la description. Mais l'impression qui me reste encore du monstre, qui se
nomme Alligator, m'oblige de rapporter ce que j'en ai vû. C'est la plus
terrible créature que j'aye jamais rencontrée dans mes voyages. Je
revenois seul de la maison de campagne de M. Thorough, où j'avois laissé
mon fils & ma belle-fille. Une odeur fort agréable, que je sentis au
long de la Rivière, me fit bien juger qu'il s'y trouvoit quelque chose
d'extraordinaire; mais ne pensant à rien moins qu'à la véritable cause,
je marchois sans précaution, lorsque je découvris presqu'à mes pieds
une bête dont la seule vûë m'auroit causé le plus vif effroi, quand elle
ne m'auroit pas fait rappeller tout-d'un coup ce que j'avois entendu
raconter de l'Alligator. Mon bonheur voulut que je ne me trouvasse point
dans la ligne directe du monstre, sans quoi je n'aurois jamais échappé à
ses cruelles dents. Je retournai tout tremblant sur mes pas, & prenant
avec moi mon fils & tous ses gens, nous revînmes bien armés, & nous
n'eûmes pas de peine à tuer le monstre, en le prenant comme l'usage en
est ordinaire aux Habitans. Il étoit long de dix-huit pieds. Son dos
étoit couvert d'écailles impénétrables. J'assistai à l'ouverture qu'on
en fit dans la maison de M. Thorough, & je trouvai beaucoup de plaisir à
l'odeur qui sortoit de ses entrailles.
Les Alligators sont des animaux amphibies. Ils vivent de chair, & la
cherchent avidemment; mais ils dévorent peu d'hommes, parce qu'il est
aisé de les éviter. Ils ne peuvent se mouvoir qu'en ligne droite, ce
qu'ils font en s'élançant avec beaucoup de vîtesse; mais il leur faut
beaucoup de tems pour se tourner. Leur dos est défendu par des écailles
si fortes qu'elles sont impénétrables; & la seule manière de les blesser
est de les prendre par les yeux ou par le ventre. Ils ont quatre pieds,
ou quatre nageoires, qui leur servent à nager & à marcher. On ne leur
connoît aucunes sorte de cris; ce qui les fait croire aussi muets que
les poissons. Voici leur manière de chasser; ils se tiennent sur le bord
des Rivières, pour y attendre les animaux qui y viennent boire, &
lorsqu'ils les voyent à leur portée, ils se jettent dessus & les
dévorent. Comme ils ressemblent beaucoup à de longues pièces de bois,
cette forme trompe facilement les yeux, & rend leur chasse plus
certaine. Mais le mal qu'ils sont capables de causer est compensé par
l'utilité qu'on tire de leur graisse, qui est admirable pour toutes les
maladies des os & des jointures. L'excellente odeur qu'ils exhalent sans
cesse est une espece d'avertissement contre leurs surprises; & par un
instinct naturel, on voit jusqu'aux bestiaux se détourner lorsqu'ils
commencent à la sentir. Ils font leurs petits comme les crapaux;
c'est-à-dire, par des oeufs, qui demeurent dans le sable sur le bord des
Rivières, & qui reçoivent leur fécondité de la chaleur du Soleil. Ces
oeufs ne sont pas plus gros que ceux des poules-d'inde, & leur
ressemblent beaucoup par l'écaille, excepté qu'ils n'ont aucune tache.
Dès que les petits en sortent, ils gagnent aussi-tôt la Rivière.
La forme générale des Alligators est la même que celle des Lezards. Il
n'y a point de difference non plus dans leur marche. Mais leurs dents
sont aussi grandes & aussi fortes que celles des plus grands chiens. Il
est surprenant qu'un animal si terrible puisse être tué si facilement.
Les Domestiques de mon fils, qui étoient versés dans cette sorte
d'expédition, s'en approcherent sans aucune crainte, en observant
seulement de le prendre de travers, & de tourner à mesure qu'ils le
voyoient s'agiter pour regagner la ligne droite. Avec de grands bâtons
armés d'un fer pointu, qu'ils avoient apportés, ils lui firent des
blessures si profondes au ventre & derriere les pattes, que nous le
vîmes bien-tôt sans autre signe de vie qu'un tremblement qui avoit
encore quelque chose d'effroyable.
