toutes leurs forces, pour gagner l'Isle. Les
flots leur étoient si contraires que le secours des rames paroissoit peu
leur servir. Aussi-tôt qu'ils nous eurent apperçus, ils abandonnerent
tout autre dessein, pour se laisser conduire au vent qui les poussoit
vers nous. À mesure qu'ils approchoient, nous remarquâmes qu'ils étoient
si moüillés par les vagues qu'on ne pouvoit distinguer la couleur de
leurs habits. Enfin nous les reçûmes à bord; mais ce ne fut pas sans
difficulté. Deux femmes qui étoient dans cette malheureuse troupe
tomberent évanouïes, lorsque leur Chaloupe fut accrochée au Vaisseau.
Les hommes qui les conduisoient n'étoient guéres dans un meilleur état.
Nous apprîmes d'eux en fort peu de mots qu'ils étoient échappés au plus
affreux de tous les naufrages, & que voguant depuis deux jours dans la
Chaloupe à la merci des flots, ils nous devoient la vie qu'ils
recevoient de notre secours. La foiblesse où ils étoient tous ne leur
permettant point de parler davantage, ils nous demanderent la liberté de
se reposer & le tems de reprendre leurs forces. On tira de la Chaloupe
avec eux quelques malles, & un coffre fort pésant, dont ils nous
recommanderent de prendre un soin particulier. Dès le même jour, une des
deux femmes, qui paroissoit âgée de cinquante ans, mourut entre les bras
de l'autre qui étoit sa fille; & des quatre hommes, deux nous parurent
si mal que nous esperâmes peu pour leur vie.
Nous leur faisions rendre toutes sortes de soins, sans permettre à notre
curiosité de les interroger. À peine avions-nous pû distinguer leur
Nation, parce que nous ayant reconnus pour Anglois, ils nous avoient
parlé dans notre langue, mais avec peu d'éxactitude; & nous ne nous
trompions point en les croyant Espagnols. Pendant trois jours ils eurent
toute la liberté qu'ils souhaitoient, dans une cabane qu'on leur avoit
abandonnée. Le quatriéme, ils firent prier le Capitaine d'y passer. M.
Rindekly qui avoit toujours porté ce titre, ne laissa point de me
demander si je voulois paroître pour lui, & m'en pressa même, par la
seule haine qu'il portoit aux Espagnols. J'y consentis pour l'obliger.
On me fit approcher d'un homme qui paroissoit expirant. Il lui restoit
néanmoins assez de voix pour faire entendre le discours qu'il me tint, &
à ses Compagnons qui étoient dans la même chambre que lui.
Il me déclara qu'il étoit Espagnol; & qu'ayant commandé longtems un
Vaisseau de guerre en Amérique, il revenoit avec sa famille pour jouir
en Espagne de quelques richesses qu'il avoit amassées. Il avoit essuié
une furieuse tempête, qui l'avoit forcé de se mettre dans sa Chaloupe
avec sa femme, sa fille, & trois hommes de son Équipage, & ce qu'il
avoit pû sauver de plus précieux. Son Vaisseau avoit péri presqu'au même
moment à ses yeux, & l'intérêt de son propre salut, lui avoit fait une
cruelle nécessité de s'éloigner du reste de ses gens, dont la plûpart
s'étoient efforcés inutilement de gagner sa Chaloupe à la nage. Après
avoir erré pendant deux jours, il s'étoit apperçu que la force des
vagues lui avoit fait manquer l'Isle de Madère, & nous l'avions trouvé
dans les efforts qu'il faisoit pour reprendre le dessus du vent. Il
doutoit qu'il y eût pû réussir, puisqu'ayant passé deux jours & une
nuit presque sans nourriture, sa vigueur & celle de ses gens étoit aussi
épuisée par le besoin que par le travail. J'en pouvois juger par l'état
où je les avois trouvés, par la mort de sa femme, & par la sienne qu'il
ne sentoit point éloignée. Les trois Espagnols qu'il avoit avec lui
étant des domestiques auxquels il n'avoit qu'une confiance médiocre, il
se flattoit de pouvoir faire plus de fond sur des gens tels que nous,
dont la politesse & l'humanité le prévenoit en notre faveur. Son plus
cher trésor étoit sa fille, quoiqu'il n'estimât pas moins de cent mille
ducats les coffres qu'il avoit sauvés du Naufrage. Il me la confioit
avec tout le bien qui alloit être son héritage; & puisque nous allions
passer au long de l'Espagne, il me conjuroit de la remettre dans le
premier Port où elle voudroit débarquer. Il ajoûta qu'il plaignoit le
sort de cette chere fille, qui alloit se trouver plus étrangere dans sa
Patrie qu'en Amérique, & qu'il ne pouvoit trop se reprocher un
malheureux voïage qu'il n'avoit entrepris que par l'ambition de
paroître en Espagne avec une fortune pour laquelle il n'étoit pas né.
