Je laisse toutes les differentes sortes d'animaux dont M. Sloane a donné

la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se

nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus

terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je

revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé

mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au

long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose

d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause,

je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds

une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle

ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu

raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point

dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à

ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant

avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous

n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en

est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos

étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on

en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à

l'odeur qui sortoit de ses entrailles.

Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la

cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est

aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce

qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut

beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles

si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser

est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds,

ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur

connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que

les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord

des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, &

lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les

dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois,

cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus

certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par

l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les

maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans

cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un

instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils

commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux;

c'est-à-dire, par des oeufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des

Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces

oeufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur

ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache.

Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.

La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il

n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents

sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il

est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement.

Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte

d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant

seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le

voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons

armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des

blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le

vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit

encore quelque chose d'effroyable.

Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs

sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes

qu'on y cuit non-seulement des oeufs, mais jusqu'à des écrevisses & des

Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on

met celle de guérir les maladies vénériennes.

Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste

des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des

carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à

cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, &

cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y

arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir

d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres,

se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient

pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils

entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de

leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils

étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles,

qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur

restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs

remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir

du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir

pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il

envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre

leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés

venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa

perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque,

ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si

vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs

personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité

du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé,

qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent

assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent

conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer

étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; &

malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui

cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils

gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison

même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le

jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées

secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux

filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées.

Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui

voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre,

des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux

autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du

jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant

il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de

ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux

Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette

affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations

particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur

première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede

ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour

l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs

affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent,

fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses

deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La

supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, &

l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour

le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit

pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les

coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce

qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut

bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut

condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de

bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui

n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice

assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le

reste retourna aux héritiers naturels.

Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun

des agrémens de son sexe, fut recherchée aussi-tôt par quantité de

jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit

penser à quitter la Jamaïque, pour aller chercher un établissement en

Angleterre. Nous commencions à faire les préparatifs de notre départ.

Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empêchoit que

nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se

trouvoit lié avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter

en faveur son ami, & de nous dispenser même, sous quelques prétextes, de

la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations à des

motifs tout differens; & s'étant figurée que nous attachions quelque

honte à l'avanture de sa famille & à la sienne, qui nous faisfoit sentir

de la répugnance à l'obliger, elle s'accorda pour son départ avec le

Capitaine d'un autre Vaisseau.

Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favorisé la

fuite, arriva dans le même tems de Carthagène, avec une suite qui fit

prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui

eût fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas

voulu entreprendre le voyage de la Jamaïque sans avoir obtenu un

passeport du Gouverneur; & ce soin avoit été la seule cause de son

retardement. Sa Fille, qui n'avoit reçu dans cet intervalle aucun avis

de ses dispositions, commençoit à se croire abandonnée de son Pere, &

paroissoit résolue de fixer son établissement à la Jamaïque, M. le Duc

de Portland, à qui son avanture avoit donné la curiosité de la

connoître, lui marquoit tant d'estime & d'amitié, que la malignité du

public l'avoit déja soupçonné de sentir pour elle quelque chose de plus

tendre. J'aurois pû servir à la justifier, moi qui la voyois beaucoup

plus familiérement, & qui n'avoit pas fait difficulté de la proposer à

ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce témoignage,

que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce

avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari,

qui ne répondît parfaitement à la première idée qu'ils nous avoient

donnée tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, à

son arrivée, de s'adresser à M. Rindekly, & à moi, pour apprendre de

nous quelle avoit été la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre

son amitié. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous

avions prêté à leur évasion; mais en lui expliquant les circonstances,

nous lui fîmes confesser que l'humanité nous en avoit fait une loi. Il

finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive

satisfaction le témoignage que nous lui rendîmes en faveur de ses

enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amitié. M. le Duc

de Portland, qui étoit le plus galant de tous les hommes, & qui mêloit

peut-être quelques sentimens de tendresse à l'estime qu'il avoit pour sa

fille, le traita, pendant son séjour à Spanish-town & à Port-Royal, avec

toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.