Entre les curiosités naturelles de la Jamaïque, on compte plusieurs
sources d'eau minérale, dont quelques-unes sont naturellement si chaudes
qu'on y cuit non-seulement des oeufs, mais jusqu'à des écrevisses & des
Poulets. On leur attribue des qualités surprenantes, parmi lesquelles on
met celle de guérir les maladies vénériennes.
Rien ne donne une si haute idée du commerce de la Jamaïque que le faste
des Négocians & des Chefs de Plantations. Ils ne sortent que dans des
carosses à six chevaux, précédés & suivis d'une livrée nombreuse à
cheval. On y comptoit, pendant mon séjour, soixante mille Anglois, &
cent mille Nègres. Les plaisirs y sont les mêmes qu'en Angleterre. Il y
arriva, peu de tems avant mon départ, un événement qui dut servir
d'exemple à tous les Prodigues. Deux jeunes gens, fils de deux freres,
se trouvoient si riches, après la mort de leurs peres, qu'ils passoient
pour les plus considérables partis de l'Isle. La passion du jeu, qu'ils
entretenoient depuis longtems, leur fit tellement oublier le soin de
leurs affaires, & celui de leur établissement, que le jour & la nuit ils
étoient enfermés avec des gens moins riches qu'eux, mais plus habiles,
qui travailloient ardemment à les ruiner. Quelques parens qui leur
restoient, craignant les suites de cette yvresse, & voyant leurs
remontrances inutiles, s'adresserent au Gouverneur, pour le faire servir
du moins à troubler une societé dont l'exemple pouvoit devenir
pernicieux à la jeunesse. Le Duc de Portland entra dans leurs vûës. Il
envoya quelques-uns de ses Gardes porter aux Joueurs l'ordre de rompre
leur assemblée. Mais ils arriverent dans le tems qu'un des Associés
venoit de perdre une très-grosse somme. Le chagrin où il étoit de sa
perte, l'ayant porté à faire aux Gardes une réponse fort brusque,
ceux-ci la repousserent par d'autres injures, & la querelle devint si
vive qu'il y eut de leur part, & de celle des Joueurs, plusieurs
personnes dangereusement blessées. Un mépris si éclatant de l'autorité
du Gouverneur choqua toute la Ville. Il en fut lui-même si offensé,
qu'il fit enlever sur le champ tous les Joueurs qui se trouverent
assemblés, entre lesquels les deux Cousins étoient encore. Ils furent
conduits à la Prison publique. Mais au lieu de les y renfermer
étroitement, on leur laissa la liberté de voir leurs amis; &
malheureusement les seuls qui les visiterent furent des gens qui
cherchoient moins à les consoler qu'à contribuer à leur ruine. Ils
gagnerent tous ensemble les Geoliers par leurs profusions, & la Prison
même devint bien-tôt pour eux un lieu de plaisir & de dissipation, où le
jeu, la bonne chere, & toutes les autres débauches furent poussées
secretement à l'excès. Les deux Cousins s'y marierent avec les deux
filles du Geôlier, qui étoient d'ailleurs aimables & fort bien élevées.
Mais leur pere, qui croyoit avoir fait la fortune de ses filles, & qui
voulut approfondir les affaires de ses Gendres, fut surpris d'apprendre,
des Compagnons mêmes de leurs débauches, qu'ils devoient aux uns & aux
autres la valeur de tout leur bien. À la vérité, c'étoient les dettes du
jeu, qui étoient encore sans autre engagement que leur parole. Cependant
il crut devoir s'adresser au Gouverneur, pour assurer du moins la dot de
ses filles. Le Duc de Portland, aigri par les Parens mêmes des deux
Cousins, qu'étoient au désespoir de leur infâme conduite, renvoya cette
affaire au Tribunal ordinaire de la Justice, avec des recommandations
particulieres aux Juges pour la pousser vigoureusement. Par leur
première Sentence, ils nommerent des Curateurs. Mais ce premier remede
ne servit qu'à rendre le mal plus pressant. Le soin qu'ils prirent pour
l'éclaircissement du bien des deux Prodigues, fit voir que leurs
affaires étoient déja ruinées sans ressource. Le Geôlier, homme violent,
fut si desesperé d'avoir si mal placé ses filles, qu'ayant querellé ses
deux Gendres dans leur Prison, il en vint aux mains avec eux. La
supériorité des forces l'emporta. Ils le tuerent à force de coups, &
l'une de ses deux filles, qui se présenta dans ce furieux moment pour
le défendre, eut le même sort que son Pere. Mais cette tragédie n'étoit
pas terminée. Celui des deux Cousins qui vit sa femme expirante sous les
coups de l'autre, tourna aussi-tôt sa rage contre le meurtrier de ce
qu'il aimoit. Il le tua dans le même lieu. Une si affreuse scene fut
bien-tôt suivie de l'exécution publique du dernier coupable, qui fut
condamné quatre jours après à perdre la tête. Ce qui lui restoit de
bien, à lui & à son Cousin, fut sauvé des mains des Joueurs, qui
n'oserent se présenter pour faire valoir leurs prétentions. La Justice
assigna une dot considérable à la Fille du Geôlier qui survivoit, & le
reste retourna aux héritiers naturels.