Je l'assurai que dans son malheur, il devoit rendre graces au Ciel de
l'avoir fait tomber entre nos mains, & je lui promis avec serment que
nous nous ferions un point d'honneur de répondre à sa confiance. Il
donna ordre à ses gens d'éxécuter toutes mes volontés, & à sa fille de
m'obéir comme à lui. Elle n'avoit pas plus de dix-sept ans. L'abbatement
où je la voyois me fit craindre que sa vie ne fut pas plus longue que
celle de son pere. Je l'embrassai en lui promettant de prendre pour elle
tous les sentimens qui pouvoient adoucir sa perte & faciliter ses
affaires. Notre familiarité devint plus étroite après cette explication.
J'étois à tous momens dans leur cabane, & je leur rendis toutes sortes
de soins; mais le pere n'en eut pas besoin longtems. Je le vis mourir
entre les bras de sa fille, après m'avoir repeté, dans les termes les
plus tendres, la priere qu'il m'avoit faite de lui tenir lieu de ce
qu'elle alloit perdre.
M. Rindekly à qui j'avois rendu un compte fidelle de mes engagemens,
n'approuva pas beaucoup la proposition que je lui fis de nous arrêter à
Cadis. Il craignoit les Espagnols autant qu'il les haïssoit. Cependant
mes promesses étoient si formelles, que l'honnêteté ne me permettoit pas
d'y manquer. Je le forçai d'en convenir, & je tirai sa parole qu'il ne
s'y opposeroit point. Dans cet intervalle je consolois la jeune
Espagnole, qui se nommoit Anna Pelez, & je m'appercevois avec plaisir
que mes consolations n'étoient pas inutiles. Elle perdit encore un de
ses trois domestiques, & la santé des deux autres ne paroissoit pas plus
assurée; mais la sienne se fortifia de jour en jour. Nous commencions à
decouvrir les Côtes d'Espagne, sans qu'elle m'eût encore fait connoître
ses desseins, & je persistois toujours dans la pensée de nous arrêter à
Cadis; mais lorsque je lui en fis la proposition, elle me pria d'écouter
ce qu'elle avoit médité depuis la mort de son pere. Elle étoit née, me
dit-elle, en Espagne, mais fille d'un soldat, & sans aucune connoissance
de sa famille, qui de l'aveu de son pere, étoit fort obscure. Il étoit
parti avec elle & sa mere, dans un Vaisseau qui menoit quelques troupes
à la Havana, & s'étant distingué par son courage & sa conduite, il étoit
parvenu de degrés en degrés à commander un Vaisseau de guerre, sur
lequel il avoit trouvé les occasions de s'enrichir. Le désir de
s'établir dans sa Patrie, lui avoit fait quitter l'Amérique; & sous la
conduite d'un pere, elle n'avoit pas douté qu'elle ne pût trouver
quelque agrément en Espagne. Mais le malheur qu'elle avoit eû de le
perdre changeoit entierement sa situation. À qui s'adresseroit-elle à
Cadis, ou dans une autre Ville, lorsqu'elle n'y connoissoit personne; &
si elle cherchoit ses parens dans les Asturies d'où elle sçavoit que son
pere étoit originaire, comment pourroit-elle supporter le désagrément de
tomber dans une famille vile & pauvre, avec l'éducation qu'elle avoit
reçue, & l'habitude où elle étoit de vivre dans le commerce des honnêtes
gens! Sa repugnance étoit si forte à paroître en Espagne sans
connoissances & sans appui, que dans l'impuissance de retourner sur le
champ à la Havana, & remplie de la confiance que celle même de son pere
lui avoit inspirée pour moi, elle ne balançoit point à me demander la
permission de me suivre en Angleterre. Il n'y avoit point de lieu au
monde où elle ne pût vivre heureuse lorsqu'elle y vivroit avec honneur.