M. Rindekly avoit réparé notre Équipage, en recevant à notre service

tous les Matelots qui s'étoient presentés, & les circonstances ne lui

avoient pas permis d'être fort difficile dans le choix. Comme nous ne

pensions plus qu'à retourner directement en Angleterre avec une

carguaison des meilleures marchandises de l'Amérique, il se présenta

plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma

famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu

depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un âge fort avancé,

avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'étoit déterminé, sur leurs

instances, à retourner à Londres avec toute sa fortune. Il avoit disposé

d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui

l'avoit à la vérité payée tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mérité

de lui cette préférence, par un service fort singulier. M. Speed,

revenant de la Virginie, où ses affaires l'avoient conduit, s'étoit

embarqué dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains à la

Jamaïque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqué qu'on y est

presque toujours forcé dans certaines saisons, il avoit été jetté, par

un ouragan, dans l'Isle de Nevis, où il tomba malade à Charles-town. Le

Vaisseau qui l'y avoit apporté reprit sa route, & laissa M. Speed à

Charles-town, dans un état si desesperé, qu'il passoit pour mort. Cette

nouvelle fut apportée à sa famille, qui faisoit son séjour à

Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant été plus de six mois

sans se rétablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa

femme, & ses enfans de sa situation, il fut réduit à la derniere

nécessité dans l'Isle de Nevis. Quelques honnêtes gens, à la vérité,

prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y étoit

connu de personne. Mais n'ayant pû obtenir qu'on fît les frais de le

reconduire exprès à la Jamaïque, le chagrin de se trouver comme

abandonné à son infortune, lui fit prendre la téméraire résolution de

partir dans une petite Barque, avec deux Matelots à qui elle

appartenoit, & qu'il avoit gagnés par la promesse d'une grosse

récompense. Leur voile n'ayant pas longtems résisté au vent, ils se

trouverent sans secours pour se conduire, & jettés, après deux ou trois

jours d'agitation, dans une petite Isle à peine connue, quoiqu'habitée

par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en

sont si pauvres, & si accoutumés à la paresse & à l'oisiveté, qu'on

auroit peine à se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en

étoit informé par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec

les Isles voisines, sans Prêtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car

chaque famille ne reconnoît point d'autre autorité que celle du plus

ancien, & n'y defere même que dans les cas où le bien public est

interessé. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la

culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement

nécessaire à leur nourriture. Leur ignorance & leur grossiereté sont si

excessives, qu'ils ne sçavent point l'origine de leur établissement.

Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informés; & si

l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent

quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si

court les moeurs, & même la raison, soient capables d'une si étrange

révolution.

M. Speed fut reçu néanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa

maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit

pas permis d'attendre tout-à-fait la fin, se renouvella avec plus de

danger que jamais. Il fut encore près de trois mois à l'extrêmité, dans

l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces étant revenues, il reprit la

résolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que

ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus

certaine. Mais en avançant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre

un rocher qu'ils n'avoient point apperçu, & qui fendit si

malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tôt à fond. Ils

se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils

avoient eu le tems de lier ensemble à la première vûe de leur malheur.

Ils s'y tinrent si fortement attachés que malgré l'agitation des vagues,

ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers

le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego à la Jamaïque, se trouva si

près d'eux qu'ils eussent pû se faire entendre si l'extinction de leur

voix ne les eut empêchés de jetter des cris. Mais par le plus heureux

hazard, le Quaker, qui étoit à Bord, apperçut un corps qu'il prit pour

quelque monstre marin. Sans autre soupçon, il prit lui-même un croc,

qu'il lança dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit où elles

étoient liées. La facilité qu'elles eurent à suivre lui fit bien-tôt

découvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tôt le moyen de les

secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il étoit encore par une longue

maladie, avoit résisté plus vigoureusement que ses deux Compagnons à

l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au

moment qu'ils furent tirés dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours

après. Son Bienfaiteur, avec les principes de charité qui sont

ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connoître, de lui rendre

tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte

d'en diminuer le mérite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les

récompenses que la générosité & la reconnoissance porterent M. Speed à

lui offrir. Dans le marché même qu'il fit avec lui pour sa Plantation,

il voulut, par le même motif, qu'elle fût estimée sa juste valeur; de

sorte que l'unique obligation qu'il eut à M. Speed fut de l'avoir

préféré à quantité d'autres qui s'étoient présentés pour l'acheter.