Cette Fille, qui devenoit un fort bon parti, & qui ne manquoit d'aucun
des agrémens de son sexe, fut recherchée aussi-tôt par quantité de
jeunes gens. Mais le chagrin qui lui restoit de son avanture, la fit
penser à quitter la Jamaïque, pour aller chercher un établissement en
Angleterre. Nous commencions à faire les préparatifs de notre départ.
Elle vint nous prier de lui accorder le passage. Rien n'empêchoit que
nous ne lui fissions cette faveur. Cependant M. Thorough, qui se
trouvoit lié avec un de ses nouveaux Amans, nous pria de la solliciter
en faveur son ami, & de nous dispenser même, sous quelques prétextes, de
la recevoir dans notre Bord. Elle attribua nos sollicitations à des
motifs tout differens; & s'étant figurée que nous attachions quelque
honte à l'avanture de sa famille & à la sienne, qui nous faisfoit sentir
de la répugnance à l'obliger, elle s'accorda pour son départ avec le
Capitaine d'un autre Vaisseau.
Le Pere d'Helena, cette jeune Espagnole dont nous avions favorisé la
fuite, arriva dans le même tems de Carthagène, avec une suite qui fit
prendre une haute opinion de ses richesses. Quoique l'amour paternel lui
eût fait perdre tout-d'un-coup le souvenir de l'offense, il n'avoit pas
voulu entreprendre le voyage de la Jamaïque sans avoir obtenu un
passeport du Gouverneur; & ce soin avoit été la seule cause de son
retardement. Sa Fille, qui n'avoit reçu dans cet intervalle aucun avis
de ses dispositions, commençoit à se croire abandonnée de son Pere, &
paroissoit résolue de fixer son établissement à la Jamaïque, M. le Duc
de Portland, à qui son avanture avoit donné la curiosité de la
connoître, lui marquoit tant d'estime & d'amitié, que la malignité du
public l'avoit déja soupçonné de sentir pour elle quelque chose de plus
tendre. J'aurois pû servir à la justifier, moi qui la voyois beaucoup
plus familiérement, & qui n'avoit pas fait difficulté de la proposer à
ma Belle-fille, pour sa compagne & son amie. Je lui dois ce témoignage,
que pendant plus de six mois qu'elle passa dans le plus intime commerce
avec nous, il n'y eut rien dans sa conduite, ni dans celle de son mari,
qui ne répondît parfaitement à la première idée qu'ils nous avoient
donnée tous deux de leur caractere. Le vieil Espagnol eut la prudence, à
son arrivée, de s'adresser à M. Rindekly, & à moi, pour apprendre de
nous quelle avoit été la conduite de sa fille, ayant que de lui rendre
son amitié. Il nous fit d'abord quelques plaintes du secours que nous
avions prêté à leur évasion; mais en lui expliquant les circonstances,
nous lui fîmes confesser que l'humanité nous en avoit fait une loi. Il
finit par nous en faire des remercimens, & recevant avec une vive
satisfaction le témoignage que nous lui rendîmes en faveur de ses
enfans, il nous marqua tous les sentimens d'une vive amitié. M. le Duc
de Portland, qui étoit le plus galant de tous les hommes, & qui mêloit
peut-être quelques sentimens de tendresse à l'estime qu'il avoit pour sa
fille, le traita, pendant son séjour à Spanish-town & à Port-Royal, avec
toute la politesse qu'il auroit eue pour un Espagnol du premier rang.