Je rendrois témoignage de son avanture, & de sa naissance. Je la tenois
des mains de son pere. Elle ne doutoit pas qu'avec le caractere
d'honnête homme, tel qu'elle devoit me le supposer dans ma Patrie, & le
témoignage de tous les gens de notre Vaisseau, je ne pusse contribuer à
son établissement.
Sa résolution me parut si bien affermie que je n'entrepris point de la
combattre. M. Rindekly & nos autres amis ne manquerent pas de
l'approuver. Nous doublâmes la pointe de l'Espagne sans penser davantage
à Cadis, & le reste de notre route fut heureux jusqu'à Londres. Je dois
remarquer seulement que Mademoiselle Pelez ne gardant plus de reserve
avec moi, remit à mes soins tous les biens qui lui restoient de son
pere, & qu'elle m'abandonna de même, la disposition de sa demeure & de
sa conduite en Angleterre.
J'étois le seul de notre societé qui eût à Londres une maison prête à la
recevoir; car M. Rindekly avoit laissé sa femme avec la mienne, qui
étoit sa mere, & ne pouvoit pas se donner tout-d'un-coup un autre
logement. M. Speed, avec ses deux fils, & M. King, étoient comme
étrangers dans leur Patrie, après avoir passé plus de trente ans dans
les Indes. Je ne pouvois leur offrir de les recevoir tous chez moi. Mais
leur voyant pour moi tant de confiance & d'amitié qu'ils sembloient
compter sur mes services pour leurs premiers arrangemens, je dépêchai
mon Valet de Gravesend, pour avertir ma femme & Madame Rindekly de notre
arrivée, avec ordre de loüer, dans le voisinage de ma maison, trois
appartemens, pour M. Speed, M. King, & Mademoiselle Pelez. L'impatience
de nos femmes les amenerent au-devant de nous dans un Bateau de la
Tamise. Quelle joie de se revoir en bonne santé, après une longue
absence & de si dangereux voyages! Madame Rindekly avoit mis
heureusement au monde le premier fruit de son mariage, & n'avoit pas
manqué de le faire apporter avec elle. Mes deux autres filles n'étoient
pas moins aimable que leur aînée, & mon second fils s'étoit formé par
une fort bonne éducation. Il faut être pere, mari, & aussi charmés que
nous l'étions de tous ces titres, pour juger des transports de M.
Rindekly & des miens. Quoique ma femme eût déja pris des mesures pour
les appartemens que je lui avois fait recommander, elle avoit conçu que
nos amis ne se sépareroient pas de moi le même jour, & ses ordres
étoient donnés pour un souper magnifique où nous devions tous nous
réünir.
Jamais la joie ne produisit des effets plus vifs & plus naturels.