Nous eûmes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay,

François réfugié, fort aimé de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nommé

son Lieutenant Général dans le Gouvernement de la Jamaïque. Il devoit

retourner à Londres sur le Kingston, qui l'avoit amené avec M. le Duc;

mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit naître l'envie de

nous demander le passage. Cet Officier François n'eut pas le tems de se

faire des amis à la Jamaïque par son mérite, & s'y fit un grand nombre

d'ennemis par ses prétentions. Ayant vû les appointemens du Gouverneur

augmentés jusqu'à cinq mille livres sterling, c'est-à-dire presqu'au

double, il s'étoit crû en droit de demander la même augmentation pour

les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de

loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit

murmuré de cette exaction. Son Emploi même étoit un surcroît de charge

que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa

résidence, & dont elle avoit esperé se délivrer à l'arrivée du Duc.

Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service à M. du Bourgay, avoit

déclaré dans son premier discours, que l'intention du Roi étoit qu'il

fût reçu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemblée avoit d'abord

écouté cette déclaration d'un air fort mécontent, ce qui n'empêcha point

qu'elle n'accordât mille livres sterling au Colonel. Mais les

désagrémens qu'il prévit dans un Office si peu goûté du public, lui

firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joüir

tranquillement de son titre & du revenu.

Toutes nos affaires étant arrangées avec M. Thorough & mon fils, nous

mîmes à la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus

favorable navigation. Cette espérance fut renversée dès le premier jour

par une horrible tempête, qui brisa deux de nos mâts, & qui nous fit

regarder comme un bonheur d'être jettés sur la Côte de Saint Domingue,

entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant

changé pendant la nuit, nous aurions pû nous garantir du danger qui nous

menaçoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de réparation. Mais il

s'y étoit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer

deux jours à l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur

extrêmement chagrine, lorsque nous fûmes abordés par deux Vaisseaux de

guerre Espagnols, ausquels nous ne vîmes aucune apparence de pouvoir

résister. Quoiqu'ils ne nous fissent point appréhender d'hostilités, &

que retournant à Londres en qualité de Marchands, notre malheur ne dût

nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'étoit que

trop à craindre, dans des circonstances où les plaintes des deux Nations

augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des

recherches incommodes. M. du Bourgay, qui étoit homme de courage,

paroissoit aussi desesperé que nous de n'être pas en état de rejetter

toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites

désagréables. Mais il fallut ceder à la nécessité. Les Espagnols, qui

n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent

à nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle

supériorité. Ayant reconnu que nous étions chargés en marchandises pour

l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prétextes à nous

quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit

en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes,

qu'ils ne purent méconnoître pour des effets de la Jamaïque; mais en

portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'étoit commune

avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils

nous demanderent aussi-tôt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre

ancien Équipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal réüssi à

tirer de nos gens d'autres lumiéres que celles qu'ils reçurent de nous.

Je leur avois répondu qu'aïant fait le voyage de la plûpart de nos

établissemens, j'avois ramassé le trésor qu'ils me voyoient, dans

differentes Colonies; ils prirent là-dessus plusieurs de nos Matelots à

l'écart, & les menaces ne furent pas moins employées que les offres pour

leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des

mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui

tenoit à l'une des caisses, le Mémoire qui contenoit non-seulement le

nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient été

pêchées en notre présence, & sur les differens lieux de la Marguerite,

d'où nous avions tiré les autres. Si ce n'étoit point assez pour

découvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour

fournir à nos Ennemis le prétexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que

les Perles étoient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule

contradiction qu'ils prétendirent trouver entre nos premières réponses &

le Mémoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils étoient en

droit de reclamer. À toutes nos plaintes, ils ne répondirent qu'en

faisant valoir la bonté qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris,

parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vînt

des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le

soupçonner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les procedés

justes & honnêtes, & qu'ils exhortoient notre Nation à profiter de ces

exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne

ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcés de souffrir

cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'étant jetté sur

mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de

cet état que pour tomber dans une dangereuse maladie.

Nous eûmes la liberté de remettre à la voile. Ce ne fut pas sans avoir

consulté entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au

Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien

qui nous étoit arraché contre toutes sortes de droits. Mais outre que

mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de

justice à esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cinglé en pleine

Mer, & nous devions juger que s'ils n'étoient pas partis du Port pour

quelque voyage, ils s'éloignoient peut-être pour aller partager nos

dépoüilles.

Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique · 第 21 / 34 段