M. Rindekly avoit réparé notre Équipage, en recevant à notre service
tous les Matelots qui s'étoient presentés, & les circonstances ne lui
avoient pas permis d'être fort difficile dans le choix. Comme nous ne
pensions plus qu'à retourner directement en Angleterre avec une
carguaison des meilleures marchandises de l'Amérique, il se présenta
plusieurs personnes qui nous demanderent le passage. Le bonheur de ma
famille nous fit recevoir M. Speed, un riche Marchand, qui, ayant perdu
depuis quelque tems sa femme, & se trouvant dans un âge fort avancé,
avec deux fils qu'il aimoit tendrement, s'étoit déterminé, sur leurs
instances, à retourner à Londres avec toute sa fortune. Il avoit disposé
d'une excellente Plantation en faveur d'un Quaker de Philadelphie, qui
l'avoit à la vérité payée tout ce qu'elle valoit, mais qui avoit mérité
de lui cette préférence, par un service fort singulier. M. Speed,
revenant de la Virginie, où ses affaires l'avoient conduit, s'étoit
embarqué dans un Vaisseau qui apportoit du bled & d'autres grains à la
Jamaïque. En faisant le tour des Isles, comme j'ai remarqué qu'on y est
presque toujours forcé dans certaines saisons, il avoit été jetté, par
un ouragan, dans l'Isle de Nevis, où il tomba malade à Charles-town. Le
Vaisseau qui l'y avoit apporté reprit sa route, & laissa M. Speed à
Charles-town, dans un état si desesperé, qu'il passoit pour mort. Cette
nouvelle fut apportée à sa famille, qui faisoit son séjour à
Spanish-town, & s'y confirma d'autant plus qu'ayant été plus de six mois
sans se rétablir, & sans trouver la moindre occasion pour informer sa
femme, & ses enfans de sa situation, il fut réduit à la derniere
nécessité dans l'Isle de Nevis. Quelques honnêtes gens, à la vérité,
prirent soin de lui, sur la seule foi de ses discours; car il n'y étoit
connu de personne. Mais n'ayant pû obtenir qu'on fît les frais de le
reconduire exprès à la Jamaïque, le chagrin de se trouver comme
abandonné à son infortune, lui fit prendre la téméraire résolution de
partir dans une petite Barque, avec deux Matelots à qui elle
appartenoit, & qu'il avoit gagnés par la promesse d'une grosse
récompense. Leur voile n'ayant pas longtems résisté au vent, ils se
trouverent sans secours pour se conduire, & jettés, après deux ou trois
jours d'agitation, dans une petite Isle à peine connue, quoiqu'habitée
par quelques familles Angloises. Elle se nomme Anguilla. Les Habitans en
sont si pauvres, & si accoutumés à la paresse & à l'oisiveté, qu'on
auroit peine à se le persuader d'une Colonie d'Anglois si l'on n'en
étoit informé par des Relations certaines. Ils sont sans commerce avec
les Isles voisines, sans Prêtres, sans Juges, & presque sans Chefs; car
chaque famille ne reconnoît point d'autre autorité que celle du plus
ancien, & n'y defere même que dans les cas où le bien public est
interessé. Leurs occupations, comme leurs richesses, consistent dans la
culture de leurs terres, dont ils ne tirent que ce qui est purement
nécessaire à leur nourriture. Leur ignorance & leur grossiereté sont si
excessives, qu'ils ne sçavent point l'origine de leur établissement.
Leurs voisins, dans d'autres Isles, n'en sont pas mieux informés; & si
l'on considere qu'il n'y a pas deux siecles que nos Anglois occupent
quelques-unes des Antilles, on admirera sans doute que dans un espace si
court les moeurs, & même la raison, soient capables d'une si étrange
révolution.
M. Speed fut reçu néanmoins fort humainement de ces Anglois Barbares. Sa
maladie, dont l'impatience de retourner dans sa famille ne lui avoit
pas permis d'attendre tout-à-fait la fin, se renouvella avec plus de
danger que jamais. Il fut encore près de trois mois à l'extrêmité, dans
l'Isle d'Anguilla. Enfin, ses forces étant revenues, il reprit la
résolution de se confier aux flots dans sa Barque, avec les secours que
ses deux Matelots purent se procurer pour rendre leur navigation plus
certaine. Mais en avançant dans une Mer dangereuse, ils donnerent contre
un rocher qu'ils n'avoient point apperçu, & qui fendit si
malheureusement leur Barque qu'elle coula presqu'aussi-tôt à fond. Ils
se trouverent tous trois sans autre ressource que deux rames, qu'ils
avoient eu le tems de lier ensemble à la première vûe de leur malheur.