Mademoiselle Pelez s'attacha dès le premier jour à ma famille, & s'en
fit aimer comme si j'eusse été véritablement son pere. M. Speed observa
beaucoup mes filles, & ses deux fils ne parurent pas moins sensibles aux
agrémens de leurs manières & de leur figure. Notre souper fut une des
plus délicieuses Fêtes du monde. Mais lorsqu'on parla de se retirer, je
fus surpris de voir M. Speed appeller ses deux fils dans une salle
voisine, où il fut quelques momens avec eux. Ensuite m'ayant fait prier
d'y passer aussi, il m'adressa un discours auquel j'étois fort éloigné
de m'attendre. Les obligations, me dit-il, qu'il avoit à mon amitié, le
goût qu'il avoit pris pour moi & pour ma famille, & celui que ses deux
fils venoient de concevoir pour mes filles, ne lui permettoient pas de
remettre au lendemain la proposition de s'unir plus étroitement à moi.
S'il l'avoit differée jusqu'à Londres, c'est qu'il avoit souhaité, comme
il venoit de s'en assurer heureusement, que ses fils trouvassent dans
leur propre coeur des raisons de se conformer à ses volontés. Il ne
perdoit pas un moment, parce qu'il prévoioit qu'à mon retour il se
présenteroit plus d'un mari pour mes filles. Il me prioit de tenir
compte à ses enfans de l'ardeur qu'ils avoient à s'offrir les premiers;
& se trouvant riche de soixante mille livres sterlings, il me
promettoit de leur en donner chacun vingt-cinq mille, en attendant les
dix mille autres, qu'il se réservoit pour vivre, & qu'ils partageroient
après sa mort.
Je l'embrassai avec reconnoissance. Mais étant sans empressement pour
marier mes filles, qui étoient fort jeunes, & que j'étois bien aise de
voir quelque tems autour de moi, je me contentai de lui répondre que
sensible comme je devois l'être à tant d'amitié, je m'engageois
volontiers à ne pas recevoir d'autres gendres que ses fils. J'ajoutai
qu'à l'âge où ils étoient encore, un peu de culture étoit nécessaire à
leurs qualités naturelles, & que je travaillerois de mon côté à rendre
mes filles plus dignes d'eux. M. Speed prit ce compliment pour une
excuse honnête, & m'en marqua tant de chagrin, que partagé entre le
penchant que je me sentois pour lui & la crainte de blesser
l'inclination de mes filles, je me réduisis à lui demander quelques
jours pour laisser naître leur penchant, contre lequel il ne devoit pas
souhaiter plus que moi qu'elles fussent à ses fils. Il ne put rien
opposer à cette demande; mais pour commencer lui-même à les gagner, il
leur fit aussi-tôt présent de quelques diamans d'un grand prix, que je
ne les empêchai point d'accepter; & leur offrant ses deux fils, il leur
dit galamment que c'étoient deux Amans qu'il leur avoit amenés de
l'extrêmité du monde. Ma femme, qui avoit pris de l'inclination pour
Mademoiselle Pelez, en apprenant son avanture, & qui craignit les
dangers ausquels une personne de son âge pouvoit être exposée dans un
appartement de loüage, trouva le moyen de la loger avec mes filles.