Ils s'y tinrent si fortement attachés que malgré l'agitation des vagues,
ils passerent un jour presque entier dans cette affreuse situation. Vers
le soir, un Vaisseau qui alloit d'Antego à la Jamaïque, se trouva si
près d'eux qu'ils eussent pû se faire entendre si l'extinction de leur
voix ne les eut empêchés de jetter des cris. Mais par le plus heureux
hazard, le Quaker, qui étoit à Bord, apperçut un corps qu'il prit pour
quelque monstre marin. Sans autre soupçon, il prit lui-même un croc,
qu'il lança dessus, & qui saisit les rames dans l'endroit où elles
étoient liées. La facilité qu'elles eurent à suivre lui fit bien-tôt
découvrir trois hommes, & l'on trouva aussi-tôt le moyen de les
secourir. M. Speed, tout affoibli qu'il étoit encore par une longue
maladie, avoit résisté plus vigoureusement que ses deux Compagnons à
l'impression de la crainte & des flots. Il en vit mourir un presqu'au
moment qu'ils furent tirés dans le Vaisseau, & l'autre peu de jours
après. Son Bienfaiteur, avec les principes de charité qui sont
ordinaires dans sa Secte, continua, sans le connoître, de lui rendre
tous les services dont il avoit besoin dans sa misere; & par la crainte
d'en diminuer le mérite aux yeux du Ciel, il refusa ensuite toutes les
récompenses que la générosité & la reconnoissance porterent M. Speed à
lui offrir. Dans le marché même qu'il fit avec lui pour sa Plantation,
il voulut, par le même motif, qu'elle fût estimée sa juste valeur; de
sorte que l'unique obligation qu'il eut à M. Speed fut de l'avoir
préféré à quantité d'autres qui s'étoient présentés pour l'acheter.
Nous eûmes encore pour Compagnon de voyage, le Colonel du Bourgay,
François réfugié, fort aimé de M. le Duc de Portland, qui l'avoit nommé
son Lieutenant Général dans le Gouvernement de la Jamaïque. Il devoit
retourner à Londres sur le Kingston, qui l'avoit amené avec M. le Duc;
mais une querelle qu'il prit avec le Capitaine lui fit naître l'envie de
nous demander le passage. Cet Officier François n'eut pas le tems de se
faire des amis à la Jamaïque par son mérite, & s'y fit un grand nombre
d'ennemis par ses prétentions. Ayant vû les appointemens du Gouverneur
augmentés jusqu'à cinq mille livres sterling, c'est-à-dire presqu'au
double, il s'étoit crû en droit de demander la même augmentation pour
les siens, & la faveur de M. le Duc de Portland avoit fait une espece de
loi au Conseil de lui accorder sa demande. Mais tout le monde avoit
murmuré de cette exaction. Son Emploi même étoit un surcroît de charge
que la Colonie croyoit inutile lorsque le Gouverneur y faisoit sa
résidence, & dont elle avoit esperé se délivrer à l'arrivée du Duc.
Cependant ce Seigneur, qui vouloit rendre service à M. du Bourgay, avoit
déclaré dans son premier discours, que l'intention du Roi étoit qu'il
fût reçu avec des honneurs & des appointemens. L'Assemblée avoit d'abord
écouté cette déclaration d'un air fort mécontent, ce qui n'empêcha point
qu'elle n'accordât mille livres sterling au Colonel. Mais les
désagrémens qu'il prévit dans un Office si peu goûté du public, lui
firent prendre le parti de retourner en Angleterre, pour y joüir
tranquillement de son titre & du revenu.