Parmi tant de contentemens, j'eus le lendemain un sujet d'inquiétude
dont je craignis les suites. Les Parens de l'Écrivain que nous avions
emmené n'eurent pas plûtôt appris notre retour, que dans la surprise de
ne le pas revoir, & de n'en apprendre aucune nouvelle des gens de notre
Équipage, qui avoit été renouvellé entierement depuis sa mort; ils
s'adresserent directement à M. Rindekly. Nous avions peu pensé à sa
cassette dans un si long intervalle. Cependant elle se trouvoit encore
entre les nôtres, & M. Rindekly, après avoir raconté à ses parens les
circonstances de sa mort, ne fit pas difficulté de leur remettre tout ce
qui lui avoit appartenu. En visitant la cassette, ils y trouverent
l'ordre du Ministère, qui concernoit nos entreprises. Des gens avides,
qui étoient fâchés que l'héritage de l'Écrivain se réduisît à d'inutiles
papiers, s'imaginerent qu'ils avoient quelque récompense à prétendre du
Ministre en lui remettant une Piece qui sembloit interesser le
Gouvernement. En effet la Cour se rappella les circonstances où elle
avoit donné cet Ordre. M. Rindekly reçut, dès le jour suivant, celui de
se rendre à Saint James, où le Roi lui-même avoit souhaité de
l'entendre. On le pressa beaucoup sur le détail de nos voyages. Il
raconta ingénument les entreprises que nous avions formées en divers
tems, sans craindre d'avouer les avantages que nous en avions tirés. Il
avertit même le Roi que dans la même cassette, où la Commission de
l'Écrivain s'étoit trouvée, on trouveroit une description fort étendue
de toute la Côte Occidentale de l'Afrique, dont le respect que nous
avions crû devoir aux Ordres de la Cour nous avoit empêchés de nous
saisir; & ne faisant pas difficulté d'offrir au Roi la lecture de notre
Journal, il se fit honneur d'avoir tenté plusieurs projets
extraordinaires que la fortune avoit fait réüssir. Le Roi voulut sçavoir
pourquoi nous n'étions pas retournés en Afrique après un essai si
avantageux. Il répondit que sans y renoncer pour l'avenir, nous avions
été refroidis par la difficulté de tomber dans les Cantons qui portent
de l'or, après avoir tiré fort bon parti du premier, & qu'assez
differens d'ailleurs de la plûpart des Négocians, nous avions sçû borner
nos désirs lorsque nos besoins avoient été remplis.
Notre entreprise à la Marguerite surprit beaucoup le Roi. Mais lorsque
M. Rindekly lui eut expliqué avec quelle facilité elle nous avoit
réüssi, & combien d'autres espérances auroient pû nous réüssir de même
si les vents n'avoient été nos plus grands obstacles; il s'étonna
beaucoup plus qu'à l'égard du moins des Perles, on laissât recueillir
aux Espagnols des richesses dont tous leurs droits n'excluent point les
autres Nations, puisque c'est du fond de la Mer qu'elles se tirent, &
que dans un élement commun à tous les hommes du monde, elles devoient
n'être que le partage du travail & de l'industrie. D'ailleurs, en
supposant, par des principes assez reçus à d'autres égards, que
certaines parties de la Mer n'ayent pas moins leurs Maîtres que les
differens Pays de la Terre, l'état de Pyraterie mutuelle où nous étions
depuis longtems avec les Espagnols, justifioit assez nos entreprises.
Aussi le Roi regreta-t'il beaucoup nos Perles, & nous permit-il de les
mettre au rang des vols continuels dont il demandoit la restitution à la
Cour d'Espagne.
L'ambre-gris, dont nous avions rapporté une quantité fort considérable,
fut un autre sujet d'étonnement pour le Prince. Il ne concevoit pas,
dit-il à M. Rindekly, comment les Marchands Anglois négligeoient une
pêche si riche. Un Seigneur qui étoit présent qui n'ignoroit aucune des
voyes du commerce, lui répondit, avec vérité, que cette pêche dépendoit
beaucoup de la fortune, parce que pour une année heureuse, il s'en
trouvoit quinze & vingt qui ne produisoient rien; que les vents
apportoient vraisemblablement ces richesses par le roulement des vagues,
& que notre bonheur consistoit sans doute à nous être trouvés aux
Bermudes dans une excellente année. Il interrogea M. Rindekly, & ses
réponses, qui se trouverent d'accord avec les idées qu'il avoit sur
cette matiére, lui causerent beaucoup de satisfaction. Le Roi souhaita
de voir le plus gros morceau d'ambre-gris que nous eussions trouvé; il
pesoit vingt-quatre livres. Nous mîmes en délibération si nous ne
devions pas l'offrir à Sa Majesté. Mais, pour m'expliquer franchement,
le souvenir des ordres dont on avoit chargé notre Écrivain, nous
persuada que nous pouvions nous dispenser de cette générosité. Le Roi
fit ôter les Cartes Géographiques aux Héritiers de l'Écrivain, & leur
donna une somme honnête pour leur faire tirer quelque fruit du service
de leur Parent.