Toutes nos affaires étant arrangées avec M. Thorough & mon fils, nous
mîmes à la voile dans un tems si serein que nous devions esperer la plus
favorable navigation. Cette espérance fut renversée dès le premier jour
par une horrible tempête, qui brisa deux de nos mâts, & qui nous fit
regarder comme un bonheur d'être jettés sur la Côte de Saint Domingue,
entre le petit Port de Ceresa & la Capitale Espagnole. Le vent ayant
changé pendant la nuit, nous aurions pû nous garantir du danger qui nous
menaçoit si notre Vaisseau n'avoit pas eu besoin de réparation. Mais il
s'y étoit fait plusieurs voies d'eau, qui nous forcerent de demeurer
deux jours à l'ancre. Un pressentiment secret m'avoit rendu l'humeur
extrêmement chagrine, lorsque nous fûmes abordés par deux Vaisseaux de
guerre Espagnols, ausquels nous ne vîmes aucune apparence de pouvoir
résister. Quoiqu'ils ne nous fissent point appréhender d'hostilités, &
que retournant à Londres en qualité de Marchands, notre malheur ne dût
nous en faire attendre que des politesses & du secours, il n'étoit que
trop à craindre, dans des circonstances où les plaintes des deux Nations
augmentoient tous les jours, qu'ils ne nous fissent essuyer du moins des
recherches incommodes. M. du Bourgay, qui étoit homme de courage,
paroissoit aussi desesperé que nous de n'être pas en état de rejetter
toutes les propositions dont nous pouvions craindre des suites
désagréables. Mais il fallut ceder à la nécessité. Les Espagnols, qui
n'avoient pas moins de quatre cens hommes sur leurs deux Bords, vinrent
à nous avec toute la hauteur qu'ils pouvoient tirer d'une telle
supériorité. Ayant reconnu que nous étions chargés en marchandises pour
l'Europe, il ne leur resta, pour chercher des prétextes à nous
quereller, que de visiter exactement notre carguaison. Elle consistoit
en sucre, en indigo, en ambre-gris, & en drogues des meilleures especes,
qu'ils ne purent méconnoître pour des effets de la Jamaïque; mais en
portant leurs recherches jusques dans la chambre qui m'étoit commune
avec M. Rindekly, ils trouverent nos trois caisses de perles, dont ils
nous demanderent aussi-tôt l'origine. Comme il ne nous restoit de notre
ancien Équipage que le Pilote & deux Valets, ils auroient mal réüssi à
tirer de nos gens d'autres lumiéres que celles qu'ils reçurent de nous.
Je leur avois répondu qu'aïant fait le voyage de la plûpart de nos
établissemens, j'avois ramassé le trésor qu'ils me voyoient, dans
differentes Colonies; ils prirent là-dessus plusieurs de nos Matelots à
l'écart, & les menaces ne furent pas moins employées que les offres pour
leur arracher notre secret. Mais tandis qu'ils se donnoient des
mouvemens inutiles, un de leurs gens trouva dans un petit tiroir, qui
tenoit à l'une des caisses, le Mémoire qui contenoit non-seulement le
nombre des perles, mais quelques observations sur celles qui avoient été
pêchées en notre présence, & sur les differens lieux de la Marguerite,
d'où nous avions tiré les autres. Si ce n'étoit point assez pour
découvrir tout le mistere de notre voyage, il n'en falloit pas tant pour
fournir à nos Ennemis le prétexte qu'ils cherchoient. Ils conclurent que
les Perles étoient un bien qui venoit des Pays Espagnols, & sur la seule
contradiction qu'ils prétendirent trouver entre nos premières réponses &
le Mémoire, ils se saisirent des perles comme d'un vol qu'ils étoient en
droit de reclamer. À toutes nos plaintes, ils ne répondirent qu'en
faisant valoir la bonté qu'ils avoient de nous laisser notre ambre-gris,
parce qu'ils ne voyoient pas si clairement, nous dirent-ils, qu'il vînt
des Colonies d'Espagne, quoiqu'ils n'eussent que trop de raisons de le
soupçonner. Ils ajouterent qu'ils vouloient nous apprendre les procedés
justes & honnêtes, & qu'ils exhortoient notre Nation à profiter de ces
exemples. Je ne puis douter que M. Rindekly & M. du Bourgay ne
ressentissent des agitations cruelles en se voyant forcés de souffrir
cette raillerie. Mais les miennes furent si vives, que m'étant jetté sur
mon lit j'y demeurai longtems sans connoissance, & que je ne revins de
cet état que pour tomber dans une dangereuse maladie.
Nous eûmes la liberté de remettre à la voile. Ce ne fut pas sans avoir
consulté entre nous si nous ne devions pas porter nos plaintes au
Gouverneur de Saint Domingue, & lui demander la restitution d'un bien
qui nous étoit arraché contre toutes sortes de droits. Mais outre que
mille exemples nous apprenoient trop clairement qu'il n'y avoit point de
justice à esperer, les deux Vaisseaux de guerre avoient cinglé en pleine
Mer, & nous devions juger que s'ils n'étoient pas partis du Port pour
quelque voyage, ils s'éloignoient peut-être pour aller partager nos
dépoüilles.